Réinventer l’avenir en Haïti

297
Timothé Jackson / Challenges

Docteur en Sociologie et détenteur d’une maîtrise en Communication sociale, Hérold Toussaint enseigne à l’Université d’Etat d’Haïti. Il est également professeur invité à l’Université Laval (Canada).

L’une des tâches qui incombent aux nouvelles générations, c’est de réapprendre à espérer. Le paradoxe de l’espoir est aussi un paradoxe de la foi. Nous rappelons, une fois de plus, que la foi est employée dans le sens d’une certitude fondée sur une expérience intérieure du but à atteindre. Espérer, paradoxalement, c’est prendre le risque de semer des graines d’amour, de raison, de liberté dans le jardin des jeunes, même si nous n’avons pas suffisamment de preuves tangibles quant à leur pleine croissance.

Espérer en Haïti, c’est apprendre à penser dans le cadre du paradoxe et à expérimenter ce que Erich Fromm appelle la patience paradoxale : « Vous êtes là, prêt pour l’événement, à chaque minute, dans le même temps, vous devez être prêt à attendre, voire le temps à venir de la durée du genre humain : demain comme des milliers d’années. » D’où l’urgence de mobiliser toutes nos réserves d’énergie et de résistance pour construire, ici et là, des îlots d’espérance et des réseaux de solidarité.

Nous avons inauguré, quelques années après notre indépendance, un système de servitude interne. Nous avons reproduit fidèlement les pratiques inhumaines propres au système esclavagiste. Ce fut notre première faute. Les élites ont peur de la raison ou encore elles ont mis ce qui constitue la dignité humaine, c’est-à-dire la raison, au service de la destruction. Nous devons cesser de fuir la raison libératrice qui débouche toujours sur la paix, la concorde, le respect et la reconnaissance de l’autre. Le peuple est souvent ébloui et obsédé par des jongleurs linguistiques qui envahissent le marché politique. Nos différentes élites ne vivent et ne pensent que pour elles-mêmes.

Toutefois, les milliers de jeunes que nous avons rencontrés pendant une dizaine d’années (1999 à nos jours) au cours des matinées et des soirées d’échanges que nous avons organisées à travers les dix départements d’Haïti, nous ont appris à espérer au cœur même de notre désastre économique, écologique, politique et spirituel.

Nous ne devons point réprimer en nous les passions rationnelles : la solidarité et l’entraide. Quand le peuple constate passivement l’impossibilité de satisfaire dans l’immédiat ses nécessités de base, il peut se voir contraint de choisir la voie de la violence. Lorsqu’on ne trouve pas de la reconnaissance au sein de la société, mais plutôt le mépris, l’exclusion, la stigmatisation, on la recherche ailleurs. Nous rencontrons souvent des jeunes qui tissent entre eux une complicité à partir de l’incivilité et de la violence. Bon nombre d’entre eux, cependant, pensent l’impensable, c’est-à-dire qu’ils sont prêts à creuser des brèches démocratiques et à créer des îlots d’espérance au cœur de la globalisation néolibérale planétaire. Ils refusent de choisir le désespoir et le nihilisme.

Notre avenir dépend en grande partie de l’apparition d’un nouveau type de leadership : on doit passer du leader autoritaire et démagogue à un collectif de penseurs et d’universitaires vigilants et créateurs. Ces penseurs, loin d’adopter une attitude revancharde ou un fanatisme aveugle, feront preuve d’objectivité, de fermeté, de courage et de force d’âme. Il n’est pas impossible de révolutionner la vie en Haïti. Nous pensons qu’il est encore possible d’explorer les possibles concrets au cœur de la réalité haïtienne en vue de faciliter l’éclosion de nouvelles médiations fondées sur la justice, la fraternité et la solidarité.