Un Jeune ministre expérimenté

331
Photographies par Roxane Ledan / Challenges

Camille Edouard Junior est souvent appelé « le jeune ministre ».
Depuis son installation au ministère de la Justice en mars dernier, il s’emploie
à gérer les dossiers prioritaires s’appuyant sur une déjà longue expérience.
par Cossy Roosevelt et Roxane Ledan

N
é à Port-au-Prince le 5 février 1981, Camille Edouard Junior boucle ses études primaires et secondaires en 1999, entre à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université d’Etat d’Haïti où il décroche le titre de lauréat des lauréats de la promotion Ad Lucem en 2003. En septembre 2004, il part à destination de Grenoble (France) pour une maîtrise après avoir bénéficié d’une bourse d’études de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF). Dans un premier temps, il effectue des allers-retours entre la France et le Canada, et occupe le poste de chercheur associé à l’Université de Moncton. Camille Edouard Junior revient définitivement en Haïti en 2009 et intègre la Commission présidentielle sur la Constitution coordonnée par Claude Moïse. Il se propose ensuite d’achever la rédaction de sa thèse de doctorat intitulée La réforme de l’administration territoriale dont la soutenance a été temporairement avortée par la perte de certains documents durant le séisme de 2010. C’est à cette période qu’il rencontre Jocelerme Privert qui agissait en faveur de la réforme et la décentralisation de l’administration haïtienne. En août 2011, il est conseiller juridique au cabinet du Premier ministre d’alors Garry Conille. Un an plus tard, il est placé à la tête du bureau de la Commission nationale de lutte contre la drogue (Conald). En tant que conseiller spécial du président provisoire Jocelerme Privert sur les questions juridiques, il était l’un des mieux placés pour devenir ministre de la Justice.


L’INTERVIEW

Vous avez été investi dans votre fonction de ministre de la Justice le 28 mars dernier dans un contexte assez difficile par rapport aux nombreux dossiers à traiter dont celui de la détention préventive prolongée. Cette question vous préoccupe-t-elle ?
« C’est une préoccupation nationale. Je me suis déjà prononcé à maintes reprises sur ce dossier depuis mon arrivée au ministère de la Justice et de la Sécurité publique. Je conçois mal que des dossiers restent sans suivi au cabinet d’instruction pendant plus de trois ans, alors que la loi du 26 juillet 1979 établit la durée de l’instruction à deux mois. Au cas où le délai imparti ne peut être respecté, le juge d’instruction peut demander quelques mois supplémentaires. Normalement, une instruction ne devrait pas dépasser six mois, si tous les acteurs impliqués dans l’appareil judiciaire assumaient leurs responsabilités. Pour moi, il est important que tous les acteurs se réunissent afin de juguler ce problème. Analysant la situation au regard de la détention préventive prolongée, j’ai pu définir quatre priorités. Primo : renforcer notre structure ministérielle au moyen d’une loi portant sur son organisation et son fonctionnement. A cette occasion, je voudrais introduire la réforme des professions judiciaires et celles relatives à la protection des témoins sur la sécurité routière et la sécurité foncière. Secundo : renforcer les effectifs de la PNH qui passeront à 15 000 policiers à la fin 2016 et les doter d’équipements appropriés pour pouvoir mieux protéger et servir la population. Tertio : introduire une véritable réforme de l’Etat civil et de l’identité. Chaque Haïtien doit avoir un numéro d’identité dans un fichier central en vue de faciliter sa traçabilité fiscale, juridique et sociale. Quarto : réduire au moins de moitié la population carcérale en situation de détention préventive prolongée dans un bref délai en s’assurant que la commission élabore un registre national de ceux qui sont en prison, réparti en trois colonnes : les condamnés qui purgent leur peine ; les prisonniers en détention préventive dont les dossiers sont en passe d’être clarifiés et ceux arrêtés pour des infractions ayant entraîné une peine inférieure à leur temps de détention. Réduire de moitié les cas de détention préventive prolongée impose de planifier des audiences correctionnelles dans tout le pays et de procéder à la libération immédiate de certains prisonniers en vertu de la loi du 6 mai 1927 et de la loi de Lespinasse. »

« QUEL QUE SOIT LE STATUT D’UNE PERSONNE, IL FAUT QUE LA LOI SOIT LA MÊME ET QUE LES MAGISTRATS PUISSENT FAIRE LEUR TRAVAIL EN TOUTE ÉQUITÉ, IMPARTIALITÉ ET NEUTRALITÉ »

 

