Turneb Delpé

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Toute la classe politique ou presque s’accorde à reconnaître en cet homme décédé le 27 mai dernier « l’Apôtre de la réconciliation nationale ». Tout au long de sa vie, Turneb Delpé aura lutté pour l’instauration de la Démocratie en Haïti. 

 

 

«Mort deux fois celui qui n’a pas réalisé son rêve », disait un jour un écrivain français du dix-huitième siècle. Malheureusement, c’est le cas pour Turneb Delpé qui est décédé sans avoir pu accomplir le rêve de sa vie de militant politique invétéré : LA CONFÉRENCE NATIONALE SOUVERAINE. Né le 24 novembre 1951,« Pépé« , comme le surnommaient ses proches, était l’aîné d’une nichée de huit enfants. Après avoir bouclé ses études classiques, il a intégré la faculté de médecine de Port-au-Prince, entité de l’Université d’État d’Haïti (UEH), et en est sorti médecin généraliste. Mais avant d’avoir prononcé le serment d’Hippocrate, le jeune Turneb Delpé avait fait le serment tacite de participer au changement des conditions de vie des Haïtiens dans les années 70. Être l’un des fers de lance de la démocratie, c’est le gigantesque défi qu’il s’était lancé, avec l’esprit avisé et la conscience claire des grands risques et challenges d’une telle entreprise.

Épris des grandes théories politiques de Karl Marx et d’autres penseurs socialistes de l’époque, Turneb a vite basculé dans le communisme en adhérant au PCH (Parti Communiste Haïtien). Comme bon nombre de défenseurs de la cause du peuple qui s’attaquaient frontalement au régime dictatorial de Jean-Claude Duvalier, il a subi dans sa chair les atrocités des Tontons macoutes. En 1984, Turneb Delpé a été emprisonné au Caserne Dessalines, puis transféré au pénitencier national pour être par la suite libéré. La piteuse expérience des geôles duvalieriennes n’a pas su éteindre la fougue et la flamme patriotique qui habitaient Turneb. Loin de là!  Participant activement à la chute de Baby Doc en 1986, Pépé avait créé quelques années plus tard sa propre organisation politique, PNDPH (Parti National Démocratique Progressiste d’Haïti). « Je ne suis pas candidat à la présidence par amour du pouvoir. Je brigue la magistrature suprême de mon pays parce que les gouvernements passés se sont montrés incapables. Il faut en finir avec le règne de la médiocrité en Haïti… », disait Turneb Delpé, que les différentes coordinations régionales du parti avaient désigné pour les représenter à la présidentielle de 2005. Allergique à la dictature sous toutes ses formes, Turneb Delpé et ses camarades de combat, Samuel Madistin, Serge Jean-Louis, Jean André Victor, regroupés au sein du MOPOD (Mouvement Patriotique de l’Opposition Démocratique), ont constitué pendant cinq années, de 2011 à 2016, de véritables cailloux dans les souliers de Michel Martelly qu’ils considéraient comme un « apprenti dictateur » .

Si la conférence nationale avait lieu…

Emporté par un cancer à l’estomac le 27 mai 2017 à l’âge de 65 ans, le parcours politique de Turneb Delpé n’était pas encore terminé. Hélas, l’essentiel pour lequel il luttait depuis si longtemps reste encore à faire : LA CONFÉRENCE NATIONALE SOUVERAINE. Et si cette géniale idée dont il était le père avait pris corps ; si ce noble but qu’il poursuivait avait été atteint de son vivant ; parti aujourd’hui pour l’au-delà, Pépé aurait appartenu à la légende autant qu’à l’histoire. « Pépé est tombé les armes à la main… », regrette son frère Carrel Delpé pour qui l’aîné fut un parangon d’humilité. ‘’Son départ laissera un grand vide dans le paysage politique’’, renchérit Evans Paul. Si l’intensité dans l’expression de la douleur  et du deuil est aussi forte, c’est que les proches de Turneb Delpé ont porté en terre le 3 juin dernier une part d’eux-mêmes et de leur histoire.

GeorGes E. Allen