Six ans ambassadeur en Haïti

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Ricardo S. García Nápoles Photo par : Timothé Jackson

Depuis 2009, l’ambassadeur de Cuba se consacre aux relations diplomatiques
et au développement de la coopération entre les deux pays.
Entretien à quelques semaines de son départ.
par Alexandre Thévenet

C

uba, cette île sœur, située juste en face d’Haïti, intrigue. Son histoire contemporaine est marquée par l’un des embargos les plus longs. En effet, il a déjà perduré sous onze présidents américains et deux dirigeants cubains, les frères Castro. Malgré tout, son PIB est à plus de 68 milliards de dollars pour 11,265 millions d’habitants ; Haïti étant à plus de 8 milliards de dollars pour 10,317 millions d’habitants (source IRIS). Ce pays est aussi réputé pour son soutien médical international. D’ailleurs, son ambassadeur, arrivé un an avant le terrible tremblement de terre de 2010, a été un artisan majeur dans la logistique exceptionnelle qui a suivi l’événement.

Ricardo S. García Nápoles, ancien professeur de langues, passé par l’université de littérature de La Havane, s’est aussi formé au journalisme avant d’intégrer le département des relations internationales du gouvernement cubain. Arrivé comme ambassadeur de Cuba, en Haïti le 22 août 2009, il était en passe de battre un record de longévité pour un ambassadeur en poste. Après six ans et deux mois en fonction, il repartira définitivement le 8 novembre prochain. C’est pour lui l’occasion de faire un bilan de cette période. Rencontre avec son excellence. 


L’interview

Dates clés
1994 Première mission de responsable relations avec Haïti
22 août 2009 Nommé ambassadeur en Haïti
8 novembre 2015 Fin de mission et retour à La Havane

Connaissiez-vous Haïti avant de prendre vos fonctions ?
« Je suis venu plusieurs fois avant. Mon premier voyage, je l’ai effectué en 1994, en tant que fonctionnaire responsable des relations avec Haïti. J’étais venu avec une délégation à cette époque. Il y avait déjà des rapports académiques et culturels très forts entre les deux pays. De même que pour la production de café et de coton. Néanmoins, il faut dire que les relations étaient rompues pendant la période Duvalier même si certains liens se maintenaient. Et même si le président Aristide avait invité en 1991 une importante délégation cubaine lors de sa prise de pouvoir, la date la plus importante pour nos deux pays est le 7 février 1996. Cette date marque le renouvellement des relations diplomatiques des deux pays. »

Photo par: Timothé Jackson
Photo par: Timothé Jackson

« HAÏTI A TOUTES LES POSSIBILITÉS POUR AVANCER MAIS ELLE A DES OBSTACLES À VAINCRE ! »

 

Comment s’est déroulée cette première expérience d’ambassadeur ?
« Comme je vous l’ai dit, j’étais déjà venu plusieurs fois en Haïti, ce qui m’avait permis de me créer de très bonnes connexions dans le milieu politique, ainsi que dans celui des affaires. J’avais connu les présidents Préval et Aristide. Donc la période d’acculturation d’un ambassadeur sur le territoire était très réduite pour moi, connaissant une grande partie des Haïtiens avant même d’arriver. Néanmoins, le défi était de poursuivre les rapports diplomatiques et gouvernementaux dans le domaine de la coopération. Et je pense que ma modeste contribution au renforcement entre les deux pays a donné un résultat positif. »

Quelles contributions ou coopérations par exemple ?
« La plus proche au calendrier aura lieu du 1er au 8 novembre prochain où 27 entrepreneurs haïtiens participeront à la Foire internationale de La Havane (FIH) parmi 4 000 autres participants, avec plus d’une quarantaine de pays représentés. Cela permettra de présenter les produits et de développer la production locale. Et ici, en Haïti, quatre secteurs de coopération économique principaux sont liés à Cuba : vétérinaires, environnement, pêche et industrie sucrière. Ainsi, vingt médecins vétérinaires cubains appuient les équipes haïtiennes principalement dans les actes d’importations et la protection des espèces. Nous avons aussi formé 77 vétérinaires haïtiens à l’université de La Havane. Cinq spécialistes aident principalement le secteur agricole en priorité sur le développement de l’aquaculture dans les 22 000 hectares d’eau douce exploitables sur l’île. Une trentaine de spécialistes travaillent pour l’industrie sucrière et cinq docteurs en science apportent leur aide au ministère sur l’établissement d’une carte environnementale, la définition des aires protégées et le travail sur une loi de l’environnement. Enfin, notre coopération médicale était déjà présente et a été exceptionnelle suite aux différentes catastrophes. »

