Youri Latortue: Le stratège politique

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TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES
TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES

Pour avoir franchi bien des obstacles et relevé avec tact des défis complexes, Youri Latortue, aujourd’hui président du sénat de la République, peut se vanter d’être un fin stratège politique. Il compte utiliser ses expériences et son influence pour changer la donne au grand Corps.
Par GeorGes E. Allen

LE STRATÈGE POLITIQUE

Né en Haïti le 11 novembre 1967, fils et petit fils de sénateur, cousin d’un ancien premier ministre, Youri Latortue appartient à une vieille famille influente de l’Artibonite. Formé chez les frères de l’instruction chrétienne des Gonaïves et à St-Louis de Gonzague, il entre en 1988 à l’Académie militaire où il est gradué officier le 20 septembre 1990. Dans un premier temps affecté à la Croix-des-Bouquets, il est transféré en 1991 au service antigang puis comme instructeur à l’Académie militaire, de 1991 à 1994. Il poursuit ses études universitaires à l’Institut national d’administration, de gestion et des hautes études internationales puis à la faculté de Droit de Port-au-Prince. En 1994, après la démobilisation de l’armée, il assure le poste de commandant adjoint de l’unité de la sécurité générale du Palais national.

Membre de la Police nationale d’Haïti, le 11 mars 2004, il devient conseiller spécial en sécurité nationale de son cousin Gérard Latortue alors Premier ministre. Il crée un parti politique régional, l’Artibonite en Action, sous la bannière duquel il est élu sénateur en 2006. En 2010, il supporte la candidature de Mirlande Manigat à la présidentielle. Michel Martelly, investit président le 14 mai, le choisit comme conseiller. Le 9 août 2015, il se porte à nouveau candidat et retrouve son fauteuil de sénateur de l’Artibonite assermenté, le 11 janvier 2016. Il est aujourd’hui, le président de l’Assemblée nationale.


 L’INTERVIEW 

Vous êtes un parlementaire doté d’une certaine expérience. Aujourd’hui vous êtes aux commandes en tant que président du sénat. Quelle est donc la responsabilité qui vous incombe ?

Ma responsabilité, dans cette conjoncture sociopolitique difficile, se résume à des choses variant d’un secteur à un autre. Premièrement au niveau interne, il s’agit pour moi, en ma qualité de  Président, de remettre le Sénat au travail. Nous avons un Sénat qui, l’année dernière, a été caractérisé par une improductivité déconcertante. Le travail constitutionnel consistant à légiférer n’a pas été fait ; qui plus est, les sénateurs n’ont pas exercé leur prérogative de contrôle de l’Exécutif. Donc, je crois qu’avant toute chose, nous devons changer la donne par la reprise régulière des travaux parlementaires. Et c’est ce qui a été fait.  En seulement un mois, après ma prise de fonction comme président du grand corps, nous avons déjà voté une dizaine de lois venant de la chambre des députés ainsi que l’accord de Paris sur le climat, communément appelé accord COP21. Nous avons travaillé également sur la loi relative à la pénalisation du kidnapping, le Code du travail actualisé ainsi que la loi sur le fonctionnement du SMCRS (Service métropolitain de collecte des résidus solides). Dans le souci de rendre les travaux parlementaires vraiment publics, nous avons signé récemment un protocole d’accord entre la TNH (Télévision Nationale d’Haïti) et le Parlement pour l’utilisation de la chaîne 10. Ceci permettra la vulgarisation des débats qui seront appuyés par des commentaires. Ce sera une chaîne parlementaire !   Déjà nous nous sommes entretenus avec le directeur général de la police nationale, Michel-Ange Gédéon, sur la question relative à la sécurité du Parlement. Il est préférable d’avoir des policiers responsables de la sécurité du palais législatif en général et des élus en particulier.

Au niveau externe…

Le niveau externe de notre champ d’action concerne surtout notre rapport avec l’Exécutif.  En fait, il faut que nous puissions faire notre travail de contrôle et également nous pencher sur les grands dossiers comme la nomination du Premier ministre par exemple. Cette année, il faut définitivement mettre sur pied deux grandes institutions constitutionnelles à savoir : le Conseil Électoral Permanent et la Cour constitutionnelle… De plus et en tout premier lieu, il faut doter la nouvelle administration d’un budget rectificatif. Donc, nous avons du pain sur la planche et le temps est vraiment court.

Certains pensent que le parlement est pris en otage par le PHTK et le parti AAA (Ayiti An Action), dont vous êtes le coordonnateur… Ce, parce que le député  Cholzer Chancy, membre de l’AAA, tient les manettes à la chambre des députés. Qu’en pensez-vous ?

