Régine Lamur: Le dynamisme au féminin

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Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

Pour celle qui dirige le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique depuis mars 2017, la différence entre l’homme et la femme n’est qu’une question biologique. Point barre ! Que la femme haïtienne apprenne à croire en elle, c’est ce que prône Régine Lamur.
Par Georges Allen

Née à Port-au-Prince en janvier 1978, Régine Lamur a fait ses études primaires et secondaires au Collège Marie-Anne, entre 1983 et 1997, pour ensuite se rendre en République Dominicaine afin d’ y poursuivre ses études universitaires. Détentrice d’une licence en Droit, d’une maîtrise en Droit international et en Droit commercial, Régine Lamur a été tour à tour conseillère à l’Ambassade d’Haïti en République Dominicaine de 2004 à 2012, ambassadeur itinérant responsable du secrétariat technique d’une commission mixte haitiano-dominicaine de 2012 à 2015, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire d’Haïti au Panama en 2016.

Depuis mars 2017, elle est ministre de la jeunesse, des sports et de l’action civique au sein du gouvernement de Jack Guy Lafontant.

 


L’INTERVIEW

 

Être femme et occuper un poste ministériel en Haïti, qu’est-ce que cela représente pour vous ?
« Pour moi, je pense que c’est une expérience assez intéressante. Je dirais que c’est une expérience à faire. Vous l’avez dit, en tant que femme d’avoir la possibilité de servir son pays c’est tout un honneur. Je ne dirais pas que c’est facile parce qu’il y a toujours des tabous à surmonter ; certaines difficultés liées à la culture qu’il faut vaincre, etc. Jusqu’à présent, près d’un an après, je peux avouer que l’expérience est enrichissante. Bien entendu, il a fallu apprendre sur le tas. On n’est pas né ministre et l’on n’étudie pas pour le devenir… Mais en tant que femme, ça me donne beaucoup plus l’envie d’œuvrer pour mon pays. Je ne suis pas la première femme à être nommée ministre et je ne serai définitivement pas la dernière. Donc, il y aura assurément beaucoup d’autres femmes qui vont occuper des postes ministériels et pourquoi pas, d’autres fonctions plus élevées. Vu les mutations qu’il y a dans la société avec la question d’égalité homme/femme, nous sommes en droit et nous sommes capables d’effectuer les mêmes tâches que les hommes. Cette merveilleuse expérience me permet de démontrer à tout le monde que nous autres femmes nous pouvons faire ce que nous voulons ; dès qu’on se fixe des objectifs clairs, on est en mesure de les concrétiser ».

En Haïti, il y a beaucoup de lieux communs, beaucoup de préjugés par rapport aux femmes. On voit par exemple mal une femme à la tête du ministère des Sports…
Je ne comprends pas trop bien en quoi cela est si surprenant d’avoir une femme à la tête du ministère des Sports ! Nous avons autant d’athlètes de sexe féminin que d’athlètes de sexe masculin. Ce questionnement est aujourd’hui à bannir. Nous avons une sélection féminine U-20 qui vient de se qualifier pour la mondiale de France. Personnellement en ce qui me concerne, je ne me fixe jamais de barrière. Il suffit d’y croire. Aussi dois-je ajouter que la gestion d’un poste ministériel est faite par toute une équipe. Avec une équipe dynamique, on est amené à donner des résultats satisfaisants, qu’on soit un homme ou une femme’’.

« Cette merveilleuse expérience me permet de démontrer à tout le monde que nous autres femmes, nous pouvons faire ce que nous voulons. Dès lors qu’on se fixe des objectifs clairs, on est en mesure de les concrétiser. »

Est-ce qu’en Haïti on a véritablement une politique sportive ?
« Pour le moment, nous n’avons pas une politique sportive validée par tous les secteurs avec un objectif commun. Jusqu’à présent, il nous manque cette philosophie qui permettrait d’avoir une bonne coordination entre toutes les structures de l’État et les différentes associations, organisations ou fédérations qui travaillent au niveau du secteur sportif. Cet aspect essentiel fait fâcheusement défaut! En revanche, il y a tout de même beaucoup de potentialités, beaucoup d’avenir en ce qui a trait au secteur sportif. L’Haïtien en général est très sportif. Malheureusement, sans une politique appuyée par tous les secteurs, nous ne serons pas efficaces. Mais nous travaillons dur pour pouvoir enfin arriver à cette coordination effective entre le ministère des Sports et toute autre structure ayant rapport aux disciplines sportives ».

Le ministère dont vous tenez aujourd’hui les commandes a connu pas mal de scandales. Est-ce un ministère difficile à gérer ? Donnez-nous une idée de l’intérieur…
« Je dois peut-être rappeler que ce ministère ne s’occupe pas seulement des sports. Nous sommes à cheval sur trois axes : Sports, Jeunesse et Action civique qui sont tous des thèmes transversaux. La gestion de ces trois axes par un ministère sectoriel c’est un grand défi. C’est un travail colossal, d’autant qu’il faut avoir l’appui de tous les autres secteurs. En ce qui concerne l’intérieur du ministère tel que vous l’avez évoqué, nous sommes à pied d’œuvre sur ce qu’on appelle un renforcement institutionnel. Le ministère a été créé il y a longtemps mais ne dispose pas d’une loi organique régissant son fonctionnement. On peut avoir toute la volonté, tout le dynamisme qu’il faut mais sans ce cadre légal sur le sport, la jeunesse et l’action civique, la tâche sera toujours difficile à effectuer. Donc, lorsqu’on a des problèmes d’ordre organisationnel et qu’on ne dispose pas de solutions préalablement définies, c’est difficile. Mais tant bien que mal aujourd’hui nous nous débrouillons. Et l’on espère doter sous peu le ministère de ce cadre juridique nécessaire à son bon fonctionnement. Tant au niveau du pouvoir exécutif qu’au niveau du législatif, on s’active sérieusement… ».

