Un système défaillant

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Georges H. Rouzier / Challenges

La longue grève entamée par le personnel médical des hôpitaux publics du pays met à nu la situation alarmante de la santé. Peu d’actions ont été engagées pour améliorer la qualité des soins dans les hôpitaux et la santé publique en général. Malgré la faible contribution de l’Etat à la santé, les autorités refusent d’aborder le problème en profondeur.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Le plus grand centre hospitalier public du pays, qui dessert plus de 3 millions de personnes dans la capitale, est aujourd’hui vide. Depuis le lancement du chantier de sa reconstruction, grâce à l’aide de la coopération française et américaine, une grande partie des services de l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH) a été transférée dans les locaux de l’ancien hôpital militaire, qui a hébergé provisoirement le ministère de la Santé publique après le séisme de 2010. A l’entrée, des hommes indifférents, assis près d’un tas d’immondice, laissent passer des dizaines de jeunes étudiants qui révisent leurs leçons. La cour de l’hôpital général, ces jours-ci, ressemble davantage à une cour de faculté. Seule l’unité de dialyse fonctionne cet après-midi et, curieusement, un seul homme y est présent sous le regard attentif de ses parents.

« Ce matin est un homme est mort parce qu’il n’a pas pu s’acheter un cathéter pour sa séance de dialyse », révèle Fausta Larochelle, responsable de l’unité de dialyse. L’homme en question, nous apprend-on, était un employé de la Direction générale des Impôts à qui l’Etat devait cinq mois d’arriérés de salaire. Le seul centre public de dialyse du pays ne compte que quatre appareils de dialyse qui ne fonctionnent pas tous à la fois. Ces appareils achetés en République dominicaine, une fois tombés en panne, peinent à être réparés par le seul technicien haïtien du domaine, car il ne dispose pas de kit de réparation. Les malades ne peuvent pas se faire dialyser trois fois par semaine, puisque l’unité de dialyse est fortement sollicitée. Le plus grand centre hospitalier public du pays n’ayant pas de système de traitement d’eau, chacun d’eux doit se faire apporter au moins 18 litres d’eau pour sa séance de dialyse.

Le luxe de la santé
Ce n’est plus une nouvelle, la santé en Haïti est un très grand luxe. Le jeune médecin interniste Kensly Fletcher, qui nous accompagne durant notre visite à l’HUEH, raconte les horreurs de ses expériences personnelles à l’hôpital général. Tous les jours, des malades décèdent en présence des médecins faute de matériel. « Parfois, il s’agit d’une histoire de paire de gants dont le médecin ne dispose pas pour stopper une hémorragie », raconte Kensly Fletcher. Il se rappelle particulièrement de cette nuit, lorsqu’il était de garde dans la zone rouge de l’hôpital, où il a constaté le décès de neuf personnes parce qu’il n’y avait pas de bouteilles d’oxygène. « Il y a de ces histoires macabres qui hantent un médecin pendant toute sa vie. C’est ce que nous vivons au quotidien dans les hôpitaux publics », détaille-t-il avec émotion.

L’année dernière, le journaliste Jean Max Blanc est décédé à l’hôpital général, à cause d’un problème de génératrice. La nouvelle a retenti dans la presse parce qu’il s’agissait justement d’un journaliste. Pourtant, il s’agit d’un fait divers courant dans les hôpitaux publics, connu de toutes les autorités du pays. Les hôpitaux publics qui desservent les plus pauvres de la population n’ont pour la plupart de temps pas de matériel pour fonctionner. « Quand un patient vient, nous lui faisons parfois acheter des gants, des médicaments et des solutés supplémentaires pour pouvoir desservir les plus pauvres », raconte un jeune médecin.

Faible contribution de l’Etat à la santé
Le système de santé en Haïti regroupe le secteur public qui représente 35,7 % des infrastructures de santé, le secteur privé qui en représente 32,5 % et le secteur parapublic pour 31,8 %. Le financement de la santé dépend majoritairement de l’aide internationale et l’Etat y contribue seulement à hauteur de 10 % révèle un document de l’agence américaine USAID. Pour l’année fiscale 2015-2016, le crédit alloué au ministère de la Santé publique et de la Population était d’un peu plus de 6 milliards de gourdes, soit 5,4 % du budget total. Et le projet de loi de budget rectificatif ne risque pas d’arranger les choses avec une baisse prévue de plus de 21 % du budget du MSPP…

En matière de santé, comme dans bien d’autres domaines, Haïti est le pays plus mal loti dans la région. Selon les données officielles, 40 % des Haïtiens n’ont pas accès aux soins de santé et 80 % ont recours à la médecine traditionnelle. Un recensement de mars 2015 a établi qu’il existe 1 048 institutions sanitaires à travers le pays dont les trois-quarts sont des dispensaires et des centres de santé sans lits. Le département de l’Ouest concentre 36,55 % des institutions sanitaires et 22 % des sections communales du pays ne disposent d’aucune structure sanitaire. Il y a à peine quatre professionnels de santé pour 10 000 habitants. Après le séisme du 12 janvier 2010, 60 % des infrastructures sanitaires ont été détruites et 10 % du personnel médical a été tué ou a ensuite quitté le pays.