Cela doit être des souvenirs marquants de vivre ces événements exceptionnels…
« Le plus difficile a été le tremblement de terre qui nous a tous marqués à jamais et que je ne pourrai oublier. Ces événements m’ont transformé. A la fois je me souviens de la dureté de la situation, où vous traversiez la ville au milieu des cadavres, les interventions des médecins sur des tables d’opération de fortune… C’était terrible. Et, en même temps, j’ai assisté à des actes héroïques pas seulement des 300 médecins cubains qui ont donné leur assistance immédiatement mais de pleins de personnes de toutes les nationalités. C’était une période extraordinaire où je devais organiser le réseau d’aide médical en 24 heures. Puis nous gérions l’arrivée d’un ou deux vols par jour en provenance de Cuba. Nous dormions sur le sol de l’aéroport en attendant entre deux vols. La mobilisation internationale était exceptionnelle face à l’ampleur du désastre qui a été suivi par un autre la même année avec l’apparition de l’épidémie du choléra. Cela a été aussi un moment difficile où nous avons fait venir une brigade de santé de 1 700 personnes (la brigade Henry Reeve) qui avait été utilisée aussi pour les cas extrêmes d’Ebola en Afrique. Malgré cela, plus de 8 000 personnes ont perdu la vie. »

« JE SAIS QUE RAÚL CASTRO AIMERAIT BIEN VENIR UN JOUR EN HAÏTI »

 

Vous avez aussi un partenariat sportif ?
« En effet, Cuba a toujours apporté son support dans l’athlétisme, le judo, le volley-ball. Nous avons également formé une trentaine de personnes qui ont été diplômées. Notre partenariat a permis un certain nombre de résultats internationaux. »

Vous qui connaissez bien le territoire, quels sont les enjeux importants pour Haïti ?
« Haïti a toutes les possibilités pour avancer mais elle a des obstacles à vaincre ! Je dirais ceci à partir de la consigne nationale… L’Union fait la force. S’il n’y a pas d’union, il y a des divisions. Il est naturel de ne pas toujours penser de la même façon mais regardez les Cubains, depuis cinquante-cinq ans nous avons toujours avancé parce que nous sommes unis. Il y a besoin d’un consensus interne. Je pense qu’il faut travailler pour une union nationale ce n’est pas moi qui le dis c’est l’hymne national. Si Haïti peut avoir une période de paix interne, de repos, alors ce pays pourra avancer, se développer dans la production locale agricole, dans le tourisme… »

Ricardo S. García Nápoles Ambassadeur Cuba Photo par : Timothé Jackson
Ricardo S. García Nápoles Ambassadeur Cuba
Photo par : Timothé Jackson

Pourrait-il y avoir l’année prochaine la visite de la présidence cubaine ?
« Je ne peux pas m’engager sur une réponse mais je peux vous affirmer que la famille Castro a toujours été proche d’Haïti pour des raisons familiales et historiques. Il y a toujours un attachement profond pour l’île et les Haïtiens. Je sais que Raúl Castro aimerait bien venir un jour en Haïti. »

Qui est votre successeur et qu’allez-vous faire par la suite ?
« Je peux juste vous dire que c’est une personne qui a déjà une grande carrière diplomatique dans la Caraïbe et en Afrique. Je lui souhaite de continuer à développer les meilleurs rapports entre Cuba et Haïti au niveau gouvernemental et de la société. Son défi est de poursuivre la coopération et il a toutes les chances d’y arriver. Quant à moi, je repars le 8 novembre à La Havane et si vous me cherchez vous pourrez sûrement me trouver au bureau des affaires étrangères même si je ne connais pas encore la suite. (rires) »