La jeunesse haïtienne est laissée pour compte alors qu’il y a un ministère qui s’occupe d’elle. Disposons-nous vraiment d’une politique juvénile ?
« Le ministère de la jeunesse dans un sens large est là pour encadrer la jeunesse, faire en sorte qu’on ait une jeunesse préparée, épanouie et capable de mener à bien son destin. Il est clair qu’aujourd’hui le ministère accuse des lacunes dans l’accomplissement de cette mission. La jeunesse, comme le sport ou l’action civique, comme je l’ai dit précédemment est un thème transversal. Ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui, c’est de convertir une politique sectorielle en politique publique de telle sorte qu’elle soit appuyée par tous les secteurs, l’État, le privé et la société civile… La jeunesse, c’est l’affaire de tout le monde. Ça ne devrait pas être l’affaire de l’État uniquement. Malheureusement, c’est encore le cas aujourd’hui…’’.

Qu’en est-il maintenant de l’action civique ? On ne remarque presque plus les agents qui autrefois accompagnaient les gens dans la circulation…
« Nous avons toujours des brigadiers comme on les surnomme. Ils ne sont pas seulement formés pour accompagner les gens au niveau de la circulation. Ils sont surtout formés pour porter le premier secours en cas de désastre, d’inondation par exemple. Ils sont utiles en matière de protection civile ; lorsqu’il y a par exemple une forte concentration de personnes, le ministère est toujours présent, à accompagner et donner son appui avec ses brigadiers. On souhaite augmenter leur nombre à travers le pays de sorte que le travail soit visible. Pour le moment, sur tout le territoire national, nous comptons un peu moins de six cents brigadiers de l’action civique. Vous imaginez, nous avons dix directions départementales et moins de 600 brigadiers! Il est nécessaire d’augmenter leur effectif et de mieux les outiller pour que leur travail soit efficace ».

Est-ce que l’enveloppe budgétaire allouée au MJSAC répond à ses besoins ?
« Pour cette année fiscale 2017-2018, l’allocation budgétaire du MJSAC a connu une légère augmentation. Cela a été possible parce qu’il y a eu tout un plaidoyer en ce sens…

DATES CLÉS
Janvier 1978 Naissance à Port-au-Prince
2004-2012 Conseillère à l’Ambassade d’Haïti en République Dominicaine
2012-2015 Responsable du secrétariat technique de la Commission mixte haitiano- dominicaine
2016 Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire d’Haïti au Panama
2017 à date Ministre de la jeunesse, des sports et de l’action civique


Peut-on avoir un chiffre ?
« Un milliard 200 mille gourdes réparties entre le budget de fonctionnement et celui d’investissement. Je ne vais pas vous dire que cette enveloppe nous permet d’intervenir partout où le ministère le devrait, considérant par exemple le seul fait que la jeunesse occupe plus de 60 % de la population, mais cela nous aide à faire sentir le rôle du MJSAC…  Nous espérons qu’à l’avenir, il y aura une augmentation beaucoup plus considérable. L’année dernière, nous avions eu un budget d’investissement validé de l’ordre de 44 millions de gourdes, seulement trois millions ont été décaissés à la fin. Cette année, grâce à l’appui du Président de la République, du Premier ministre, ce budget est passé de 44 à 352 millions. Pour nous, c’est déjà un gain même si ce n’est pas ce que nous avions proposé. Mais nous sommes en train d’utiliser ces fonds à bon escient. Aussi, dois-je ajouter que l’apport financier de partenaires nationaux et internationaux est nécessaire pour que le ministère puisse accomplir sa mission dans les trois axes le concernant ». 

Est-ce que la sélection féminine qualifiée pour la coupe du monde de France des moins de 20 ans avait reçu l’accompagnement du MJSAC ?
« Le football en tant que discipline sportive a reçu une subvention via la Fédération haïtienne de football. L’année dernière, la FHF avait bénéficié d’une subvention de 30 millions de gourdes. On ne donne pas une subvention ponctuelle à telle ou telle sélection. Mais, cela passe annuellement à travers les fédérations. Au stade où se trouve la sélection féminine U-20 aujourd’hui, il y a une série d’accompagnements qui vont arriver tant de la part de l’État que de la part du secteur privé, du pays tout entier pourquoi pas, parce que c’est la première fois qu’une sélection féminine atteint un niveau aussi élevé ».

Vous êtes la plus jeune ministre de sexe féminin membre de ce gouvernement… Quel est donc votre message pour les femmes à l’occasion du 8 mars ?
« Je dirais aux femmes de continuer à faire ce qu’elles savent faire. De travailler davantage chaque jour afin d’améliorer leurs conditions de vie. Nous, en tant que femmes, nous savons ce que nous valons comme être humain, il reste aux autres à le comprendre et à l’accepter ».

Un message aux jeunes…
« Aux jeunes, je dirais qu’ils sont le présent et l’avenir d’Haïti. Ils doivent continuer à croire en eux-mêmes, continuer à lutter pour ce qu’ils croient. Plus important encore : les jeunes doivent apprendre à aimer Haïti ».