Une lente reconstruction de Port-au-Prince

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

Huit ans après le séisme du 12 janvier 2010, le décor de la région métropolitaine de Port-au-Prince a, quelque peu, changé. Tentes, camps d’hébergement, infrastructures en ruine font encore partie du quotidien des habitants traumatisés de la capitale haïtienne. Des symboles importants de la république détruits lors du drame ne sont toujours pas pris en compte. Ce qui porte à s’interroger sur l’utilisation des fonds octroyés par la communauté internationale dans le cadre de la reconstruction d’Haïti.
Par Marc-Evens Lebrun

7,8 milliards de dollars américains (soit 121 % du produit intérieur brut du pays en 2009), c’est la perte colossale que représentent les dégâts matériels occasionnés par le séisme selon les chiffres fournis par le gouvernement haïtien de l’époque. Des immeubles, des infrastructures résidentielles, le palais présidentiel, le palais législatif, le palais de justice, la majorité des ministères de l’administration publique ont été détruits. Depuis, la capitale est à genoux. Pour aider à la reconstruction d’Haïti, la communauté internationale dans une conférence des donateurs pour Haïti, à New York, en mars 2010, a promis  10 milliards de dollars. Cette même communauté internationale, dans plusieurs rapports publiés entre 2012 et 2015, dit avoir versé 7,6 milliards. Au regard de l’international, Haïti était devenu le plus important récipiendaire en termes d’assistance en Amérique.

Des édifices en ruine au centre-ville de Port-au-Prince.
Des édifices en ruine au centre-ville de Port-au-Prince.

Le Président Jovenel Moïse, à maintes reprises, a promis de relever la région métropolitaine de Port-au-Prince à la hauteur de son passé attrayant, comme cela a été le cas sous la présidence de Dumarsais Estimé. Dans l’intervalle, le décor n’a presque pas changé : des tentes sont encore présentes sur la route de Nazon qui relie post-marchand au carrefour de l’aéroport, des camps d’hébergement demeurent sur l’ancienne piste d’aviation, les décombres des maisons au centre-ville de Port-au-Prince témoignent de la violence des secousses telluriques du 12 janvier 2010. Les quelques bâtiments publics en chantier ne traduisent pas pour autant la volonté de l’État de reconstruire la ville, et ceux achevés ne sont pas jusqu’à présent totalement opérationnels.

Le Palais National, toujours en ruine
« L’effondrement de ce bâtiment historique, le 12 janvier 2010, siège de la présidence de la République, symbole de communication visuelle entre le peuple et le pouvoir de l’État, pour ainsi dire laisse un vide que beaucoup ont le sentiment que quelque chose d’essentiel manque à l’âme de la ville, à l’âme du pays. Mon cabinet a organisé plusieurs réunions avec des experts haïtiens afin de s’entendre sur la méthodologie du processus de reconstruction du Palais… Je souhaite que ces travaux commencent cette année », peut-on remémorer du discours prononcé par le président Jovenel Moïse le 19 avril 2017, lors de l’installation du « groupe de réflexion sur la reconstruction du bâtiment historique du Palais national ». Composée de : M. Clément Bélizaire, M. Georges Michel, M. Daniel Elie, M. Patrick Durandis, M. Patrick Delatour, Mme Sabine Malbranche et M. Yvan Pinchinat, cette commission a pour mission de : 1) retrouver et analyser le plan Architectural de l’ingénieur Georges Beaussan ; 2) élaborer la feuille de route pour la reconstruction du Palais ; 3) organiser le débat d’orientation et le concours pour définir le parti architectural pour la construction du Palais ; 4) définir le plan, le programme et élaborer les termes de référence de l’étude de la reconstruction du Palais 5) Informer les citoyens, les médias, les organismes publics et la société civile de toutes les activités entreprises dans le cadre de la reconstruction du Palais National.

