Ronald Mevs en pleine Mutations

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Ronald Mevs n’a pas choisi l’art, l’art l’a choisi. Ayant grandi dans une famille d’artistes et d’artisans, c’est naturellement que ce moyen d’expression prendra une place prépondérante dans sa vie. Vivant à quelques mètres de Max Pinchinat, il a dès son jeune âge été propulsé dans l’imaginaire artistique des Roland Dorcely, Lucien Price, Hector Hyppolite… Rencontre avec un artiste d’exception à l’approche de la publication de son premier livre.

Publier Mutations n’a pas été chose facile. Retracer quarante ans de travail, dans le contexte presque inexistant de nos systèmes d’archivages, relève presque de l’exploit. Il aura fallu des mois de recherches intensives pour retracer les différents acheteurs et collectionneurs des œuvres de Mevs pour permettre l’aboutissement de cet ouvrage. Pour Ronald Mevs, il était légitime de laisser une trace de son passage, car l’art est selon lui un savoir qu’il faut transmettre de générations en générations. Peu d’artistes haïtiens ont eu la chance de documenter leur parcours de la sorte, un fait que déplore Mevs: « Il est essentiel de documenter et de rendre accessible le catalogue des artistes qui ont façonné la scène artistique haïtienne. Notre politique culturelle ne permet pas aux artistes de pouvoir s’exprimer dans les meilleures conditions. Le pays manque de musées, d’espaces de rencontres et d’expression artistique, de manifestations culturelles. Heureusement, les cultures populaires s’organisent de manière informelle afin de garder vivantes nos traditions, mais il faut bien plus que ça ».

Un catalogue artistique intemporel Le 8 octobre prochain, Ronald Mevs dévoilera la synthèse de son travail des quarante dernières années. Premier ouvrage du prolifique artiste, Mutations est sans conteste la bible retraçant son parcours atypique. Quarante ans de transformations, de changements et d’un regard lumineux sur la poésie vivante qui a guidé chaque œuvre, chaque coup de pinceau, chaque matière sur lesquelles ses doigts se sont posés. Cette poésie ambiante, comme il se plaît à définir l’environnement qui l’entoure, est composée de la culture haïtienne si forte à ses yeux, de la musique, des fleurs, de la végétation, de la faune, de l’humain, du tambour, des couleurs et des sons audibles et inaudibles qui bercent son quotidien. C’est ce que le lecteur découvrira dans Mutations, l’histoire d’un catalogue artistique intemporel qui aura réussi à traverser quarante ans de passion créatrice, mais aussi la perception de l’artiste sur nos civilisations et cultures humaines à travers le temps.

Peintre, sculpteur, créateur de mobilier… Lorsqu’on demande à Ronald Mevs de se définir, sa réponse est sans équivoque : « Pourquoi ? » L’idée d’être catalogué, d’être mis en boîte ou étiqueté, ne lui plaît pas. C’est un esprit libre, qu’il faut prendre comme il est. Dans sa demeure jacmélienne à l’abri des tribulations de la capitale, l’artiste continue à poser un regard d’enfant (loin d’être naïf) sur le monde qui l’entoure. Pour lui, l’Haïtien peint ce qu’il n’a pas ou ce qu’il n’a plus. Cet état d’esprit caractérise énormément l’art haïtien qui se distingue par ce désir de préserver son identité et de résister au temps qui passe. Ne pouvant le définir, nous lui demandons alors comment voudrait-il qu’on se souvienne de lui: « J’aimerais qu’on se souvienne de moi ou plutôt qu’on garde en mémoire mon désir de partager mes connaissances. Qu’on se souvienne de ma volonté constante de créer, d’inventer et de faire des choses ».

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Léguer est sans doute le mot qui revient le plus souvent dans le discours de Ronald Mevs tout au long de l’entretien. Lorsqu’il observe le travail de la génération montante et d’artistes tels que Makeda, Sébastien Jean, Maksaens Denis, Xavier Delatour, Valérie Noisette, Manuel Mathieu, son opinion est mitigée : « Je ne suis pas inquiet pour le futur de l’art contemporain haïtien, car Haïti a Toujours su être avant-gardiste. Je me pré- occupe par contre des lieux pour la transmission de notre savoir. Nous n’avons pas d’Académie. L’ENARTS, à elle seule, ne peut combler le besoin de formation et de passation de savoir sur l’ensemble du territoire. À Jacmel, nous sommes privilégiés d’avoir une école de musique, de danse, de cinéma, d’arts visuels. Il faudrait transporter ce modèle sur tout le territoire afin d’assurer un encadrement à notre jeunesse ».

FullSizeRender-CarlaBeauvaisOn ne peut lui reprocher sa vision optimiste et lumineuse dans un système social où la noirceur est omniprésente. Son souhait le plus cher pour la scène artistique est qu’elle soit mieux organisée et qu’on puisse enseigner de nouveaux métiers et de nouvelles techniques à notre jeunesse. Bien qu’il ne veuille point qu’on le définisse, le mot « généreux » est sans doute celui qui le représente à la perfection.

Carla Beauvais

Mutations : 40 ans de création. Disponible dès le 8 octobre. Librairies La Pléiade et Astérix