Relancer une offre culturelle

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DEPUIS 2010, le Rex attend toujours d’être reconstruit. Timothé Jackson / Challenges

Si l’Etat ne doit pas être seul responsable de l’offre culturelle, il n’en reste pas moins qu’il doit, à minima, l’impulser et la soutenir, notamment à travers des infrastructures. Comme trop souvent en Haïti, le secteur privé doit compenser ce désengagement de l’Etat.

De plus en plus, l’Etat haïtien a tendance à démissionner de sa responsabilité d’assurer une offre culturelle. Il faut remonter aux années 80 pour retrouver un Etat promoteur de la culture en tant que loisir et divertissement. On se souvient des concerts et kermesses destinés aux jeunes, au Rex Théâtre, par exemple, ainsi que des concours de talents qui leur permettaient de s’épanouir. Certes, l’Etat n’est pas le seul à proposer une offre culturelle mais il revient aux autorités établies de mettre en place le cadre qui favorise le développement de l’identité sociale, culturelle et même personnelle de l’être haïtien.

Tout cela passe, en tout cas, par la mise en œuvre d’une politique publique en matière culturelle. Malheureusement l’Etat haïtien s’est désengagé, au grand désarroi du sociologue Kelly Démosthène. « Le secteur privé peut toujours prendre l’initiative des divertissements et des loisirs dans une société mais sa démarche doit s’inscrire dans le cadre d’un plan global, affirme-t-il. Malheureusement, l’Etat laisse le champ libre aux opérateurs privés qui, ne serait-ce leur moralité, auraient pu conduire le citoyen à la dépravation. »

Aucune volonté politique
L’Etat est censé assurer la responsabilité financière directe d’un grand nombre d’institutions dans les domaines des musées, des arts, de la scène et du livre ainsi que diverses manifestations culturelles. Là où il est le principal acteur, il encourage des initiatives susceptibles de contribuer à la construction du citoyen dans toutes ses dimensions, conformément à un projet global de société. Il propose ainsi les grandes lignes du contenu de l’offre et crée les conditions matérielles pour que la demande soit satisfaite. En Haïti, très peu de municipalités investissent dans la mise en place de structures et infrastructures devant favoriser les événements culturels. Le Palais municipal de Delmas n’est-il pas devenu une référence pour les six communes de la région métropolitaine de Port-au-Prince ?

L’offre culturelle publique est d’autant plus pauvre que la capitale haïtienne ne dispose que du Musée du Panthéon national (MUPANAH), de la Bibliothèque nationale d’Haïti (BNH) et du Théâtre national qui essaie, depuis tout récemment, de se refaire une santé en s’adonnant à des activités de formation théâtrale. L’inauguration, en été 2015, du Ciné Triomphe et la transformation en amphithéâtre du Kiosque Occide Jeanty, au Champ-de-Mars, ont été salués, mais le fait que ces établissements restent fermés au grand public, ajouté à l’abandon des travaux de réhabilitation du Rex, dont le bâtiment a été emporté par le séisme de 2010, poussent à l’interrogation sur une volonté politique réelle d’ériger l’Haïtien sur des fondements conscients et solides. Peut-être n’ont-ils pas tort ceux qui questionnent l’utilité du Carnaval en Haïti.

 SI LE CINÉ TRIOMPHE a été réhabilité, ses portes restent fermées depuis le Festival de jazz de Port-au-Prince. Tatiana M. Liautaud / Challenges
SI LE CINÉ TRIOMPHE a été réhabilité, ses portes restent fermées depuis le Festival de jazz de Port-au-Prince. Tatiana M. Liautaud / Challenges

Des lieux privés ouverts en continu
Tant bien que mal, les opérateurs privés assurent, sans pour autant garantir la relève de l’Etat. Malheureusement, le tremblement de terre de 2010 a détruit toutes les salles de cinéma de Port-au-Prince, qui fonctionnaient déjà au ralenti en raison de la concurrence du marché parallèle des films ainsi que celle des médias. En effet, depuis une dizaine d’années, les chaînes de télévision haïtiennes diffusent en toute liberté des feuilletons provenant des cinq continents. Ces produits d’autres cultures viennent répondre à tort à un besoin en la matière au risque d’acculturer l’audience. Alors que les parents sont préoccupés, l’Etat laisse faire, malgré le cri d’alarme des acteurs face au phénomène du copiage.

 DANS LE DOMAINE CULTUREL, en Haïti, l’Etat est le grand absent. Tatiana M. Liautaud / Challenges
DANS LE DOMAINE CULTUREL, en Haïti, l’Etat est le grand absent. Tatiana M. Liautaud / Challenges

Dans le cas des médias, on se demande qui a un droit de regard sur leur programmation. Qui détient un micro, avec quel contenu et pour quelle audience ? Le professeur Kelly Démosthène préconise que l’Etat établisse le cadre de l’offre culturelle dans laquelle l’acteur privé taillerait le contenu qu’il diffuse. Il met en garde contre tout amalgame qui ferait passer le profit avant tout. « Comment voulez-vous qu’au nom de la foi, par exemple, des individus demandent à une foule et à tout un auditoire de ne pas se fier à la médecine lorsqu’ils sont malades arguant que seul Dieu peut les guérir ? », se questionne-t-il, inquiet quant aux conséquences de tels propos sur le comportement de la population par rapport à des maladies comme le Sida.

Si les activités les plus systématiques du secteur privé de la culture sont les soirées dansantes, celles-ci font malheureusement face à l’insécurité et à l’instabilité politique qui repoussent les artistes locaux et gardent à distance ceux de la diaspora et de l’étranger. Certains établissements privés tiennent le coup de par leurs caractéristiques. L’Institut français d’Haïti, la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), les musées d’arts et des bibliothèques communautaires et associatives sont ouverts en continu mais ils reçoivent un public spécialisé, à l’instar du Festival de jazz de Port-au-Prince.

Guamacice Delice