Un secteur privé vulnérable, une économie en souffrance

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Photographie par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographie par Georges H. Rouzier/ Challenges

Les pertes enregistrées lors de l’insurrection populaire les 6 et 7 juillet 2018 consécutive à l’annonce du gouvernement d’augmenter les prix de l’essence auront de graves conséquences économiques, notamment sur le taux de croissance du pays qui risque de marquer un sérieux coup d’arrêt. Des milliards de dollars se sont volatilisés, fait remarquer Georges Sassines, président de l’Association des Industries d’Haïti (ADIH).

Le commerce formel et informel, l’Éducation, la Culture aucun secteur n’a été épargné face à la furie populaire déclenchée suite à l’annonce du gouvernement haïtien de réviser à la hausse le prix de l’essence. Durant 4 jours, des magasins ont été pillés, des supermarchés saccagés et des véhicules incendiés un peu partout à travers la capitale et dans certaines villes de province. Au 20 juillet, il était encore difficile pour les entrepreneurs victimes d’établir un bilan exhaustif des pertes enregistrées, selon le Forum économique.

En effet, plus d’une dizaine de jours après les émeutes, le secteur économique n’était toujours pas en mesure de chiffrer ses pertes. Joint au téléphone, l’un des membres du Forum Économique s’est contenté de dire que : « les pertes sont énormes. C’est le poumon de l’économie qui a été attaqué ». Georges Sasinnes explique qu’il est difficile d’établir un bilan quand on a eu des formes d’attaques différentes (casses, pillages, et incendie) en quelques jours seulement. « Il faut faire les constats pour les questions légales et l’évaluation des dégâts, pour ensuite collecter les données que des experts vont devoir analyser avant de fournir un bilan plus ou moins global », souligne l’homme d’affaires. C’est beaucoup de travail, indique M. Sassines qui révèle que c’est l’une des attaques les plus féroces qu’ait connue le pays contre le secteur privé. En effet, rien que pour le Centre Universitaire de Management et de Productivité, sévèrement touché lors des récents événements, le coût des dégâts s’élève à 450 mille dollars américains. Et cela demeure une estimation encore partielle.


L’emploi, premier secteur affecté

Les économistes sont unanimes à reconnaître que l’emploi est l’un des secteurs qui subira de plein fouet les premières conséquences directes de ces émeutes provoquées par la décision du gouvernement haïtien d’augmenter les prix des produits pétroliers sur le marché local. Seulement 3 jours après les événements, le patron des entreprises Délimart, l’une des cibles privilégiées des pilleurs, a annoncé la mise en disponibilité de 673 de ses employés. À ce rythme, et si l’on considère l’ensemble des entreprises victimes, il y a lieu de penser que des milliers d’employés, en partie de petits ouvriers, seront mis à pied dans les prochains jours. Les chiffres d’affaires des différentes entreprises touchées vont être affectés, si l’on en croit l’économiste Etzer Émile. Le professeur d’Université en veut pour preuve des matériels détruits, des données perdues et des objectifs financiers non réalisés, ce qui représente des pertes significatives et un coût inestimable pour les Petites et Moyennes entreprises victimes. Par ailleurs, Etzère Emile pense que cela va provoquer une augmentation du tôt de chômage. Car, selon lui, au lendemain de tout événement du genre, des milliers d’emplois directs sont automatiquement coupés, sans compter les emplois indirects générés par ces derniers. Le Forum économique appui cette analyse. « Il est encore tôt pour dire avec exactitude le nombre d’emplois que ces émeutes ont emporté avec elles, mais les entrepreneurs vont devoir réduire leur staff ».

Rareté et inflation
Il ne fait aucun doute que les conditions de vie de la population haïtienne, déjà précaires, vont s’aggraver après cet événement ayant paralysé le pays pendant plusieurs jours. Et ce n’est pas l’économiste Eddy Labossière qui dira le contraire. Il affirme sans le moindre doute que le taux de croissance va être révisé à la baisse. De plus, le docteur en économie pense que ces émeutes affecteront aussi la disponibilité des produits et engendreront des impacts sur la stabilité des prix des produits sur le marché local. Eddy Labossière soutient que le pouvoir d’achat des couches les plus vulnérables sera considérablement réduit. « Les prix des produits vont grimper », renchérit pour sa part l’économiste Etzer Emile expliquant que des magasins vont tenter de récupérer le déficit provoqué par ces actes de pillage, dénommé DECHOUKAJ dans le vernaculaire Haïtien. De son côté, le PDG du Group Croissance redoute une variation du taux de change. Selon Kesner Pharel, une accélération de la dépréciation de la gourde est à prévoir. « Sans des mesures urgentes et efficaces, on franchira la barre de 1 dollar américain pour 70 gourdes », précise l’économiste.

L’argent a peur de l’instabilité
À moyen et long terme, les économistes prévoient des impacts plus lourds sur l’économie haïtienne. « Troubles sociopolitiques et investissements ne font pas bon ménage », a laissé entendre le PDG du Group Croissance. Kesner Pharel indique que « des entreprises se relèveront difficilement, quand d’autres seront obligées de fermer boutique ». L’économiste rappelle que les désastres, tant naturels qu’humains, sont de nature à décourager l’investissement étranger. « C’est en effet ce qui va se produire », selon les prévisions de Etzer Emile.

Wandy Charles