Rentrée universitaire

92
Photo par : Georges Harry Rouzier / Challenges

L’université dans tous ses états

Le 9 novembre s’ouvre la rentrée universitaire. L’Université d’Etat d’Haïti (UEH) envisage une série de réformes avec le prochain Parlement sur les programmes de formation supérieure et de recherches. Un projet de loi sur l’enseignement supérieur en Haïti a déjà été élaboré et n’attend que janvier 2016. Quels en sont les véritables enjeux ? Par John Obed Exilhomme

L’année universitaire 2015-2016 s’annonce mouvementée avec les mesures drastiques prévues par l’Université d’Etat d’Haïti pour remettre de l’ordre dans les affaires universitaires et fermer les « boutiques » qui se font appeler universités sans titre ni qualité et sans autorisation légale. Le Parlement est appelé à se prononcer clairement sur les recommandations soumises par le Rectorat dans le cadre d’un avant-projet de loi rigoureux qui entend sortir le pays de l’aventure.

Depuis la création de l’Université d’État d’Haïti (UEH) en 1815, les réformes sont menées presque tous les trente ans. Aujourd’hui, en 2015, les urgences se bousculent pour transformer l’université haïtienne en un centre plus ouvert aux technologies et aux recherches innovantes. La 50e législature est appelée à en décider avec le Rectorat de l’Université.

Les étudiants haïtiens doivent bien souvent se fournir dans des librairies improvisées. Georges Harry Rouzier
Les étudiants haïtiens doivent bien souvent se fournir dans des librairies improvisées.
Georges Harry Rouzier

Une multiplication d’écoles supérieures privées
Les fonds alloués à l’UEH représentent 0,4 % du budget national et demeurent assez faibles (25 millions de gourdes par an). Ce qu’on appelle « les universités publiques en région » ne disposent pas de plus de 8 millions de gourdes par an et ne représentent pas de véritables campus universitaires dans les villes de province. En 1997, une réforme a pris en considération la question de ces universités en régions, tout en ouvrant la porte à la création d’une multitude d’écoles universitaires sans aucune qualité académique. Aujourd’hui, il existe en Haïti plus de 200 institutions d’enseignement supérieur (IES) dont la formation laisse à désirer. Il est à noter que 135 d’entre elles appartiennent à des missions religieuses et que, sur les 200, à peine 50 sont reconnues par l’Etat.


L’AVIS DE Jean Poincy

« L’UNIVERSITÉ HAÏTIENNE TRAVERSE UNE PÉRIODE D’ÉPREUVES »

 

Jean Poincy Candidat à la présidence
Jean Poincy
Candidat à la présidence

« Je crois que la plus grande victoire contre la misère dans un pays ne peut s’obtenir que par la mobilisation de son élite universitaire, formée pour apporter les réformes, le changement et le développement durable. Elu au Conseil de l’Université d’Etat d’Haïti, je me suis toujours évertué, avant de devenir candidat à la présidence, à défendre l’université et je continue à le faire. C’est le sens d’ailleurs de mon engagement actuel. Les maux de l’Université en général sont multiples et nous devons trouver les solutions au problème de la recherche, de la qualification des enseignants et de l’avenir des gradués qui, chaque année, arrivent sur le marché avec si peu d’opportunités. Nous devons regarder l’avenir autrement et rechercher des partenariats avec d’autres universités du monde pour créer de nouveaux échanges. Aujourd’hui, l’université haïtienne traverse une période d’épreuves. Nous devons la moderniser, faciliter des accueils spontanés de jeunes Haïtiens qui désirent se perfectionner dans leur pays et les orienter vers les voies du changement. Je reste persuadé que l’indigence actuelle peut être dépassée et nous allons tout faire pour la dépasser.

C’est à nous d’apporter une réponse appropriée, de faire le nécessaire pour régulariser la situation. Notre devoir est de remettre de l’ordre et d’aider les enseignants et les étudiants à être fiers de ceux qui sont mandatés pour améliorer la situation. »


Un vrai désordre administratif


Selon les observateurs, il existe également une regrettable duplication dans l’accréditation par le ministère de l’Education alors que la Constitution n’autorise que le Rectorat de l’Université d’Etat d’Haïti à le faire. En outre, l’homologation se fait au ministère des Affaires étrangères. Un vrai désordre administratif…

Actuellement, plus de 25 000 étudiants, au sein de onze facultés concentrées à Port-au-Prince, reçoivent des cours suivant des cycles de licence, étalés sur trois ans, suivis de deux ans pour la maîtrise, sauf pour la médecine qui dure six ans.

