Une beauté fragile

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Photographie par Tatiana Mora Liautaud

La précarité de notre environnement doit nous interpeller pour créer un cadre de vie agréable et réduire notre vulnérabilité. La situation géographique d’Haïti et la pauvreté chronique sont deux facteurs qui renforcent cette vulnérabilité.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Plus de 10 000 familles sont victimes des inondations qui ont particulièrement frappé les départements du Nord, de la Grand’Anse et de l’Ouest. Des écoles ont été endommagées, des champs et du bétail ravagés à Limonade et au Cap Haïtien, lit-on dans un bulletin du bureau de coordination de l’aide humanitaire des Nations unies (OCHA) datant du 11 mars 2016. Il y a deux semaines, le nouveau ministre de la Planification et de la Coopération externe, Aviol Fleurant, de concert avec l’OCHA, a lancé un appel de fonds de 193,8 millions de dollars pour répondre aux besoins humanitaires de 1,3 million de personnes. Selon les prévisions, 500 000 personnes pourraient être affectées par les catastrophes naturelles. Alors que la saison cyclonique n’a pas commencé, çà et là, des alertes d’inondations retentissent. Récemment, quelques millimètres de pluies ont inondé la ville du Cap-Haïtien et la commune de Limonade. La ville de Léogâne a subi le même sort dans la nuit du 12 au 13 avril avec le débordement de la rivière La Rouyonne.

Parallèlement aux inondations, la pire sécheresse depuis trente-cinq ans frappe certaines régions du pays, causant la perte de plus de 50 % de la production agricole du printemps. Parfois, quelques hectares de la Forêt des pins sont incendiés et des alertes sont alors déclenchées concernant l’exploitation des aires protégées. Les centres urbains sont envahis de détritus et, par manque d’infrastructure, aucune approche de gestion des déchets ne paraît être en mesure d’apporter une solution. A ces problèmes, s’ajoute la pollution des eaux de surface et souterraines par les métaux lourds et les coliformes fécaux. La situation de l’environnement en Haïti pose beaucoup de défis qu’il faut adresser pour garantir un cadre de vie propice et un attrait pour les investissements.

Si la gestion de l’urgence est une permanence en Haïti, la situation critique de l’environnement y est pour beaucoup. En effet, Haïti fait partie des pays les plus vulnérables en matière environnementale. En raison de sa situation géographique, le pays se trouve sur la trajectoire des cyclones et ouragans. De plus, le phénomène El Niño accentue l’ampleur des inondations et des sécheresses. Haïti est parmi les dix pays les plus exposés au monde et le plus vulnérable de la région Caraïbe et Amérique latine.

Désastre écologique
Selon le site Global Forest Watch, Haïti possède 30 % de couverture végétale. De 2001 à 2014, 33 070 hectares de terre ont été déboisés. A noter que la couverture forestière est estimée à moins de 2 % par les spécialistes. En effet, le bois constitue la principale source d’alimentation énergétique du pays en satisfaisant 75 % des besoins. Selon un document du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR), environ 85 % des bassins-versants en Haïti sont fortement dégradés ou en voie de dégradation très rapide : 25 des 30 bassins-versants sont dénudés. Ceci a pour conséquence de favoriser les inondations, l’érosion et la diminution de l’alimentation des aquifères. Chaque année, 37 millions de tonnes métriques de terres arables partent vers la mer.

 TRANSFORMÉ EN CHARBON, le bois satisfait 75 % des besoins énergétiques accentuant la déforestation.
TRANSFORMÉ EN CHARBON, le bois satisfait 75 % des besoins énergétiques accentuant la déforestation. Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges

L’aquifère de la Plaine du Cul-de-Sac, dans le département de l’Ouest, est une illustration parfaite de cette catastrophe environnementale. Alors qu’il alimente plus de 50 % de la capitale en eau, son taux de salinisation croît à un rythme de 3 % l’an. Ce phénomène existe en raison d’un déséquilibre entre la quantité d’eau emmagasinée et celle extraite pour satisfaire les besoins. En plus de la salinisation, la contamination en métaux lourds par les eaux usées et les latrines en suspension sont à la base de graves maladies. Un taux important de coliformes fécaux est relevé dans les eaux de la capitale. « Personne ne sait où les industries déversent leurs effluents, fait remarquer Emmanuel Molière, directeur du Centre technique d’exploitation. La plupart du temps, elles les jettent dans des fosses qui sont en contact direct avec les nappes d’eau souterraines. »

 25 DES 30 BASSINS-VERSANTS en Haïti sont aujourd’hui dénudés.
25 DES 30 BASSINS-VERSANTS en Haïti sont aujourd’hui dénudés.

