Wilson Laleau : Les maux de L’économie

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Wilson Laleau Photo par : Timothé Jackson

Le budget 2015-2016 attire tous les regards sur le ministre de l’Economie et des Finances, Wilson Laleau, depuis début octobre. Comment le perçoit-il ?
par Adyjeangardy

Deux fois ministre de l’Economie et des Finances, Wilson Laleau s’évertue à mener une politique économique qui tient compte des urgences publiques mais aussi à répondre aux attentes des grandes entreprises privées du pays, sans écarter les petites et moyennes entreprises.
A un moment où la gourde reste enfiévrée, il cherche à éviter l’effondrement de la monnaie et démontre des capacités de réforme entre le resserrement des contraintes et les innovations obligatoires à apporter au capital. Les investissements tardent à se concrétiser au niveau espéré pour permettre au pays de devenir un Etat émergent, comme souhaité par tous les Haïtiens.
Toutefois, Wilson Laleau continue de mettre en œuvre un programme économique soutenu par le FMI et de rechercher la croissance tout en articulant des mesures de stabilité face aux menaces de dépréciation. Il a su, avec la Banque Centrale, ne pas fragiliser davantage le niveau des réserves de change et en dépit de la baisse de l’assistance de Petro Caribe conduisant à la réduction de l’investissement public, il a conçu un budget 2015-2016 financé à 75 % par les ressources internes du pays. Les hausses de certaines taxes pour tenter de colmater le déficit budgétaire sur la base de nouvelles recettes semblent être priorisées avant l’arrivée du nouveau gouvernement.
Jusqu’où peut-il aller ? L’ancien ministre du Commerce, qui a su résister aux bravades du pays voisin, s’engage à améliorer l’efficience et la productivité des différents champs fiscaux. Mais comment ?


Dates clés

1998
Directeur du CEFOPAFOP
2003-2010
Vice-recteur aux affaires académiques de l’Université d’Etat d’Haïti
2011
Ministre du Commerce et de l’Industrie
2012 et 2015
Ministre de l’Economie et des Finances


« Haïti vit un drame ; c’est une économie sous perfusion » Photo par : Timothé Jackson
« Haïti vit un drame ;
c’est une économie
sous perfusion »
Photo par : Timothé Jackson

L’interview

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
« Je dirai d’abord que je ne m’intéresse qu’aux solutions et non aux problèmes depuis ma tendre jeunesse. Né à Saint-Louis-du-Nord, je me suis formé au Centre de techniques de planification et d’économie appliquée (CTPEA), j’ai poursuivi des études post-graduées à l’université de Paris I, puis, toujours en France, à l’Institut international d’administration publique (IIAP) où j’ai été gradué en Coopération et Développement économique avant d’aller en Hollande à l’Institut des études sociales où j’ai obtenu ma maîtrise en Sciences économiques.
J’ai travaillé comme consultant à la BID, au PNUD et à l’Unicef et je suis devenu fonctionnaire de l’Etat après ma nomination au poste de Chargé de mission à la Commission nationale à la Réforme administrative (CNRA). En 1998, j’ai dirigé le Centre de formation et de perfectionnement des agents de la Fonction publique (CEFOPAFOP). En mars 2000, j’ai été promu au poste de coordonnateur national du Programme d’assistance préparatoire à la modernisation de l’Etat (projet du gouvernement en collaboration avec le PNUD). En même temps je partageais mes expériences avec les plus jeunes à l’Université Quisqueya et à l’Université d’Etat d’Haïti. En 2001, je devins membre de l’Association des économistes haïtiens et de l’Association des économistes caribéens. Et comme je m’intéressais au sport, j’ai accepté la présidence de l’équipe de 2e division ASSL, puis la vice-présidence de la Ligue haïtienne de Football. En 2003, j’ai été élu au poste de vice-recteur aux affaires académiques de l’Université d’Etat d’Haïti, réélu en 2007. Par la suite, j’ai fondé dans le Nord-Ouest avec d’autres citoyens de la région l’association Initiatives du Nord-Ouest dont j’ai assumé également la présidence de 2007 à 2011. Le reste est venu après. »