Il n’y a ni fusion ni rapprochement entre le parti AAA (Ayiti An Action) que je dirige et le PHTK (Parti Haïtien Tet Kale). Toutefois, je suis un allié du président de la République Jovenel Moïse. Cela ne sous-entend nullement que je suis un ennemi de l’organisation politique PHTK. L’honorable Cholzer Chancy, président de la chambre des députés et moi-même,  sommes issus de la même structure politique. Avec seulement sept élus à la chambre des députés et deux au sénat de la République, nous ne saurions prétendre contrôler le Parlement dans son ensemble. Certes, de par notre personnalité, les autres collègues ont reconnu en nous un certain leadership digne de conduire les travaux parlementaires. C’est ce que nous faisons, et ceci sans influence de partis politiques. Ni le PHTK ni AAA ne détiennent l’autorité pleine et entière sur le corps législatif.  Avec notre présence à la tête des deux Assemblées, il y aura tout simplement une revitalisation du parlement trop longtemps en profonde léthargie.  

«Pour qu’il y ait un partage équitable du pouvoir, le président de la République doit conclure un pacte de gouvernement avec les différents partis politiques. Ce qui vaut la peine aujourd’hui, c’est la politique de main tendue et non la division.»

DATES CLÉS
1967 Naissance
1988 Gradué officier à l’Académie militaire
2006 Élu sénateur de l’Artibonite
2011 Devient conseiller de Michel Martelly
2015 Réélu au sénat
Janvier 2017 Devient président du sénat

Traditionnellement, le Parlement a toujours été une épine dans le pied des gouvernements. Aujourd’hui, tant au sénat qu’à la chambre basse, Jovenel Moïse peut compter sur une majorité. Mais cette majorité est-elle vraiment acquise ?

Loin d’être totalement acquise, cette majorité est et sera toujours consensuelle avec l’administration de Jovenel Moïse. Bien entendu, il y a des députés, des sénateurs qui sont pro-Jovenel. Mais, que l’on ne s’y méprenne pas ! Ces élus n’accepteront jamais de dictées. Ils sont plutôt prêts à trouver un consensus après les débats, après les échanges avec l’exécutif, avec le Président Jovenel Moïse. Ce n’est pas une majorité acquise, ce n’est pas une majorité soumise. C’est une majorité de débat. Toujours est-il que cette majorité partage le programme politique du chef de l’État. Sans langue de bois, je peux avouer qu’il y a beaucoup de difficultés et les difficultés sont d’ordre pluriel. On dirait qu’au niveau du PHTK, l’ancienne équipe semble vouloir reprendre le pouvoir.  Ce que nous autres, au niveau du parlement, nous ne voulons pas. Il y a aussi certaines personnes qui faisaient partie de l’administration Martelly sur qui pèsent des soupçons de corruption et qui jouent aujourd’hui du bec et des ongles pour se refaire une virginité et revenir sur la scène politique. Malheureusement pour elles, il faut qu’elles attendent l’aboutissement de l’enquête en cours sur la gestion des fonds du programme PetroCaribe.  Je crois qu’aujourd’hui, le jeu n’est pas trop facile pour Jovenel Moïse qui se trouve pris entre le marteau et l’enclume. Chaque personne, chaque secteur de son entourage essaie de tirer son épingle du jeu. Donc, le chef de l’État est pressuré par tous les groupes qui l’ont désigné et  qui lui ont permis d’arriver aux timons des affaires.  D’un autre côté, il y a d’autres alliés qui lui disent attention il ne faut pas emprunter telle ou telle voie. Donc, l’important pour Jovenel Moïse est de se mettre au-dessus de la mêlée. Il doit s’astreindre aux lois et agir selon les règles. À ceux qui veulent être ministres ou directeurs généraux et sur qui pèsent, à tort ou à raison, le fardeau de la corruption, Jovenel Moïse doit dire Halte là ! En attendant d’être blanchis par la justice. 

La majorité de débat peut être une majorité de blocage…

Non pas vraiment. Nous ne sommes pas une majorité d’opposition. Bien que les débats soient souvent essentiellement longs, d’apparence même interminable, nous allons les inscrire dans un délai, les circonscrire dans un cadre, dans un temps vraiment restreint. Nous évoquons l’expression majorité de débat pour dire tout simplement que nous n’allons pas tout accepter. Ce ne sera pas un parlement, comme aime dire la presse, à la solde de l’Exécutif. 

Ne pensez-vous pas que la signature d’un pacte de gouvernance est nécessaire pour créer la stabilité aujourd’hui ?

