Serge Gilles

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Il est celui qui, jeune, avait foi dans les pouvoirs incommensurables de la Révolution armée. Il est celui qui, mature, a appris à relativiser. Il est celui qui, homme accompli, s’accroche aux grandes vertus du Consensus.

 

 

Dans près d’une décennie et un septennat, Serge Gilles aura un siècle. «Je ne suis pas encore prêt à mourir», affirme allègrement cet homme, du haut de ses 83 ans, comme s’il avait encore une quelconque leçon à apprendre de la vie, ou une certaine mission à accomplir. Qui sait? Une chose est sûre : vu le long chemin qu’il a parcouru, les luttes qu’il a menées, les liens qu’il a tissés, les désillusions qu’il a connues, les victoires qu’il a remportées, les joies, les peines et les espoirs qui ont su donner un sens à son exceptionnelle existence… Serge Gilles, à la manière de Jules César, peut affirmer, avec bien sûr sa modestie coutumière, et non avec l’arrogance de l’ambitieux empereur romain, «Veni, Vidi, Vici ». Ce fils de paysan originaire de Maïssade (Plateau Central), a connu et fréquenté Ernesto Guevara, le passeur de rêves, l’homme au visage d’archange. Oui, Serge Gilles a été l’un des « guérilleros » à qui le Che avait enseigné la lutte armée, à Cuba, dans les années 60.

Comme tous les Latino-Américains de sa génération qui luttaient, l’âme chevillée au corps, contre l’oppression sous toutes ses formes, Serge avait longtemps cru que « la victoire est au bout du fusil ». Pendant longtemps, il avait fait sienne la morale révolutionnaire du Che. Dans son livre au ton autobiographique, Itinéraire d’un homme de gauche, de Che Guevara à la social-démocratie, Serge Gilles témoigne : « La confirmation de la mort du Che fut alors un choc, un coup pour nous. Je m’imagine que Fidel Castro en annonçant la nouvelle pensait que des camarades, comme moi, le savaient déjà parce que certains parmi nous comptaient les jours pour rejoindre les montagnes de la Bolivie… ». Imprégné des idées d’avant-garde d’El Comandante, pétri dans sa vision socialiste, Serge aurait pu laisser sa peau en Bolivie, comme Ernesto Che Guevara, ce 9 octobre 1967.

Artisan de la Démocratie
Professeur d’éducation physique pour les écoles de la ville de Hinche entre 1957-1962, Serge Gilles avait fait de son combat contre la dictature des Duvalier son sport de prédilection. D’ailleurs, cet homme qui avait très tôt appris qu’il devait être responsable de ses choix et s’orienter seul s’il voulait réussir, n’était pas devenu révolutionnaire en suivant, inconscient et sans conviction, le vent dominant d’une époque. Loin de là ! Établi en France en 1961, grâce à une bourse d’études du général de Gaulle, il avait milité activement dans des comités anti-duvaliéristes, notamment le GHEP (Groupement des Haïtiens étudiant à Paris) dont Mirlande Manigat, Déjean Bélizaire, Hervé Denis, entre autres, furent membres à l’époque. En 1966, après avoir bouclé sa licence en psychopédagogie, il quitte la terre de Montesquieu pour se rendre clandestinement à La Havane. Doté d’une « conscience politique » aiguë, formée dans la glaise de la Révolution radicale, Serge Gilles quitte Cuba pour venir mettre en pratique en Haïti les théories de la guérilla apprises sur l’Île communiste. Lors d’une escale à Montréal, il est arrêté par la police avec en sa possession : une valise à double fond remplie d’armes et d’explosifs…

Revirement…
« La violence de l’oppresseur appelle la violence de l’opprimé », à cet aphorisme par lui-même inventé, Serge Gilles n’y croit peut-être plus. L’homme d’acier des années 60 s’est mû depuis fort longtemps en partisan du Consensus. Que la postérité le sache : le fondateur du PANPRA (Parti Nationaliste Progressiste Révolutionnaire) est le père de l’idée selon laquelle seul un « Pacte de gouvernabilité » est capable de sortir Haïti du gouffre !

Georges Allen