Les 600 professeurs de l’Université d’Etat d’Haïti et les 1 400 autres du secteur privé sont surtout des licenciés dont 350 à peine travaillent à plein-temps. Parmi ceux-ci, seulement 14 % sont des femmes. Au total, sur 60 000 étudiants à l’université, l’Etat n’arrive à en absorber que 25 000. En 2016, comme presque chaque année, 2 000 nouveaux étudiants seront diplômés, parmi lesquels une centaine de nouveaux médecins de la faculté de médecine, de l’Université Lumière, de l’Université Quisqueya et de l’Université Notre-Dame d’Haïti avec en mains leur doctorat de médecine. Les programmes de maîtrise et de doctorat sont rares. A moins d’aller poursuivre ses études à l’étranger. L’Université d’État d’Haïti et l’université libre de Bruxelles ont, par exemple, signé un accord pour la création d’écoles doctorales jumelées. Haïti n’en profite pas encore.


Les racines de l’Université d’Etat d’Haïti

Photo par : Georges Harry Rouzier
Photo par : Georges Harry Rouzier

L’Université d’Etat d’Haïti (UEH) comprend les facultés suivantes : Ethnologie, Sciences humaines, Médecine et Pharmacie, Ecole Normale Supérieure, INAGHEI, Droit et Sciences économiques, Sciences linguistiques appliquées, Agronomie, Médecine vétérinaire et Odontologie. L’ancêtre de l’UEH, l’Académie universitaire royale, naquit en 1815 au Cap-Haïtien et fusionna en 1822 avec l’Académie universitaire haïtienne (AUH) sous le président Boyer. Elle comprenait une Faculté de Médecine, de Chirurgie et de Pharmacie, une École des Arts et Métiers, d’Agronomie et de Droit. En 1860, la Faculté de Droit fut rénovée. En 1902 naquit la Faculté des Sciences. En 1944, elle fut rebaptisée Université d’Etat d’Haïti. Le 16 décembre 1960 s’ajouta l’INAGHEI puis, en 1980, l’École Normale, l’Ethnologie, la Fac de Linguistique et l’Institut d’Études et de Recherches Africaines (IERAH). La Constitution de 1987 accorda enfin à l’UEH le monopole de contrôle sur l’enseignement supérieur en Haïti.


Le rêve de campus universitaires
Les étudiants haïtiens rêvent de campus dignes de ce nom et la plupart des universités privées dispensent des cours dans des locaux réduits à deux ou trois salles avec des installations inadéquates, parfois sans bibliothèques ni laboratoire de recherches.

« Quatre-vingt-dix pour cent du système d’enseignement supérieur sont des universités privées, dont la plupart sont non réglementées », souligne le directeur pédagogique de Haïti Tec, Jackson Germain.

Si les universités publiques recrutent sur concours, les universités privées remplissent leurs bancs sans se poser de questions. Les efforts de partenariat ont porté leurs fruits mais, souvent, les boursiers qui reviennent de la formation, par exemple de l’Ecole de la Magistrature en France, sont livrés à eux-mêmes à leur retour et ignorés. Les médecins haïtiens formés à Cuba, ne sont pas non plus intégrés.

Beaucoup de jeunes Haïtiens, après le bac, rêvent des campus numériques qui permettront à un plus grand nombre de s’inscrire et d’apprendre dans les universités étrangères dispensant des formations, dans toutes les matières, y compris celles qui ne sont pas enseignées dans le pays.

Le professeur Jean-Marie Théodat appuie cette approche : « L’idée est de former sur place les futures élites de façon à contribuer au bon fonctionnement de l’État et au développement de la société.  De ce vivier sortiront les cadres dont les provinces ont besoin pour sortir de leur durable déclin. »

Durant l’année 2015-2016, le Rectorat de l’Université compte aussi se pencher sur les plans de relance académique, l’encadrement des diplômés et l’éducation scientifique en dehors de l’existence des campus numériques. Il n’est pas exclu que la création de campus régionaux et la supervision des universités privées fassent partie des urgences du Parlement de janvier 2016. Tel est le souhait en tout cas de Jean Vernet Henry, l’actuel Recteur de l’Université d’Etat d’Haïti.

l’entrée de la Faculté de Médecine et de Pharmacie. Georges Harry Rouzier
l’entrée de la Faculté
de Médecine et de Pharmacie.
Georges Harry Rouzier