Sénateur en action

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Timothé Jackson / Challenges

Le parti AAA (Ayiti An Action) du sénateur de l’Artibonite Youri Latortue
est au cœur de l’échiquier politique de 2016 avec de nouveaux élus
et la présidence de la Chambre basse. Quelles idées défend-il ?
par Adyjeangardy

Né en Haïti, le 11 novembre 1967, Youri Latortue, fils et petit-fils de sénateur, cousin d’un ancien Premier ministre, de ministres, de sénateurs et de maires, appartient à une vieille famille influente de l’Artibonite. Formé chez les frères de l’Instruction chrétienne des Gonaïves et à St Louis de Gonzague, il entre en 1988 à l’Académie militaire où il est gradué officier le 20 septembre 1990. Dans un premier temps affecté à la Croix-des-Bouquets, il est transféré en 1991 au service Antigang puis comme instructeur, entre 1991 et 1993, à l’Académie militaire. Il poursuit ses études universitaires à l’Institut national d’administration, de gestion et des hautes études internationales puis à la Faculté de Droit de Port-au-Prince. En 1994, après la démobilisation de l’armée, il assure le poste de commandant adjoint de l’unité de la sécurité générale du Palais national. Membre de la Police nationale Haïti, le 11 mars 2004, il devient conseiller spécial en sécurité nationale de son cousin, le Premier ministre Gérard Latortue. Il crée un parti politique régional, L’Artibonite en Action, sous la bannière duquel il est élu sénateur en 2006. En 2010, il supporte la candidature de Mirlande Manigat à la présidentielle. Michel Martelly, investi président le 14 mai 2011, le choisit comme conseiller. Le sénateur Latortue rebaptise son parti du nom d’Ayiti An Aksyion (AAA). Le 9 août 2015, il se porte à nouveau candidat et retrouve son fauteuil de sénateur de l’Artibonite, assermenté le 11 janvier 2016.

L’INTERVIEW

La rentrée parlementaire a pris du temps et l’Assemblée nationale s’est retrouvée bloquée. Quelle en a été la cause selon vous ?
« Pour moi, il y a eu une démarche politicienne pour immobiliser la chambre basse, l’effacer dans son fonctionnement régulier, puisque les deux chambres ont des compétences liées. Il faut que les textes de lois soient approuvés dans les mêmes termes, ce qui implique en droit la théorie des compétences liées. Le Sénat n’a pas le droit en conséquence d’empêcher la chambre des députés de fonctionner. Ceci est illégal, déloyal, inélégant. C’est la première fois que cela arrive, l’Assemblée nationale aurait dû être faite le plus vite possible, le temps joue contre ceux qui bloquent en général les obligations parlementaires. »

« DANS UNE DÉMOCRATIE, TOUS LES ÉLUS, PRÉSIDENT Y COMPRIS, SONT ESCLAVES DE LA CONSTITUTION. LE CHEF DE L’ÉTAT ET LES PARLEMENTAIRES ONT L’OBLIGATION DE LA RESPECTER »

 

Cela tient-il d’une stratégie pour laisser passer le temps jusqu’à la fin du mandat du président qui, semble-t-il, n’est pas prêt à partir le 7 février ?
« C’est une obligation constitutionnelle pour le président Martelly de constater que son mandat est terminé le 7 février et qu’il ne peut décider de lui-même de le prolonger. Après analyse, je suis opposé à cela par respect des obligations constitutionnelles. Mais pour toute discussion sur cet aspect du 7 février, il importe de se réunir en Assemblée nationale. C’est une démarche constitutionnelle et les sénateurs ne peuvent s’y opposer. Dans une démocratie, tous les élus, président y compris, sont esclaves de la Constitution. Le chef de l’État et les parlementaires ont l’obligation de la respecter. Il faudrait éviter que ce soient des institutions internationales qui viennent dicter la solution d’autant qu’elles ne maîtrisent pas en général certaines nuances. Mieux vaut agir nous-mêmes et prendre nos responsabilités. Le contraire serait suicidaire. »

Quand vous parlez de la Constitution, vous pensez à l’originale de 1987 ou à celle de 1987 amendée ?
« La Constitution de 1987 n’est pas en vigueur. Le 7 février 2016 est le début de la première année du mandat d’un autre président et nous sommes gérés par la Constitution amendée. »

Selon la Constitution, sans majorité parlementaire, les deux présidents du Parlement doivent se consulter avec le chef de l’Etat. Mais sans quorum est-il possible de parvenir à une solution concertée ?
« Il faut 16 sénateurs pour y arriver or, jusqu’à présent, le problème du quorum se pose régulièrement. »

Avez-vous une alternative ?
« Non, je m’arrête à ce que prévoit la Constitution en matière de consensus. »