Détruit pour la 4ème fois lors du séisme de janvier 2010, la reconstruction du Palais national, qui a été érigé sur une surface de 40 000 m2 par l’architecte Georges Beaussan de 1914 à 1921, est une pièce importante dans la reconstruction de la ville de Port-au-Prince. Toujours en attente de sa reconstruction, certains membres de la population croient que ce monument, à valeur culturelle et historique, doit figurer parmi les priorités du gouvernement en place, car il témoigne de la fierté et de la grandeur du peuple haïtien.

Port-au-Prince toujours sans cathédrale
3,5 millions de dollars américains ont été mobilisés pour ériger une cathédrale transitoire à l’espace de la vieille cathédrale depuis le 22 novembre 2014. Un effort consenti, selon Mgr Patrick Aris en attendant la possibilité d’obtenir les fonds nécessaires pour la construction du bâtiment définitif dont le coût s’élèvera à 45 millions de dollars américains, d’après l’évaluation faite par les responsables de l’archidiocèse de Port-au-Prince.

Réduite en un amas de décombres et de ferrailles, la cathédrale de Port-au-Prince, est sans doute l’un des symboles les plus tragiques du désastre. À sa place, un nouvel édifice pouvant accueillir 1 200 personnes devrait être érigé. Nombreux sont les fidèles catholiques qui se disent impatients de voir ce bâtiment debout pour redorer l’image du bas de la ville.

L’aide humanitaire pour la reconstruction tournée au fiasco
Le tremblement de terre a été source d’opportunités d’affaires pour plus d’un. Environ 80 % des fonds de l’aide internationale consacrée aux pays en développent ont abouti dans les coffres de certaines entreprises et organisations non-gouvernementales (ONG) des pays donateurs, selon le site américain « Counter Punch et l’agence Associated Press ». Dans un rapport publié le 12 janvier 2012, ils expliquent que, loin d’aider, cette dynamique crée une relation de dépendance, voire même empêche le pays bénéficiaire de se développer. La vérité selon Counter punch et Associated Press c’est qu’« Aucun don du public n’a directement été envoyé en Haïti. Le bénéficiaire de l’argent octroyé par les États-Unis après le tremblement de terre s’est révélé être le gouvernement des États-Unis, il en va de même pour les donations des autres pays ».

Des gens défavorisés vivent sous les décombres.
Des gens défavorisés vivent sous les décombres.

Juste après le séisme, les États-Unis ont consenti une aide de 379 millions de dollars et ont envoyé 5 000 soldats. En janvier 2010, Associated Press découvre que « 33 centimes de chaque dollar avaient été rendus directement aux États-Unis pour compenser l’envoi des troupes militaires. 42 centimes ont été envoyés à des ONG publiques et privées comme Save the children, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies et l’organisation panaméricaine de la santé ». L’ensemble du 1,6 milliard de dollars alloué par les États-Unis au secours d’urgence a été dépensé de la même façon : « 655 millions ont servi à rembourser le département de la défense des États-Unis, 220 millions ont été renvoyés au département de la santé et des services à la personne pour aider les Américains à fournir des services aux réfugiés, 350 millions affectés à l’aide fournie par l’agence des États-Unis pour le développement international (USAID), 150 millions sont partis au département de l’agriculture pour participer à l’aide alimentaire d’urgence, 15 millions au département de la sécurité intérieur pour couvrir les frais d’immigration. Sur chaque dollar accordé par les États-Unis pour l’aide d’urgence, moins d’un centime est parvenu au gouvernement haïtien. Au total seulement 1 % des dons ont été acheminés au gouvernement Haïtien ».

Dans un document autocritique publié le 4 décembre 2014, le Fonds Monétaire International (FMI) reconnaît que la croissance espérée autour de la reconstruction n’a pas été au rendez-vous. Hormis la faible capacité d’absorption et de gestion de l’État Haïtien estimé fragile, le FMI dit constater l’efficacité moindre de l’aide. La reconstruction d’Haïti, notamment celle de Port-au-Prince qui a été la zone la plus touchée, reste un grain de sable dans les souliers des acteurs nationaux et internationaux.