Une rentrée scolaire coûteuse

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Photographies par Timothe Jackson/ Challenges
Photographies par Timothe Jackson/ Challenges

Près de quatre millions d’élèves ont repris le chemin de l’école au cours du mois de septembre. Leurs parents ont consenti d’énormes sacrifices pour pouvoir payer les frais et le matériel scolaires dont les prix ont pratiquement doublé cette année. Or, le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) informe avoir décaissé plus de 780 millions de gourdes pour faciliter la rentrée à plusieurs centaines de milliers d’enfants défavorisés.             
Par Cossy Roosevelt     

Comme c’est le cas dans presque tous les pays du monde, en Haïti, la rentrée des classes a mobilisé plusieurs entités. Les médias ont trouvé de quoi alimenter leurs éditions de nouvelles puisque les plus hautes autorités en ont profité pour multiplier les déclarations publiques, comme le président de la République, Jovenel Moïse, qui dit avoir joué aux côtés du ministre de l’éducation nationale (Pierre Agénor Cadet), un rôle important dans la planification de l’année académique 2018-2019. 

«J’ai demandé personnellement au MENFP de prendre toutes les dispositions nécessaires pour bien démarrer et terminer l’année scolaire», déclarait-il lors de son adresse à la nation, le 1er septembre dernier. Selon lui, de grands efforts ont été consentis cette année pour aider les parents qui font face à d’énormes difficultés économiques : subvention de plus de 2,3 millions et distribution gratuite de 1,3 million de manuels scolaires, prise en charge par l’État de plus de 2 500 écoles nationales, renforcement du programme de cantine scolaire, etc. Il ne faut pas non plus minimiser les distributions de kits scolaires à près de deux mille enfants, effectuées par la Première Dame, Martine Moïse, manifestant ainsi son intention d’accompagner les jeunes haïtiens. En ce sens, a-t-elle annoncé, douze mille salles de classe modernes seront construites pour permettre à beaucoup plus d’enfants d’avoir accès à une éducation de qualité. Tout se fait avec l’implication du Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle qui a annoncé toute une batterie de mesures devant garantir une bonne année scolaire. Ceci inclut entre autres, la remise de lettres de nomination à près de 5 000 professeurs du secteur public. Il s’agit d’une initiative pour permettre aux écoliers de suivre des cours réguliers et d’avoir un meilleur encadrement car, il arrive souvent dans de nombreux lycées que le programme de l’éducation nationale ne soit bouclé à temps en raison de grèves répétées et de l’absence d’enseignants. Des associations de professeurs dont l’Union des Normaliens et Éducateurs d’Haïti (UNOEH) ont pris le contre-pied des informations publiées par le MENFP, laissant croire que la rentrée des classes du 3 septembre a été un succès puisque, selon ledit ministère, plusieurs millions de jeunes sont retournés à l’école grâce au programme de subvention et dotation de matériels scolaires.

L’un des Lycées consacrés aux jeunes filles.

Les problèmes non abordés
L’effort le plus important consenti par l’État est sans nul doute la flotte de 200 autobus qui va assurer le transport des élèves à travers le pays. Mais quand on considère les quatre millions d’élèves régulièrement inscrits, cette armada est largement insuffisante. De fait, les tap-tap et les moto-taxis, vont continuer à absorber le plus grand flux de passagers dans les conditions que l’on sait : routes défoncées, égouts à ciel ouvert, piles d’immondices, marchands occupant à la fois les trottoirs et la chaussée, stations de moto-taxis bouchant les intersections… bref, tous les facteurs qui rendent la voie publique dangereuse. Il faut ajouter à ce lot de problèmes, l’état déplorable des véhicules de transport en commun et l’irrespect total des règlements de la circulation par les conducteurs. Pourtant, le service de la circulation des automobiles hésite à assumer ses responsabilités comme c’était le cas il y a trente ans de cela. Conséquemment, 205 accidents de la route ont été enregistrés, entre juin et août 2018, occasionnant 78 morts et 425 blessés. Pour protéger la vie des usagers de la voie publique, en particulier celle des écoliers, une présence plus effective de la Police Nationale d’Haïti est souhaitée. Dans l’intervalle, la PNH s’est vue confier, à travers la Police Communautaire Éducative (Edupol), la mission de combattre la délinquance juvénile dans le milieu scolaire. Trop souvent, des jeunes en uniforme déambulent dans les rues pendant les heures de cours et certains d’entre eux prennent la liberté de circuler avec des bouteilles de rhum dans leurs poches. Cette dépravation et les failles du système éducatif sont responsables en partie des échecs enregistrés dans les examens officiels chaque année. On ne peut ignorer aussi l’état de délabrement de certains bâtiments scolaires publics dans des villes de province et surtout dans des zones reculées totalement oubliées, une situation qui devrait pourtant interpeller l’État.   

Le gouvernement assure le transport gratuit des écoliers.
Le gouvernement assure le transport gratuit des écoliers.

Quid de la loi Kelly ?
Votée en 2009 et publiée en janvier 2017 dans le journal officiel Le Moniteur par l’ancien président provisoire Jocelerme Privert, la loi sur les frais scolaires, proposée par l’ex sénateur Kelly C. Bastien, n’est toujours pas en application. De fait, les directeurs d’école ont considérablement augmenté leurs tarifs cette année, comme le dénoncent de nombreux parents. « L’institution scolaire que fréquente ma fille, qui est en deuxième année fondamentale, exige de payer une première tranche de 30 000 gourdes dès juillet, et une autre de 25 000 avant le 7 septembre, qui sera suivie de trois autres tranches à intervalle de trois mois », se plaint Yvrose. Pour le cycle primaire, une année coûte en moyenne 100 000 gourdes, et pour le secondaire 130 000, selon une enquête menée par Challenges auprès de nombreux parents de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Il faut ajouter à ces coûts les matériels scolaires, les uniformes, les chaussures, la nourriture, les cours d’après classe…La loi Kelly aiderait les ménages généralement de grande taille (en moyenne trois enfants) à pousser leurs protégés le plus loin possible. Mais ce dossier est désormais relégué au dernier plan, si bien vrai qu’au Parlement, on n’en parle même plus.

 

ANNÉE SCOLAIRE 2018-2019, QUELQUES CHIFFRES IMPORTANTS

  Plus de 980 millions de gourdes décaissées en termes de subvention et dotation de matériels scolaire.
  Près de 900 millions de gourdes à décaisser pour le Programme de Scolarisation Universelle, Gratuite et Obligatoire (PSUGO). 
  Appuis aux écoles.

Presbytérales : 40 millions de gourdes
Protestantes : 30 millions de gourdes
Communales : 2 millions de gourdes