Ensuite, vous êtes entré dans la politique active avec le candidat à la présidence Michel Martelly…
« Oui, j’ai participé à l’élection présidentielle de 2010 aux côtés de Michel Martelly comme conseiller économique. Après la ratification de Gary Conille à titre de Premier ministre, je fus appelé à occuper le poste de ministre du Commerce et de l’Industrie. En mai 2012, j’étais appelé à la tête du ministère des Finances, poste que j’ai dû quitter pour y revenir après en janvier 2015. »

Quel est votre bilan aujourd’hui ?
« En fait j’ai travaillé sans relâche sur les réformes de fond pour attirer les investissements, exploiter le Code d’investissement, réadapter la fiscalité des entreprises, faciliter la valorisation du territoire et développer le potentiel de croissance qui pour nous est une véritable obligation. J’ai surtout accéléré la réforme des finances publiques, en me disant constamment que ce pays doit devenir un Etat émergent dans les Caraïbes. Et devenir émergent signifie maîtriser la gestion des finances publiques. Si nous échouons, nous ne pourrons devenir émergents. Pour contrer l’échec, nous faisons beaucoup d’efforts pour réduire la fraude fiscale et bien gérer les dépenses publiques. Nous avons mis en place des dispositifs qui renforcent la gestion des finances publiques, dont plus de 50 mesures en soutien à l’emploi et à la croissance économique. Par exemple nous avons soumis en 2013 une loi de finances qui comprenait les éléments clés de cette réforme (amélioration du cadre général des affaires, élaboration et gestion des projets d’investissements, promotion de pôles de développement etc.). Ceci a été refusé par le Parlement. Le Gouvernement avait pris le pari de sortir le pays de l’ère de l’assistanat pour passer à celle de

«LE GOUVERNEMENT AVAIT PRIS LE PARI DE SORTIR LE PAYS DE L’ÈRE DE L’ASSISTANAT»

 

l’investissement productif et de la création d’emplois, seule capable de rompre le cercle vicieux de la dépendance. Faire avancer la modernisation de notre économie a été mon souci premier. Je me suis dit que la mission demandait des efforts constants et je ne les ai point ménagés, agissant sans arrêt pour que les investissements se multiplient, notamment avec la réalisation d’un projet gigantesque tels la zone économique intégrée Lafito Global ou le projet de Caracol, que nous avons mis en route avec uniquement en tête la dynamisation du système productif haïtien et la création massive de richesses. Nous avons aussi travaillé sur des accords et conventions signées par Haïti et qui n’avaient jamais été ratifiées et qui auraient pu nous permettre de progresser en « doing business ». Un autre point important est la réforme du système, pour accélérer la création d’entreprises par l’enregistrement en ligne des sociétés, un nouveau regard sur le droit foncier, ce qui nous a amenés à proposer une réforme sur le rôle des notaires et des avocats qui souvent, pour la constitution de sociétés, peuvent réclamer jusqu’à 30 000 dollars, alors qu’ailleurs cela ne dépasse pas 80 dollars. Une commission sur le droit des affaires a réétudié le cadre des investissements en mettant un accent particulier sur les PME. Ce qui a conduit à la mise en place des Services d’Appui aux Entreprises (SAE) depuis 2013. En juillet 2015, la Banque mondiale a reconnu la portée du concept haïtien des SAE et les a financés à travers les dix départements à hauteur de 8 millions de dollars. Le système d’appui comprend des dispositifs légaux, des plans d’affaires, l’accès au crédit au marché international. Dans le budget rectificatif, nous avons prévu à cet effet 470 millions de gourdes et maintenant 1 milliard de gourdes dans le nouveau budget, sans oublier 750 millions de gourdes pour des PME sur la bande frontalière dans le cadre de partenariats public-privés. C’est assez rassurant ! »