Comment définissez vous ce consensus ?
« L’entente nationale, une entente basée sur le dialogue avec toutes les forces vives de la nation, tant du pouvoir actuel que de l’opposition, dans le sens d’un leadership rassembleur. »

Pensez-vous que l’actuel président de l’Assemblée nationale, Jocelerme Privert, corresponde à cette définition ?
« Le président de l’Assemblée nationale est le président du deuxième pouvoir républicain. On ne peut pas combiner deux pouvoirs en un seul, il faut la séparation des trois pouvoirs disait Montesquieu. Le contraire serait une dictature parlementaire. La Constitution prévoit que si dans la 4e année le président de la République démissionne, l’Assemblée nationale doit élire un président provisoire pour le temps de mandat restant. Il n’est pas dit que ce doit être le président du Senat et, par ailleurs, nous ne sommes pas dans la 4e année du mandat présidentiel. »

Et pour ce qui est du président de la Cour de Cassation, cela pose-t-il un problème selon vous ?
« C’est pour cela que la Constitution de 1987 amendée a enlevé cette attribution au président de la Cour de Cassation, pour contribuer à conserver séparés les trois pouvoirs de l’Etat. »

DATES CLÉS
1967 Naissance
1988 Gradué officier à l’Académie militaire
2004 Création du parti Artibonite en Action
2006 Elu sénateur de l’Artibonite
2011 Devient conseiller de Michel Martelly
2015 Réélu au Sénat

Lors de votre assermentation, la question de vos procès-verbaux acceptés par le CEP a été rejetée par certains de vos collègues du Sénat qui vous ont présenté comme un sénateur mal élu. Avez-vous réglé vos différends avec ces sénateurs ?
« Je suis revenu au Sénat pour me mettre au service du pays. Peut-être que j’effraie certains de mes collègues… Je pense qu’il fallait essayer de me noircir un peu, en disant que mon mandat n’était pas légitime afin d’écarter ma candidature à la présidence du Sénat. La manœuvre n’a pas réussi. J’ai produit mes pièces légales et durant la séance j’ai été validé. Avoir été élu lors du premier mandat au 2e tour puis au 1er tour pour ce second mandat représente des victoires qui dérangent… Mais je peux vous affirmer que je ne m’arrête pas à ces rivalités.

J’inscris ce second mandat dans le processus de ma carrière politique. J’ai commencé à faire campagne pour l’avoir dès mon premier mandat en fait. C’est pour cela que ma réélection n’a pas été très difficile. Il y a eu des problèmes certes lors de ces élections mais le CEP avait fixé la règle : il fallait 70 % des procès-verbaux. Par erreur, le CEP n’en avait recueilli que 68 %, la faute lui en incombait. L’UNOPS n’avait pas bien réalisé son travail. J’ai pu retrouver 87 procès-verbaux délaissés par l’UNOPS dans les bureaux de vote et je les ai apportés au tribunal électoral qui les a acceptés. Nous arrivions alors à un total de 73 % de procès-verbaux. Après comptage j’avais un score de 46 % et le candidat suivant de 16 %. La différence était de 30 % et, comme l’exige la Constitution, avec une différence de 25 %, je gagnais haut la main le 1er tour des élections sénatoriales dans mon département.

Ensuite, en tant que coordonnateur du parti Ayiti An Aksyon, je me suis battu aux côtés des autres candidats de l’organisation – députés, maires – ce qui nous a permis de gagner solidairement et de compter aujourd’hui six députés, une dizaine de cartels de maires et moi-même au Sénat. »

Quel est votre projet politique ?
« L’important pour moi est d’aller de l’avant, de faire progresser l’Artibonite, d’aider au niveau national pour produire des lois capables de devenir la pierre angulaire d’une nation moderne, du développement économique, des droits sociaux et de la stabilité politique. »

Durant les élections à la présidence du Sénat, vous êtes sorti de la salle pour mener une politique de la chaise vide. Etait-ce nécessaire ?
« Je suis sorti parce qu’après être monté à la tribune, j’ai expliqué que je retirais ma candidature, à la demande de parlementaires qui faisaient comprendre que mon parti ne pouvait occuper à la fois la présidence de la chambre des députés et celle du Sénat. J’avais également demandé d’appliquer les articles 13 et 14 des Règlements intérieurs qui exigent que les partis présents au parlement se réunissent avant les élections pour adopter des positions groupées. Le président sortant du Sénat, Andris Riché, aurait dû renvoyer la séance pour tenir les élections le lendemain. Il a continué dans une ambiance qui ne ressemblait plus à une séance du Sénat, j’ai alors pris la décision de me retirer. Le sénateur Cantave s’est aussi retiré car il avait compris le sens de notre démarche, il s’est montré solidaire. Dans l’Artibonite sacrée et profonde, nous conservons toujours le sens de la solidarité à des principes inattaquables. »

