Voir Basquiat à Paris

38
Photographies par Jean-Michel Basquais
Photographies par Jean-Michel Basquais

Jean Michel Basquiat, présenté par la Fondation Louis Vuitton à Paris cet automne, est en vedette de l’exposition Egon Schiele. C’est l’occasion de se pencher sur cet incroyable artiste dont les origines haïtiennes, bien que discrètes, caractérisent son inspiration et son expression. À voir ou à programmer pour ceux qui voyagent en Europe.

«Issu du street art new-yorkais, Jean-Michel Basquiat s’impose au tournant des années 1980 comme un emblème de cette décennie d’excès en devenir. Mais aussi américaine et contextuellement marquée que peut être son œuvre, elle n’en demeure pas moins un réservoir à mythologies, piochant dans l’histoire de l’art occidental, dans l’identité africaine et celle d’Haïti ; l’île d’origine de son père qu’il ne cessera de citer sans jamais la voir. » C’est ainsi que le Grand Palais présentait l’œuvre de JM Basquiat présenté dans l’exposition Haïti – deux siècles de création artistique. Ce n’est donc pas une filiation usurpée que celle qui relie ce talentueux peintre à une terre qu’il n’a pas connue mais qui a nourri sa curiosité et sa quête artistique.

Deux fureurs de vivre
Du 3 octobre 2018 au 14 janvier 2019, Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat habiteront l’espace architectural unique signé Franck Ghery dans l’Ouest parisien, la Fondation Louis Vuitton. Ces deux peintres, dont les œuvres et les vies fulgurantes et torturées marquent le XXe siècle, sont tous deux morts à 28 ans. Réunis dans cet espace, leurs œuvres sont présentées chacune dans son contexte. Ils semblent liés par leur destin et leur fortune, celui d’une œuvre courte dont l’impact comme la permanence a peu d’équivalents. Egon Schiele, peintre viennois du début du XXe siècle était très proche de Gustav Klimt, son œuvre est incroyablement expressive et forte. Un demi-siècle plus tard, Jean-Michel Basquiat est né à Brooklyn, puis s’est affirmé dans la proximité d’Andy Wharol. Séparés par le temps et l’océan, les deux peintres partagent une fureur de vivre qui en fait aujourd’hui, au XXIe siècle, deux « icônes» pour les nouvelles générations.

Basquiat, Haïtien malgré tout…
Né en 1960 d’une mère portoricaine et d’un père, Gérard, haïtien, Jean-Michel est un enfant précoce. Il apprend à lire et à écrire à quatre ans et parle couramment trois langues à l’âge de huit ans. Sa mère, qui est sensible à l’art, emmène régulièrement le jeune Jean-Michel au MoMA et l’encourage à développer ses talents de dessinateur. Dès la sortie de l’enfance, Jean-Michel Basquiat quitte l’école et fait de la rue de New York son premier atelier. Rapidement, sa peinture connaîtra un succès à la fois voulu et subi. L’exposition affirme sa dimension d’artiste majeur ayant radicalement renouvelé la pratique du dessin et le concept d’art. Sa pratique du copier-coller a frayé la voie à la fusion des disciplines et des idées les plus diverses. Il a créé de nouveaux espaces de réflexion et anticipé, ce faisant, notre société Internet et post-Internet et nos formes actuelles de communication et de pensée. L’acuité de son regard, sa fréquentation des musées, la lecture de nombreux ouvrages lui ont donné une réelle culture. Mais son regard est orienté : l’absence des artistes noirs apparaît avec une douloureuse évidence ; l’artiste s’impose alors de faire exister, à parité, les cultures et les révoltes africaines et afro-américaines dans son œuvre.

« Imposer la présence de la figure noire »

Irony of Negro Policeman 1981.

« Chez Basquiat, un trait irrigué d’une impulsion juvénile et porté par une véritable rage se donne pour mission d’imposer la présence de la figure noire, suite au constat douloureux que fait l’artiste de son absence dans le monde de l’art, et des musées notamment.» L’œuvre de Jean-Michel Basquiat, est décrite comme celle de l’un des peintres les plus marquants du XXe siècle. Elle se déploie dans quatre niveaux du bâtiment de Frank Gehry. L’exposition parcourt ainsi de 1980 à 1988, l’ensemble de la carrière du peintre en se concentrant sur plus de 135 œuvres décisives. À l’image des Heads de 1981-1982, pour la première fois réunies ici, ou de la présentation de plusieurs collaborations entre Basquiat et Warhol, l’exposition compte des ensembles inédits en Europe, des travaux essentiels tels que Obnoxious Liberals (1982), In Italian (1983) ou encore Riding with Death (1988), et des toiles rarement vues depuis leurs premières présentations du vivant de l’artiste, telles que Offensive Orange (1982), Untitled (Boxer) (1982), et Untitled (Yellow Tar and Feathers) (1982). Le décès de Basquiat en 1988 interrompt une œuvre très prolifique, réalisée en à peine une décennie, riche de plus de mille peintures et davantage encore de dessins. L’exposition qui se déploie sur près de 2 500 m2 s’organise chronologiquement, et «met en lumière son inimitable touche, son utilisation de mots, de locutions et d’énumérations et son recours à la poésie hip-hop concrète. À l’existence de l’homme afro-américain menacée par le racisme, l’exclusion, l’oppression et le capitalisme, il oppose ses guerriers et héros.» Un incontournable pour tous ceux qui auront la chance de passer par la ville lumière à l’automne.

Stéphanie Renauld Armand