Vous parlez de la nécessité pour tous les acteurs d’assumer leurs responsabilités mais quelle garantie donnez-vous notamment à un commissaire du gouvernement qui veut faire son travail ?
« Vous faites allusion au commissaire du gouvernement de Port-au-Prince Jean Danton Léger qui a invité des anciens ministres à se présenter au Parquet. Je me garde de faire des commentaires sur ces dossiers mais je pense qu’il faut respecter la loi d’autant que nous évoluons dans le cadre de l’Etat de droit que nous sommes tous engagés à construire. Nul n’est au-dessus de la loi. Quel que soit le statut d’une personne, il faut que la loi soit la même et que les magistrats puissent faire leur travail en toute équité, impartialité et neutralité. Quand on parle de justice, on parle de trois choses : les autorités de justice, les procédures et les dossiers en cours. Le commissaire du gouvernement et les juges d’instruction sont tenus d’appliquer la loi. »

Certains considèrent comme des persécutions politiques les interdictions de départ prises récemment par le commissaire du gouvernement à l’encontre de plusieurs ministres et de proches de l’ancienne administration. Qu’en pensez-vous ?
« Je ne suis pas au courant de cas de persécutions politiques. Dès mon arrivée au ministère, j’ai demandé aux commissaires du gouvernement d’appliquer la loi de manière neutre et impartiale. Cependant, je dois préciser que les commissaires du gouvernement, notamment le commissaire près du tribunal civil de Port-au-Prince, ont hérité des dossiers brûlants qui étaient dans les tiroirs depuis plus de deux ans. Il s’agit de plaintes qui sont restées sans suite et le commissaire du gouvernement, en tant que magistrat, une fois qu’il a prêté serment, se doit de faire son travail convenablement dans les limites fixées par la loi. Quoi que nous fassions, nous serons toujours la cible de critiques acerbes d’un secteur quelconque. »

DATES CLÉS
2003 Diplômé de la Faculté de Droit et des Sciences économiques à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH)
2005 Maîtrise en Administration, Droit et Territoire (Grenoble, France)
2009 Membre de la Commission présidentielle sur la Constitution haïtienne

En tant que ministre de la Justice et de la Sécurité publique, vous êtes concerné par la question du renforcement de la sécurité dans le pays. Quel rôle peuvent jouer les jeunes militaires formés en Equateur et qui réclament du travail ?
« Le droit de travailler est l’un des droits fondamentaux de la personne. La continuité de l’Etat nous oblige de veiller à l’intégration de ces cadres qui ont été formés à l’étranger. Ce n’est pas à eux de définir où et comment ils vont travailler, les autorités concernées sont chargées de le faire. Le Premier ministre Enex Jean-Charles est déjà imbu de la question, d’autant qu’il est également ministre de la Défense. Le Conseil national de la Police nationale prévoit de plancher sur le dossier incessamment. Nous faisons montre d’un sens très poussé de responsabilité et les signaux que nous envoyons depuis notre arrivée au ministère de la Justice et de la Sécurité publique le prouvent. Cependant, nous devons reconnaître que nous n’avons plus les moyens de notre politique. Avec une enveloppe nationale dont plus de 50 % des fonds ont été déjà dépensés, il sera difficile de satisfaire toutes les revendications mais nous comptons quand même apporter des réponses. »

Il est aussi important d’aborder le dossier des incendies répétés qui mettent en danger la sécurité des vies et des biens. Quelles sont les mesures envisagées pour prévenir ces types de catastrophes ?
« Nous commençons par évaluer si ces incendies sont accidentels ou criminels. Tous les lieux très fréquentés doivent répondre aux conditions de sécurité en matière d’incendie et être munis en ce sens d’extincteurs. Il est tout aussi important de restituer les bouches d’incendie dont l’absence pose un grave problème de sécurité publique. Nous réfléchissons sur les meilleures stratégies pour y parvenir avec l’implication du ministère des Travaux publics, Transports et Communications ainsi que le corps des sapeurs-pompiers. »

« QUOI QUE NOUS FASSIONS, NOUS SERONS TOUJOURS LA CIBLE DE CRITIQUES ACERBES D’UN SECTEUR QUELCONQUE »

 

cha-42Invite-CamilleEdouard-RxL-05-sq-smNe pensez-vous pas qu’il faudra aussi s’attaquer au dossier des accidents de la route ?
« Il figure sur la liste de nos préoccupations. J’en profite pour annoncer que d’ici peu la Police nationale sera renforcée en termes d’équipements, ce qui lui permettra notamment d’améliorer l’inspection des véhicules. Point important, il est prévu d’installer des radars sur les routes nationales capables de contrôler les excès de vitesse et de sanctionner les chauffeurs en contravention avec la loi. A cela, j’ajoute les tests d’alcoolémie qui seront effectués à partir de cet été sur les routes nationales par la police routière. Tous les sous-commissariats seront instruits sur la question. Avec les radars en amont et les policiers en soutien, il s’agira d’une vaste campagne visant à limiter les cas d’accidents mortels sur nos routes nationales ».