Défi urbain
La façon dont les villes se construisent anarchiquement est aussi un défi à l’environnement. L’inaccessibilité de certains endroits complique une collecte efficace des ordures. Chaque année, plus de 730 000 tonnes de déchets sont produites par la zone métropolitaine de Port-au-Prince. La plupart de ces déchets sont jetés dans les rues pour boucher les canaux. Pendant les périodes pluvieuses, ils sont emportés par les eaux vers la mer pour amplifier la pollution marine. Dans la région, Haïti est connu pour être l’un des principaux pollueurs de la mer. « Dans les forums, on se plaint du volume de déchets déversés par Haïti mais, jusqu’à présent, aucune plainte formelle n’est portée », rapporte Jean Vilmond Hilaire, ancien ministre de l’Environnement et expert en développement durable. La pollution de l’air constitue un autre problème à gérer notamment en raison des rejets des véhicules.

Un écosystème à protéger
En raison de son insularité et de sa position géographique, Haïti dispose d’un écosystème riche constitué d’espèces rares, menacées ou en voie de disparition. Haïti, en tant que pays de la Caraïbe, fait partie de ce que Norman Myers identifie comme les « hotspots » (points chauds) de la planète. Les hotspots, au nombre de 34, désignent des zones qui contiennent 1 500 espèces endémiques ayant perdu au moins 70 % de leur habitat original. Les 34 points chauds de biodiversité dans le monde conservent plus de 65 % de toutes les espèces végétales et animales.

Les mangroves sont de plus en plus exploitées pour la fabrication du charbon pour la consommation. Malgré tout, les forêts de mangroves et celles de pins constituent actuellement ce qui nous reste comme couverture végétale naturelle. Des zones vulnérables à protéger, comme l’ensemble du territoire haïtien.


 JEAN VILMOND HILAIRE, Ecologue, Botaniste. Ancien ministre de l’Environnement
JEAN VILMOND HILAIRE, Ecologue, Botaniste. Ancien ministre de l’Environnement

L’AVIS DE Jean Vilmond Hilaire

« LA QUESTION ENVIRONNEMENTALE EST UN PROBLÈME DE SOCIÉTÉ »

 

« Tant que Haïti n’arrive pas à régler les problèmes de gouvernance, nous ne pourrons jamais apporter les réponses qu’il faut aux problèmes de l’environnement. Lorsqu’un pays n’est pas en mesure de renouveler ses ressources naturelles, automatiquement, il sera toujours incapable de combattre la pauvreté voire s’en sortir. Une volonté de reforestation doit d’abord être alimentée par des politiques publiques, et ces politiques doivent d’abord tenir compte de l’harmonie sociale, de la nécessité d’apporter les réponses qu’il faut aux besoins de la population. Pour moi, l’agroforesterie est la clé pour diminuer les effets de la déforestation. Elle permet de sauvegarder ou de restaurer certains services écosystémiques tout en répondant à des besoins économiques de la population. Nous connaissons les solutions techniques, cependant, il faut nous donner la capacité de les mettre en œuvre car il n’y a pas de viabilité économique sans un environnement adéquat. Il faut une volonté politique pour apporter une réponse réelle aux besoins. Nous n’allons pas y arriver en croyant que la politique politicienne peut, à elle seule, apporter les solutions. Par conséquent, nous devons aborder le problème différemment car la question environnementale est un problème de société. Je pense qu’il faut d’abord responsabiliser les citoyens parce qu’ils ont un rôle à jouer pour apporter des solutions aux défis de l’environnement. Les agents de l’éducation doivent aider à intégrer les préoccupations environnementales dans les programmes d’éducation. Il ne faut pas minimiser l’impact du secteur culturel pour apporter une solution aux problèmes environnementaux. »