Renouveler les récits sur les femmes en Haïti

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DARLINE ALEXIS (À GAUCHE) ET SABINE LAMOUR, deux membres du comité scientifique de la conférence. Photographie par Patrick Payin.

La première édition de la Conférence internationale interdisciplinaire de recherche sur le genre se déroulera les 28 et 29 avril prochains à l’Université Quisqueya. Avec pour sous-titre De la pratique à la science : renouveler les récits sur les femmes en Haïti, cette conférence aspire à pousser encore plus loin la réflexion sur la question du genre et à intégrer ce discours dans une dynamique constante pour des changements significatifs et porteurs. 

Darline Alexis est diplômée de l’Ecole normale supérieure (ENS) de l’Université d’État d’Haïti. Elle s’est spécialisée en Littérature d’expression française de la Caraïbe à l’Université des Antilles-Guyane et en Didactique des langues étrangères à l’Université Lumière, Lyon 2. Sabine Lamour est sociologue et féministe avouée. Elle enseigne à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) et au programme d’été sur le genre de l’Université Quisqueya (UniQ). Elle travaille depuis 2005 sur les questions relatives à la réalité des femmes en Haïti. Ses travaux de recherche portent sur les rapports sociaux de sexe et ambitionnent d’apporter un éclairage sur ces réalités à travers l’histoire d’Haïti. Ses recherches couvrent la période de la flibusterie et s’étendent à l’histoire contemporaine d’Haïti. Elles touchent les questions liées à l’esclavage, la race, la classe, la politique, la masculinité et la violence. A ce titre, elle a publié plusieurs articles dont : Les femmes macoutes : impensé de la mémoire de la dictature (2016).

Un processus enclenché en 2011
Darline Alexis et Sabine Lamour font partie du comité scientifique de la Conférence internationale interdisciplinaire de recherche sur le genre, qui est le résultat d’un processus enclenché en 2011 avec l’organisation des premiers ateliers de travail impliquant la University of West Indies (UWI), des militantes féministes haïtiennes et l’Université Quisqueya (uniQ) avec le support de ONU-Femmes en Haïti. Parallèlement à ce partenariat, l’uniQ a également entrepris des discussions avec une spécialiste des questions de genre, Denyse Côté, professeur à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), directrice d’une institution de référence, l’Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes (OREGAND) et qui travaille depuis plus de vingt-cinq ans en Haïti avec les associations féministes. Du cours d’été et des échanges entre Denyse Côté et les intervenantes de cette offre estivale a résulté un programme de formation de deux ans qui sera offert à l’uniQ à partir de septembre 2016. La conférence qui se tiendra les 28 et 29 avril prochains – et qui a pour sous-titre De la pratique à la science : renouveler les récits sur les femmes en Haïti – s’inscrit dans le prolongement de toutes les actions entamées et annonce l’amorce de cette démarche de formation d’expertise par la recherche en genre en Haïti. Les organisations féministes sont au centre de l’événement, même si elles ne sont pas aussi engagées que les institutions universitaires et académiques. En particulier, SOFA et Kay Fanm, deux associations de lutte pour les droits des femmes, interviennent à plusieurs niveaux de l’activité. L’Agence universitaire de la francophonie (AUF) et la Fondation connaissance et liberté (FOKAL) font également partie des acteurs impliqués dans cet événement.

40 propositions de communication
Darline Alexis synthétise ainsi les objectifs visés par cette conférence universitaire en sol haïtien : « La mise en valeur des recherches sur le genre et sur les femmes issues tant du mouvement féministe, des dispositifs internationaux, que des ministères et des universités. Il s’agira de réfléchir à partir de paradigmes ancrés dans la réalité haïtienne tout en s’inspirant des traditions intellectuelles qui l’ont marquée : la culture créole, la tradition francophone et, secondairement, les traditions anglophone, hispanophone ou lusophone et panafricaine. »

Selon Sabine Lamour, à la fermeture de l’appel à propositions le 26 février dernier, plus de 40 propositions de communication d’intervenantes et d’intervenants de la Caraïbe, du Canada, de la France, des États-Unis et d’Haïti ont été reçues. Le colloque promet d’être transdisciplinaire dans la mesure où les propositions de communication traitent des aspects sociologique, anthropologique, littéraire, social, économique et statistique de la question des femmes. En ce qui a trait au contenu des conférences, Sabine Lamour promet des échanges intéressants : « Les intervenantes invitées présenteront la réalité de leur pays. Les informations partagées lors de leurs exposés seront mises en relation avec ce qui se passe en Haïti par une conférencière connaissant le pays. Ce mouvement d’aller-retour entre les espaces et configurations plurielles des réalités de femmes sera disséqué pour, au final, poindre la spécificité de celle-ci dans notre pays. »