Pour qu’il y ait un partage équitable du pouvoir, je pense que le président de la République doit conclure un pacte de gouvernement avec les différents partis politiques. Ce qui vaut la peine aujourd’hui,  c’est la politique de main tendue et non la division. Le chef de l’État doit surtout éviter de passer outre son programme politique en s’entourant de gens incompétents. Je ne mets pas en doute la capacité du chef de l’État. C’est un homme qui a de la hauteur. 

Un premier Ministre est désigné un mois après l’investiture du chef de l’État, des consultations relativement longues. Où se situait la pierre d’achoppement?

Les consultations entre le chef de l’État et les présidents des deux chambres allaient bon train. Mais, le président de la République, Jovenel Moïse, avait choisi d’élargir le champ des consultations, des négociations aux partis politiques. Il avait opté pour des consultations extérieures, dirait-on. À mon avis, il est bon de prendre le temps pour choisir la bonne personne au lieu de jeter son dévolu sur quelqu’un qui ne trouvera pas la bénédiction des parlementaires des deux chambres. 

Pourquoi faire des consultations extérieures alors que la Constitution circonscrit la démarche entre l’Exécutif et le législatif ? Est-ce selon vous une démarche louable ?

C’était peut-être une tactique du Président Moïse qui voulait trouver un large consensus autour du choix du prochain chef de gouvernement avant de le soumettre au parlement. Mais, au lendemain de son investiture lors d’une première rencontre, le chef de l’État m’avait dit qu’il avait en tête au moins sept noms de premiers ministrables.  Mais, ce que je dois rappeler à Jovenel Moïse, c’est qu’il ne faut pas tout le temps donner du temps au temps. En politique on n’est pas toujours maître du temps. Rien ne marche dans le pays. La situation est alarmante. La décote de la gourde en est un exemple parmi tant d’autres.   

Le nom de Cholzer Chancy avait été cité comme Premier ministre pressenti. Était-ce votre choix ou le celui du parti AAA ?

Ce n’était ni le choix du parti ni le mien. C’était celui des députés. Il s’agit d’un bloc composé d’une majorité forte d’une centaine d’élus, PHTK et alliés,  qui estimaient que Cholzer Chancy avait une bonne stature politique pour être chef de gouvernement, sachant qu’il avait été élu en plusieurs occasions et qu’il possède un certain charisme. 

Comment voyez-vous un Premier ministre sorti du secteur privé des affaires par exemple ?

Je n’ai pas de problème qu’un premier ministre vienne du secteur privé ou autre. Mais aujourd’hui, la conjoncture sociopolitique requiert un chef de gouvernement qui connaît l’administration publique, qui est capable de dialogue avec les différents blocs représentés au parlement ; qui soit à même de discuter avec la communauté internationale… Si on trouve quelqu’un de cette trempe au sein du secteur privé des affaires, il n’y aura pas d’inconvénient. 

La commission bicamérale de décharge a été mise en place sous votre présidence. Allez-vous octroyer décharge aux anciens ministres de l’administration Martelly pour qu’ils puissent revenir en politique ?

Justement, le président de la République, Jovenel Moïse souhaite que certains anciens ministres de l’ancienne équipe Tet Kale puissent faire partie de son gouvernement. Il me l’avait déclaré lors d’une rencontre. J’avais rappelé au chef de l’État que la Constitution interdit aux anciens fonctionnaires de l’État de briguer un poste au sein de l’administration publique sans avoir obtenu décharge de leur gestion. J’ai mis sur pied la commission bicamérale dans l’optique de corriger une injustice. Il faut que le parlement octroie décharge à ceux et celles qui le méritent. Au sénat de la République, nous avons déjà entamé l’étude de dossiers de certains ex-fonctionnaires de l’État qui réclament décharge de leur gestion. Pour répondre à votre question, je dirais que les ministres qui ont fait partie de l’administration Martelly n’auront pas obtenu décharge de leur gestion avant la mise en place du gouvernement. 

Avec seulement trois femmes à la chambre des députés et une seule au sénat, nous sommes très loin du quota de 30% de femmes prescrit par la Constitution. Comment expliquez-vous cela?

C’est le primat du social sur le juridique. Les Haïtiens ne sont pas totalement prêts à voter pour des femmes majoritairement. C’est un manque à gagner. Au sénat de la République, avec la sénatrice Dieudonné Luma Etienne, première secrétaire du bureau, nous travaillons sur l’équité de genre. Notre plan pour les femmes sera dévoilé sous peu. En ce qui me concerne, je souhaite que le quota soit non seulement respecté mais qu’il y ait une représentation dépassant ce quota de 30%.