Secteur portuaire : l’état doit agir

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LE SECTEUR PORTUAIRE est-il vraiment « Open for business » ? Georges H. Rouzier / Challenges

Ces cinq dernières années les deux plus gros investissements privés dans le pays ont été effectués dans les infrastructures portuaires. Il s’agit du Port Lafito SA en phase d’achèvement total mobilisant 100 millions de dollars, et du Terminal Varreux SA (Tevasa) avec l’implication du groupe Bolloré dont la première phase est évaluée à 40 millions de dollars.

En 2016, la situation à l’Autorité portuaire nationale (APN) est compliquée en raison de son mode de fonctionnement et des partenariats développés récemment qui demeurent très critiqués pour leur manque de transparence (des contrats ne respectant pas les principes de passations de marchés) au point que certains observateurs considèrent aujourd’hui le Port de Port-au-Prince comme un actif public totalement privatisé. Opérant en deçà du niveau de productivité recommandé et tenant compte des pertes d’opportunités, des groupes d’entrepreneurs haïtiens et étrangers se sont laissés guider par la politique insufflée notamment par l’ancien président Michel Martelly, s’inscrivant dans le cadre de la modernisation du secteur portuaire, pour miser gros. « Ces investissements visent à améliorer la compétitivité d’Haïti, à créer des dizaines de milliers d’emplois, à améliorer les conditions de vie de la population haïtienne », soutient Gregory Mevs, membre du conseil d’administration de la Tevasa, avant d’ajouter « le coût portuaire trop élevé est un frein au développement économique du pays… Il faut donc redynamiser ce secteur ». L’homme d’affaires haïtien souligne, entre autres conséquences, les difficultés pour le pays de bénéficier des opportunités de la loi HOPE mais aussi des avantages offerts par l’Union européenne.

Productivité et efficacité
Pour Jean-Bernard Dupoux, de l’agence maritime Samar, le Port Lafito est le seul aujourd’hui capable d’offrir à la fois le service portuaire et de terminal en toute efficacité. « Cette efficacité se traduit par une productivité de déchargement et de chargement de conteneurs atteignant 70 mouvements par heure, six mois seulement après le démarrage des opérations. Or, au port de Port-au-Prince, on ne dépassait pas les 14 mouvements, même en temps normal, après des décennies de monopole », précise l’agent maritime. Pour cette raison, il arrive que les navires doivent laisser en Haiti des conteneurs vides qui devraient être exportés à chaque départ, ce qui entraîne des coûts additionnels à payer par le consommateur au final. Productivité et efficacité, deux critères qui permettent à un port de gérer un trafic maritime important, et Port Lafito se fait déjà une grande réputation dans ce domaine, selon le responsable de Samar, compagnie qui utilise les services de ce nouveau port. Il est certain que la compétition fait que tous les acteurs du domaine emboîtent le pas, y compris le port de Port-au-Prince, et que les nouveaux investissements consentis par Tevasa et Bolloré vont également dans le même sens de développement des infrastructures nationales.

Une circulaire qui change tout
A un moment où des femmes et hommes d’affaires dûment autorisés par l’Etat consentent d’importants investissements dans le secteur portuaire, l’APN, à l’initiative de son directeur Alix Célestin, sort une circulaire en date du 3 août 2015 qui change la tarification en application depuis 1998 ; l’APN exigeant dorénavant que la totalité du droit de port marchandise (wharfage) qu’elle perçoit dans un port public lui soit payée même lorsque les marchandises sont déchargées dans un port privé. Avant cette mesure unilatérale, la tarification appliquée précisait que la moitié de ces charges allait à l’APN en tant que régulateur national et que l’autre moitié revenait à la société de port privé qui fourni les services d’accostage, de déchargement et de chargement suite à l’investissement privé consenti par le port (quai maritime) en question.

Les juges confirment la répartition du droit de wharfage
Cette affaire est devant les instances judiciaires de référés face à l’urgence que cause l’entêtement de l’APN, refusant de mettre en application des décisions prises par son conseil d’administration en faveur du principe de wharfage équitable permettant une compétition loyale entre ports publics et privés. C’est ainsi que le Tribunal de Première instance de Port-au-Prince, jugeant en ses attributions de référés, a rendu le 16 mars 2016 une décision en ce sens, publiée sous forme d’avis par la Tevasa deux jours plus tard. L’APN a engagé un recours de cette décision mais il semblerait que la forme de celui-ci ne serait pas conventionnelle.

Il paraît incompréhensible que, parallèlement à tous les efforts en cours pour moderniser et développer le pays, le premier concerné et premier bénéficiaire lance de si mauvais signaux aux autres potentiels investisseurs, regrettent les bailleurs de fonds intéressés par la question. Au cas où l’expérience que mène en Haïti le groupe Bolloré, ou la Banque mondiale dans le cas de Port Lafito SA, échouerait en raison d’une mauvaise décision administrative prise par un représentant de l’Etat en dépit des accords signés avec ce même Etat, combien d’autres acteurs renonceraient à toute idée de venir investir ici ? Le signal envoyé serait Haïti « closed for business » !

Fin prochaine du monopole
Le slogan « Open for business », prôné par l’ancien chef d’Etat Michel Martelly, et ceci tout au long de son mandat, encourage la compétition dans tous les secteurs d’affaires en vue de créer de nouvelles entreprises commerciales en Haïti. Lors de l’inauguration du Port Lafito SA en juillet 2015, le président Martelly a fait différentes interventions aux micros des journalistes pour démontrer sa volonté d’appuyer des initiatives de nature à casser tout type de monopole pratiqué par une quelconque institution publique ou privée. Dans le cas de l’APN, tout le problème résulte du fait qu’elle joue le rôle de régulateur et d’acteur commercial simultanément.

Les industriels, de manière générale, émettent le vœu qu’Haïti encourage les investissements privés comme il est prévu par le Code des investissements et que les règles soient clairement appliquées comme il l’est prévu par la loi. Ceci stimulerait fortement l’emploi et la croissance économique du pays au bénéfice de tous. Protéger les intérêts de petits groupes en défaveur de ceux de tout un pays n’est pas un acte patriotique.

Cossy Roosevelt