Un thème fort pour pousser la réflexion
Selon les organisatrices, le thème de la conférence est un clin d’œil rappelant que la pratique sur le terrain est le terreau principal dans lequel les réflexions sur les femmes prennent corps. Renouveler les récits sur les femmes est une manière de dire qu’Haïti possède un récit sur les femmes, un construit séculaire qui mérite d’être connu. Ce thème invite à rompre avec les stéréotypes souvent racistes, les clichés et les lieux communs circulant sur les Haïtiennes dans les médias et les écrits des universitaires de l’extérieur mais aussi des universitaires natives et natifs. Renouveler le récit revient aussi à rompre avec les techniques de « silenciation » qui empêchent aux femmes haïtiennes de dire leur propre histoire. C’est un process pour qu’elles puissent définir et mettre leurs propres mots sur leurs réalités, afin d’exprimer la manière dont elles pensent, ressentent et comprennent les situations et la condition des femmes en Haïti. Renouveler le récit sur les femmes est une manière de remettre en question le récit sur les femmes construites par les féministes haïtiennes sur l’échiquier international tout en tenant compte des nouvelles réalités auxquelles cette catégorie fait face actuellement.

Les récits féministes haïtiens
Quand on pose la question sur le type de récits qui caractérisent les femmes en Haïti, Sabine Lamour se remémore ceci : « La première génération de féministes haïtiennes avaient produit des récits sur les femmes en Haïti à travers des journaux, romans et essais. Cette génération avait lutté contre l’occupation étasunienne (1915-1934) en produisant un récit sur les femmes allant à contre-courant de celui de l’occupant qui avait mobilisé entre autres le racisme et le sexisme pour justifier ses agissements en Haïti. Ces récits s’appuyaient sur deux axes principaux : la place des femmes dans la politique, leur droit à l’autodétermination sur le plan interne en tant que groupe, et la lutte contre les violences sexuelles que l’occupant, notamment ses soldats, avaient utilisées contre les femmes. Les récits produits de cette période sont complexes, pluriels, dynamiques et contextuels. Ils concernaient à la fois l’interne et l’externe. Ce mouvement avait forgé son ancrage sur de multiples sites d’oppression, de domination et d’exploitation. »

Les femmes parmi les plus défavorisées
Pour Sabine et Darline, les grands enjeux en termes d’inégalités hommes/femmes qui persistent en Haïti concernent le partage des ressources entre les sexes au niveau national. En Haïti, les femmes travaillent avec acharnement, mais elles font partie des catégories les plus appauvries. Elles sont considérées symboliquement comme les poto-mitan (pilier) de la nation. Mais, sur le plan matériel, elles en sont parmi les catégories les plus défavorisées. C’est ce hiatus structurel qu’il faudrait corriger afin de rompre avec l’appauvrissement criant de cette catégorie. Et, dans un contexte d’absence de protection sociale, les femmes sont investies comme protectrices de la nation. Elles sont les premières concernées par la vulnérabilité sociale. Adresser ce problème revient pour les femmes à demander à l’Etat de jouer ce rôle pour que les femmes puissent utiliser leurs ressources pour elles-mêmes et pour leur avancement. Car ce rôle les empêche d’intervenir au niveau politique au même titre que les hommes, et d’exiger un partage juste et égalitaire des richesses produites au sein de la nation.

Comment changer les mentalités ?
Changer les mentalités sur les récits qui cantonnent les femmes dans des rôles marginaux est avant tout une responsabilité citoyenne. Ce projet dépasse le cadre des luttes des organisations féministes qui font depuis 1986 un travail titanesque. Pour Sabine, les médias ont un rôle à jouer : « Ils doivent être au premier plan en prenant garde aux messages qu’ils transmettent au public. Mettre en place ce changement implique une veille citoyenne et politique, une attention soutenue aux détails les plus infimes affectant la vie des filles et des femmes. C’est donc avant tout une mesure allant dans le sens d’une justice sociale à valeur corrective pour permettre à la moitié de la population haïtienne d’avoir sa place au soleil au même titre que les hommes. »

Le débat sur les iniquités que subissent les femmes dans la société haïtienne ne doit pas être abordé publiquement et médiatiquement seulement à l’approche de la Journée Internationale des Femmes. C’est un débat et une réflexion sociale qui s’imposent de façon urgente et qui doit s’inscrire dans une démarche commune pour le mieux de nos sociétés.

Carla Beauvais