Résoudre la crise du salaire minimum, c’est sauver des milliers d’emplois

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L’ENTRÉE PRINCIPALE du parc industriel de la SONAPI à Port-au-Prince
L’ENTRÉE PRINCIPALE du parc industriel de la SONAPI à Port-au-Prince

À l’instar des dirigeants des autres pays en développement où le taux de chômage est exorbitant, le président Jovenel Moïse et le premier ministre Jack Guy Lafontant prennent très au sérieux le dossier du salaire minimum. C’est pour cela que le Conseil Supérieur des Salaires (CSS) a été réactivé et travaille, de concert avec les autres acteurs directement concernés, à trouver rapidement une solution acceptable pour tous.
Par Marc-Evens Lebrun

Avec un taux de chômage qui avoisine les 40% (selon les dernières statistiques), l’administration Moïse/Lafontant se voit dans l’obligation de tout mettre en œuvre pour sauvegarder les emplois de la sous-traitance et créer de nouvelles opportunités. En effet, l’intensification des manifestations de rue des ouvriers pour obtenir un salaire minimum de 800 gourdes ne peut que constituer une source de préoccupation.

 

C’est dans ce contexte justement que le Conseil Supérieur des Salaires (CSS) a été réactivé par le chef de l’État qui entend protéger ainsi les intérêts des salariés et des patrons. C’est aussi dans ce cadre-là que le titulaire du Ministère des Affaires Sociales et du Travail (MAST) est monté au créneau plus d’une fois pour expliquer que « le pays a besoin de plus de sérénité pour créer des emplois durables ». Selon Roosevelt Bellevue des mesures sont déjà prises en vue de permettre aux ouvriers de la sous-traitance de bénéficier d’une couverture sociale et de bien d’autres privilèges. Il s’agit, explique-t-il, d’une démarche appropriée pour calmer les ardeurs et éviter la fermeture des quelques usines du textile dans le pays. Haïti Cheung Won, Willbes haïtian S.A, Astro Carton, MGA Haïti S.A, Pacific Sports Haïti S.A et Textile Youm Kwang S.A ont, en effet, exprimé leurs inquiétudes et demandé au chef du gouvernement Jack Guy Lafontant d’user de son pouvoir pour mettre un terme à la protestation déclenchée par des syndicats. « La compétitivité des prix, la qualité des productions et la proximité avec les États-Unis sont les principales raisons pour lesquelles nous avons choisi d’implanter nos entreprises en Haïti », écrivent les responsables des compagnies susmentionnées faisant comprendre du coup que « si la protestation persiste et paralyse davantage les activités de production, nous serons obligés d’aller ailleurs où les investissements et les investisseurs sont protégés ». En clair, toute manifestation violente de nature à créer une certaine psychose dans les parages des Parcs Industriels de la SONAPI est à éviter.

Une problématique qui engage l’État 

« La régularisation du salaire minimum est un équilibre à trouver entre le pouvoir du gouvernement et la réalité sur le terrain », déclare le président de l’Association des Industries d’Haïti (ADIH) estimant qu’il est normal que les ouvriers manifestent pour réclamer un ajustement de salaire, mais cela doit se faire dans le calme insiste Georges Barau Sassine. Il affirme que « quand les revendications sont entamées avec violence, il y a risque de manipulation ». Le non-respect des lois en vigueur et l’instabilité politique peuvent faire perdre au pays des opportunités en termes d’investissements, souligne le responsable de l’ADIH. « Un arrêté peut tout changer en un jour, de même il peut faire perdre des opportunités économiques en minant les intérêts du patronat. Or, nous devons renforcer les industries haïtiennes pour qu’elles soient plus compétitives », renchérit Monsieur Sassine, laissant sous entendre qu’il est important que le salaire minimum appliqué en Haïti soit plus compétitif que celui pratiqué dans les autres pays, en ce qui a trait à la sous-traitance.

Que dit la loi en vigueur ?

Le salaire minimum est fixé entre 175 et 350 gourdes (soit entre 2,73 US$ et 5,46 US$) pour 8 heures de travail dépendamment du secteur d’activité, comme le stipule l’arrêté présidentiel du 1er Mai 2016. Publié dans le journal officiel Le Moniteur, cet arrêté se veut le garant du salaire des ouvriers, comme il est ainsi mentionné dans le premier considérant: « Tout employé d’une institution publique ou privée a droit à un juste salaire et l’État se doit de garantir à tout travailleur un minimum d’équité économique et sociale ». Les ouvriers de la sous-traitance se servent de cet outil légal pour exiger un ajustement salarial. Le mouvement déclenché pour obtenir une « augmentation salariale » a été en partie suscité par la hausse des prix des produits pétroliers à la pompe. Le syndicaliste Fignolé Saint-Cyr soutient qu’« avec l’augmentation du carburant entraînant une hausse du coût de la vie, il est tout à fait normal que le salaire minimum soit ajusté ».

« La loi est claire et nos revendications sont justes », insiste Fignolé Saint-Cyr qui en profite pour rappeler la logique de l’arrêté: « (…) Suivant les prescrits du Code du travail, le salaire minimum doit être périodiquement ajusté en fonction des variations du coût de la vie », stipule le troisième démontrant la nécessité de prendre en compte les revendications des ouvriers. « Le coût de la vie augmente et le coût des produits pétroliers augmente, le salaire minimum doit être aussi ajusté », conclut le syndicaliste, qui a représenté le secteur des ouvriers de l’industrie textile au sein du Conseil Supérieur des Salaires (CSS) en 2013.

DES OUVRIERS se rendent à leur poste de travail à la SONAPI
DES OUVRIERS se rendent à leur poste de travail à la SONAPI

Les recommandations ?

Depuis le déclenchement du mouvement de protestation des salariés de la sous-traitance, le débat sur le salaire minimum enflamme les médias haïtiens. Membres du gouvernement, entrepreneurs, syndicalistes et spécialistes de la question ne cessent de se prononcer. Ils sont unanimes à reconnaître que la revendication des ouvriers est juste puisque l’ajustement salarial est prévu dans le Code du travail et en fonction du taux d’inflation. Les protestataires eux réclament un salaire minimum de 800 gourdes, qui est considéré comme une demande considérable, alors que, selon des membres du patronat, les chiffres d’affaires dans le secteur de la sous-traitance ne permettent d’augmenter de plus de 50% la paie journalière. À ce stade, il va falloir mettre sur pied deux commissions, recommandent des intervenants : la première sera issue du secteur privé et la seconde regroupera des ouvriers. Ces commissions feront preuve de maturité et se chargeront de trouver, dans le calme, une solution durable pour éviter la répétition de pareille crise dans les parcs de la SONAPI notamment.

Actuellement, le secteur de la sous-traitance engage 40 000 personnes. Selon les chiffres fournis par André Apaid, le patron de la société Interamerican Wovens S.A, le nombre de 300 000 peut être atteint d’ici 2025. Cela est possible, souligne André Apaid, « s’il y a la volonté et la compréhension des acteurs ».

Les usines de la sous-traitance employaient plus de 80 000 personnes jusqu’en 1986. Ce secteur avait été complètement anéanti en 1987 sous des pressions politiques «infantiles», regrettent des observateurs avisés. En 30 ans le pays n’a pu récupérer que 40 000 emplois, malgré les efforts déployés. Aujourd’hui, avec cette détermination manifeste de combattre le chômage, il est possible de créer plus de 300 000 emplois dans les 10 ans à venir. Mais tout indique qu’il faudra rester sur ses gardes face aux manipulations d’un certain secteur qui cherche à compromettre cet élan en faveur du développement d’Haïti.