 LE SEUL CENTRE de dyalise du pays ne dispose que de quatre appareils qui ne fonctionnent pas tous.
LE SEUL CENTRE de dyalise du pays ne dispose que de quatre appareils qui ne fonctionnent pas tous. Photographie par Timothé Jackson / Challenges

De graves défaillances
« Il est clair que ceux qui ont les moyens ne se font pas soigner en Haïti, encore moins dans les hôpitaux publics », fait remarquer Jean Hugues Henrys, doyen de la faculté de Médecine de l’Université Notre Dame d’Haïti. L’ancien président René Garcia Préval se faisait régulièrement soigner à Cuba. Michel Joseph Martelly allait visiter son médecin aux Etats-Unis et, récemment, le bruit a couru que Jocelerme Privert recevait des soins médicaux en République dominicaine. Une information immédiatement démentie par la Présidence. Il est un fait que les hommes d’Etat se font rarement soigner dans un système qu’ils n’ont jamais travaillé à améliorer. « Si les dirigeants du pays ne font pas confiance aux professionnels de santé, comment voulons-nous que la population leur fasse confiance ? », s’interroge Hugues Henrys, pour qui, il y a un problème d’éthique très grave à ce niveau.

Kettly* vient de se faire opérer à Cuba à partir d’un faux diagnostic de cancer en Haïti. Après avoir procédé à l’ablation de l’utérus, les spécialistes cubains n’ont remarqué aucune trace de la maladie. Même le groupe sanguin figurant dans son dossier médical ne correspondait pas à celui des analyses à Cuba. Elle a aussi été témoin durant son passage dans l’île voisine, d’une patiente admise pour un cas de hernie hiatale sur laquelle on a finalement diagnostiqué un cas de syphilis.

« Pour mon permis de conduire, un laboratoire médical m’a affirmé que mon groupe sanguin est A+, pour mon acte de mariage, un autre m’a dit que c’est 0+ », témoigne Claudine, toujours dans la confusion. L’Etat ne contrôle pas le système de santé dans un pays où pharmacies, laboratoires médicaux et écoles de professionnels de santé pullulent à merci. Hier, il interdisait la vente de médicaments dans les rues et contrôlait les pharmacies sans permis. Aujourd’hui, tout se fait au vu et au su de tous sans qu’aucune sanction ne soit prise. Ces négligences alimentent une mafia qui profite du système pour s’enrichir au détriment de la vie de la population. « Beaucoup de médecins sans scrupule font leur beurre en opérant injustement les femmes pour des soi-disant kystes de l’ovaire », nous confie un médecin.

Un système de santé livré à lui-même
Le système de santé en Haïti va à vau-l’eau et l’Etat semble loin d’en faire une priorité. Il n’y a qu’une vingtaine de lits de soin d’urgence en Haïti où l’on compte déjà près de onze millions d’habitants. Selon l’OMS, il faut au moins 25 professionnels de santé pour 10 000 habitants. Au rythme actuel de production de professionnels de santé en Haïti, il faudrait au moins 40 ans pour atteindre les standards internationaux. Dans un exposé lors des journées scientifiques de l’UNDH, le doyen de la faculté de Médecine évoquait une étude de la Banque Mondiale en cours qui indique que 91 % du budget du ministère de la Santé publique est orienté vers le fonctionnement et les salaires alors que 50 % du personnel du ministère correspondent à du personnel non médical.

L’image a fait le tour des réseaux sociaux et alimenté les discussions sur le système de santé, notamment, la situation des hôpitaux publics : quatre spécialistes interviennent sur un patient à la lueur d’un flash de téléphone portable. La page Facebook « Médecins des Hôpitaux Publics d’Haïti » a été créée par les médecins grévistes justement pour sensibiliser le public sur les dessous macabres d’un système de santé livré à lui-même. Une série de photos sera mise en ligne où l’insalubrité, les mouches et le manque de matériels sont présentés au public. « Nous utilisons parfois le même gant pour intervenir sur plusieurs patients. Ceci risque de propager les maladies et les infections », raconte David Noël, un médecin en grève. Avec la saison des pluies qui débute, il n’y a aucune structure publique dans la capitale pour recevoir actuellement les cas de choléra, dont les victimes s’annoncent de temps en temps…

* Le prénom a été modifié


 BIEN SOUVENT les patients se retrouvent à même le sol dans les couloirs.
BIEN SOUVENT les patients se retrouvent à même le sol dans les couloirs.

La grève du personnel médical se poursuit

La grève du personnel médical des hôpitaux publics à travers le pays en est à sa dixième semaine et rien n’est encore fait. Il continue de réclamer de meilleures conditions de travail et des salaires décents. Un médecin résident perçoit 24 272 gourdes par mois et les résidents en service social 6 864 gourdes. Les médecins de service, quant à eux, reçoivent un peu plus de 24 000 gourdes. Le cas d’une femme enceinte, morte devant l’hôpital général faute de soin, a suscité beaucoup de remous dans l’opinion publique. Récemment, encore devant l’hôpital, un enfant de trois ans agonisait pendant quatre heures sous le regard impuissant de sa mère pour finalement passer de la vie au trépas. Immédiatement, les habitants des alentours de l’hôpital se sont mobilisés pour exiger l’intervention de l’Etat pour une résolution de la crise. Le ministère de la Santé publique a annoncé la distribution d’un lot de matériel à l’HUEH pour faire lever la grève. Des médicaments en voie d’expiration selon les grévistes. Pour eux, la grève se maintient jusqu’à ce que les vrais problèmes soient adressés.