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Timothé Jackson / Challenges

« C’EST UNE OBLIGATION CONSTITU-TIONNELLE POUR LE PRÉSIDENT MARTELLY DE CONSTATER QUE SON MANDAT EST TERMINÉ LE 7 FÉVRIER »

 

Avez-vous des stratégies communes ?
« Nous avons plutôt un devoir en commun : contribuer à réaliser davantage le vœu de nos ancêtres, conserver l’esprit libérateur. Après la libération politique, il nous faut obtenir maintenant la libération économique et sociale de ce pays. Ma famille a toujours eu une vocation pour être aux côtés de tous les patriotes, je dois continuer sur la voie de la solidarité et tout faire pour contribuer à la grandeur de ce pays. »

Avez-vous l’impression d’avoir contribué, durant votre premier mandat, à des œuvres d’envergure ?
« Ah oui ! J’ai contribué à mettre en place l’une des plus grandes institutions de ce pays, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ). J’ai contribué à la mise en place de l’Ecole de la Magistrature, à rehausser le prestige des magistrats. J’ai fait voter trois lois à ce sujet et l’une sur le statut des magistrats. Je sais clairement ce qu’il faut valoriser, par exemple la loi cadre sur le Conseil constitutionnel, la loi sur le Conseil électoral permanent au regard de la Constitution. C’est ce qui aidera à éliminer les problèmes d’instabilité que nous connaissons dans ce pays.

J’ai aussi d’autres lois en tête dont celle sur le crédit étudiant, permettant aux universitaires de bénéficier d’un crédit pour payer l’université. J’ai aussi une loi sur les actifs informels, les locataires des terres de l’État. Il y a 2,5 milliards de dollars investis sur les terres de l’Etat, il faut résoudre les problèmes fonciers. Il y a aussi la loi sur l’environnement pour protéger les arbres et démocratiser le propane… »

Vous n’avez aucune loi sur l’investissement alors que vous êtes engagé aujourd’hui dans un investissement de 300 millions de dollars à Morne-Lapierre aux Gonaïves ?
« C’est un projet d’investissement direct que je supporte, voilà tout. Je reviens de la Cour supérieure des Comptes pour promouvoir justement de telles idées et voir comment, avec le Parlement, nous allons pouvoir protéger des efforts de ce genre. A Morne-Lapierre, tout est en place mais le blocage persiste. La Cour des Comptes fait du surplace sur un projet qui apporte 15 000 emplois dans une région abandonnée où la production de ciment pourrait fournir du travail et des produits de consommation dont le pays a grandement besoin. C’est un contrat avec l’Etat haïtien et nous avons un réel besoin de la signature de la Cour des Comptes pour pouvoir commencer les travaux le 13 février 2016. Nous perdons trop souvent des opportunités. Il faut comprendre les urgences. »

Comptez-vous sur des alliances au Parlement pour parvenir à faire voter ces lois ?
« Il y a déjà un groupe de neuf sénateurs venus d’horizons divers (KID, PHTK, AAA, IDE, OPL) qui se sont naturellement rassemblés pour discuter sur la base des compétences. Ce qui nous lie c’est la recherche d’éléments clés pour le développement, le devoir de bien faire notre travail pour que notre mandat puisse être utile au peuple haïtien. Nous allons devenir plus forts de jour en jour au cours de l’évolution de ce Sénat, en regroupant d’autres compétences. Sept autres sénateurs vont entrer au Sénat après les prochaines élections tant attendues. Ils comprendront sans doute la nécessité de supporter notre vision en faveur de la patrie en dehors de tout esprit de blocage. »

Ne pensez-vous pas qu’il faudrait, en ces temps de crise avec la République dominicaine, surveiller les décisions parlementaires adoptées vis-à-vis d’Haïti, par exemple l’idée émise par un groupe de sénateurs dominicains de soulever à nouveau la question des lignes de frontière entre les deux pays ?
« Je suis en faveur d’un groupe d’amitié entre les deux pays. Nous pouvons même, avant de voter une loi au Sénat ou à la chambre des députés en Haïti et en République dominicaine, se consulter et éviter de vivre sans cesse dans un contexte de conflits. »

Timothé Jackson / Challenges
Timothé Jackson / Challenges

Quels sont les axes de liaison avec le président de la chambre des députés qui est membre de votre parti ?
« Les axes de liaison avec le vice-président de l’Assemblée nationale sont assez forts. Il est entouré de six autres députés du parti AAA et c’est un grand pas puisqu’en général les présidents des deux chambres sont issus des partis majoritaires. Or c’est le représentant d’un parti régional qui vient de gagner, ce qui démontre la confiance accordée à la vision de Ayiti An Aksyon. Notre parti est en passe de devenir un grand parti national uni et fort. L’avenir est devant nous. »