Malgré tout, ne considérez-vous pas la situation économique actuelle est assez déprimante ? De 2011 à 2015, ne vous êtes-vous pas senti impuissant devant ce défi à relever ?
(Wilson Laleau ouvre les bras) Mais non… pas du tout ! Loin de là ! Je reconnais que c’est un énorme défi, l’un des plus difficiles à relever tant les acteurs sociaux ne semblent pas avoir conscience de la gravité de la situation. Le président de la République ainsi que le Premier ministre ont bien fait ressortir aussi l’importance de continuer les projets déjà entamés.
En janvier 2015, nous étions au bord d’une vraie crise financière par exemple. C’est pour cela que j’avais ouvertement évoqué la question de l’état d’urgence économique. Certains semblaient choqués mais, pour éviter une situation déprimante, j’ai dû reprendre le budget d’octobre 2014 -2015 et le rectifier en passant par une réduction de 13 milliards de gourdes au niveau de la masse salariale. Ce qui nous a permis de placer le déficit budgétaire à moins de 3 %. Nous terminons l’année 2015 avec 2,9 % en restant dans les normes. Le problème réside surtout dans l’incivisme fiscal. En Haïti, on veut tout gratuitement. Ce qui est déprimant c’est l’esprit de déresponsabilisation des citoyens. Et par-dessus tout ce que j’appelle “l’ONGéisation” du pays. Un autre problème est que tout le monde veut de l’argent mais personne ne veut faire circuler de l’argent, payer ses taxes par exemple. Toutefois, un citoyen qui paye tout à l’étranger dans un hôpital ou pour l’éducation de ses enfants, refuse en Haïti d’investir pour créer dans sa commune avec d’autres un centre de santé décent ou un campus universitaire digne de ce nom. On attend tout de l’Etat. Les plus riches comme les plus pauvres se plaignent. C’est un problème ! »

Photo par : Timothé Jackson
Photo par : Timothé Jackson

Mais l’Etat, souvent, les ignore eux aussi, surtout au niveau de la réactivité sociale et offre peu de services fiables. Comment résoudre ces problèmes ?
« Je pense que beaucoup de citoyens ont une vision fausse de l’Etat. Leurs dépenses sont incohérentes. Je reconnais cependant qu’il nous faut aussi une réforme de l’Etat. La machine de l’Etat est trop lourde et sa taille est mal connue : dans certains endroits, il regorge de fonctionnaires, surtout dans la capitale, et ailleurs ils sont absents, mal répartis. Son poids endormant alourdit la productivité, ce qui freine les prises de décision et le développement. En fait, trop souvent nous avons essayé de résoudre les problèmes en agissant sur leurs conséquences et nous n’allons pas assez sur les causes. C’est un pays difficile à reformer. Haïti est devenu un lieu d’importation et non de production. Haïti est devenu un réservoir d’assistanat, vivant de l’aide des autres et de sa diaspora. C’est très artificiel. Et malgré tout le pays vit au-dessus de ses moyens.
Nous devons changer le paradigme pour devenir émergent. L’assistance internationale et les 2 milliards de dollars de la diaspora ne peuvent aider qu’à créer des petits boulots, à nous enfermer dans l’informel. Entre-temps, nous enrichissons d’autres pays de la région en devenant un “subventionneur” de leur production. Nous créons des emplois chez eux, tandis que nous gardons notre peuple au chômage. Nous ne sommes plus des producteurs mais des consommateurs.

« LE PROBLÈME RÉSIDE SURTOUT DANS L’INCIVISME FISCAL. EN HAÏTI, ON VEUT TOUT GRATUITEMENT »

 

Haïti vit un drame ; c’est une économie sous perfusion. Ainsi, nous perdons notre indépendance et ceux qui en profitent peuvent se permettre sans scrupule de nous dicter notre comportement. Inadmissible ! Aucun pays sérieux, aucun système ne peut vivre de la sorte ! C’est pour cela que cette année nous avons fait en sorte que 75 % de notre budget national soit financé par des ressources internes.

Un budget qui se base sur 75 % de nos ressources internes mais qui, en même temps, augmente les taxes de manière exagérée, vous ne trouvez pas ?
« Où sont ces taxes exagérées ? Je ne parlerai pas de la moyenne des charges sur les salaires dans le privé qui sont trois fois inférieures à ce qu’on trouve ailleurs. Des gens aisés prétendent que nous avons augmenté des taxes en 2015. C’est faux ! Nous n’avons pas augmenté les taxes. Il ne faut pas confondre les droits et les taxes. Nous avons touché à la patente de manière dérisoire, et également au CFPB (sur les constructions ou le droit bâti) qui, de 15 %, est passé à 0,12 %, une baisse considérable ! C’est l’unique taxe à avoir été modifiée pour baisser la valeur locative afin de redynamiser le secteur de la construction parce que nous nous sommes rendu compte qu’il y a plus de 500 000 logements qui manquent en Haïti.
Le prix du passeport par exemple aux Etats-Unis est de 135 dollars US. En Haïti, le prix du passeport est de 57 dollars US. Alors que le livret que nous imprimons aux USA en intégrant des codes de sécurité internationaux ne nous coûte pas ce prix. Il y a des demandes constantes de passeports et nous sommes obligés de nous ajuster. On ne peut pas demander à l’Etat de conserver les tarifs du temps de nos arrière-grands-pères. Nous devons nous adapter. Et l’Etat continue de le faire sans agressivité, même si tout le monde voudrait continuer à vivre au jour le jour. »

Quels sont vos paris avec ce budget en pleine période d’élection présidentielle quand on sait qu’à partir du 7 février 2016 nous aurons une autre équipe au pouvoir et que les contraintes internationales ne favorisent pas, elles non plus, le développement de notre pays ?
« Nous allons de toute façon avoir obligatoirement un budget rectificatif. Ce que nous avons maintenant est un budget prévisionnel en fonction de nos moyens et non ceux de la communauté internationale. Il y a des contraintes internationales qui ne datent pas d’aujourd’hui et qui bloquent le développement d’Haïti avec la complicité de certains Haïtiens qui ont saboté l’économie nationale. Comme s’ils avaient une mission de destruction. J’ai peine à croire que tout ceci a été fait sciemment.
En 1996, Haïti a libéralisé tous ses échanges en paraphant un accord avec l’OMC (Organisation mondiale du Commerce). Le système de tarifs pour Haïti était destructif. On a imposé des tarifs très élevés sur les produits intermédiaires (le tissu par exemple) pour bloquer la production (de chemises). Les chaussures, les vêtements, l’agroalimentaire tout a été sacrifié. Et comme on n’arrive pas à survivre, nous vivons sur la corde raide. La stratégie a été de porter Haïti à vivre sur la corde raide : importer tout le temps les productions des autres, acheter des dollars pour importer des autres et obérer son propre futur. C’est inacceptable ! C’est pour cela que nous avons décidé de tout faire pour défendre Haïti, défendre les intérêts de la nation dans ce gouvernement. »

« LA MACHINE DE L’ETAT EST TROP LOURDE (…). SON POIDS ENDORMANT ALOURDIT LA PRODUCTIVITÉ »

 

Avouez quand même que vous avez adopté des décisions qui fragilisent la nation, par exemple les contrats avec des fournisseurs d’électricité locaux avec l’EDH entraînant 11 milliards de déficit budgétaire. Avec de si mauvaises décisions, les intérêts de la nation ne semblent pas être bien défendus et Haïti ressemble à une proie sans défense…
« Non, Haïti n’est pas sans défense. Nous défendons avec acharnement les intérêts de la nation, notamment contre la contrebande et les pressions commerciales injustifiées de certains partenaires qui se croient tout permis. Ce qui dérange c’est le fait pour certains de critiquer sans investiguer ou encore de préconiser le chacun pour soi dans un pays où la précarité s’aggrave. Dans ce cas, c’est l’esprit public qui devient une proie sans défense. Concernant l’exemple de l’EDH. Sur 200 millions de dollars par an de subventions à l’EDH cela équivaut à 10 milliards de gourdes, c’est l’essentiel de notre déficit de 11 milliards. Or en 1996, il y avait 600 employés et l’EDH faisait tout. En 2015, elle a 3 000 employés qui n’ont qu’à s’occuper uniquement de la collecte alors qu’ils n’arrivent pas à la faire. L’entreprise n’est plus viable parce que l’Etat avait, avant nous, signé des contrats avec des firmes locales, des fournisseurs d’électricité qui hypothèquent l’avenir. J’ai créé récemment une Commission pour réviser ces contrats. Nous devons cesser de jouer avec cela. C’est un héritage très lourd. Celui qui arrive au pouvoir est celui qu’on rend responsable de tout. Nous encourageons maintenant des finances alternatives, pour créer de la valeur et des revenus à l’Etat. Nous devons résoudre le problème entre le débat démocratique et les prises de décisions. »