Refaire d’Haïti un pays agricole,
un pari difficile

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COSSY ROOSEVELT
COSSY ROOSEVELT

Les agronomes sont unanimes à reconnaître que la relance de l’agriculture passe par l’adoption d’une politique publique en la matière. Celle-ci doit privilégier un système de crédit, identifier des chaînes de valeurs, renforcer l’encadrement technique des planteurs, assurer une meilleure distribution des intrants… Le gouvernement Moïse-Lafontant a du pain sur la planche.
Par Guamacice Delice

Àl’occasion de la campagne agricole printemps 2017, le président de la République visite plusieurs départements stratégiques. Dans la Grand-Anse, région considérée comme le grenier du pays avant le passage de l’ouragan Matthew (Octobre 2016), Jovenel Moïse a pris acte des revendications de la population en proie à la famine. Beaucoup y voient un signal clair du chef de l’État par rapport à sa détermination de contribuer à la relance de la production nationale. Toutefois, des spécialistes craignent que les déplacements du chef de l’État en province ne s’inscrivent dans le cadre d’une campagne de propagande politique. Ils préconisent que ce soit des spécialistes qui se chargent de l’évaluation de la situation sur le terrain afin de formuler des recommandations aux autorités compétentes.

 

Un développement d’abord

Tout doit commencer par la mise en œuvre d’une politique publique en matière agricole selon l’agronome Jacques Reymé qui parle d’un plan de développement agricole, lequel répondrait à toutes les questions relatives au secteur. Un tel plan inclurait, selon lui, la création des infrastructures telles des routes agricoles, et favoriserait la mise en place de coopératives spécialisées. Son confrère Jean Sagaille Marcelin, préconise, lui, une nouvelle stratégie de gestion de l’eau, se basant sur le fait que les rivières Grand-Anse, Voldrogue,  Roseaux, entre autres, déversent directement dans le Golf de la Gonâve alors qu’elles auraient pu servir à irriguer des plantations et à fournir de l’énergie aux industries de transformation.

Si l’agriculture à grande échelle n’est pas appropriée en raison de la configuration montagneuse du pays, l’agronome Jean Chesnel Jean affirme que la parcellisation reste un problème à résoudre. Il prend position en faveur de la mise en commun des terres, à condition que l’État joue son rôle de régulateur en rassurant les propriétaires et leurs héritiers. C’est la première action à poser dans le cadre d’un plan stratégique de développement agricole, si l’on en croit le responsable de Ayiti-ka S.A, une entreprise qui se spécialise dans le cacao au niveau du département du Sud. Cette position va à l’encontre de celle de Jacques Reymé qui se dit persuadé que le morcellement ne peut nuire en rien au développement de l’agriculture, citant en exemple les poulaillers et les porcheries. Du point de vue du sociologue Fils-Lien Ely Thélot, il faut tout d’abord résoudre le grave problème foncier qui perdure depuis l’indépendance d’Haïti (1er janvier 1804).

Mais le plus grand handicap du secteur agricole reste et demeure l’absence de système crédit. Les agronomes Joël Ducasse et Jacques Reymé encouragent en ce sens l’État à travailler sur cet aspect. « Il est anormal que le crédit octroyé au secteur agricole soit passé de 2% en 2007 à 0% 2008 », déplore M. Ducasse. Un retrait que justifie le Ministère de l’Agriculture des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR) expliquant que « les institutions financières qui ont consenti des prêts au secteur agricole ont connu des pertes considérables suite aux quatre ouragans qui ont ravagé Haïti », ajoutant que « ces institutions conditionnent leur retour sur le marché des prêts agricoles à la mise en place de mécanismes d’assurances et de garanties (…) afin d’atténuer les risques encourus ». Le principal outil de financement du secteur demeure donc le Bureau de Crédit Agricole (BCA) qui consent des prêts annuels équivalant à 15 millions de gourdes pour l’ensemble du pays.

Les autorités agricoles affirment que l’offre de crédit rural fait face à des « problèmes majeurs » tels que la non-maîtrise des contraintes des ménages ruraux et des risques agricoles, l’absence de dispositifs d’assurance et de couverture des risques de calamités ; l’insuffisance d’actifs pouvant servir de collatéraux ; la vulnérabilité et la précarité des exploitants agricoles à tous les niveaux : absence de sécurité foncière, risques climatiques, absence de protection sociale, manque d’accès aux services sociaux de base; et la faiblesse du cadre légal régissant les institutions financières et les garanties de crédit dans le secteur.

Formation et transformation

L’agronome Jacques Reymé souscrit à la position de son collègue Jean Chesnel Jean qui estime indispensable que les agriculteurs reçoivent une formation technique. De plus, il estime que l’État a tout intérêt à mettre à leur disposition les intrants agricoles (matériels et semences). Mais, le plus important est selon lui d’identifier les chaînes de valeurs afin de mobiliser les investissements autour de celles qui offrent le plus d’opportunités. Il veut attirer l’attention sur l’élevage, la pêche et les plantations agro-industrialisées (production et transformation). L’agro-industrie permet de mettre en valeur les produits qui devraient être mieux commercialisés, notamment à l’étranger.

L’agronome Joël Ducasse évoque l’importance d’un marché dans le cadre de la relance de l’agriculture. À l’entendre, l’État devrait encourager la consommation du local à commencer par les programmes de cantines scolaires. Parallèlement, une politique publique agricole se joue dans la prise des mesures de protection du marché contre l’invasion des produits étrangers. Certains votent pour la hausse des taxes sur l’importation sans tenir compte des accords de libres-échanges dont Haïti est signataire.

L’agriculture haïtienne fait face à un gros problème de transformation bien qu’il existe des ateliers un peu partout à travers le pays. En effet, dans les rayons des supermarchés, on rencontre des produits dérivés du lait, du miel, du manioc, de la banane, de la pomme de terre, du maïs, entre autres. Pour l’agronome Jean Sagaille Marcelin, tous les fruits, légumes et vivres alimentaires peuvent être transformés. « Il faut systématiser la transformation », insist e l’agronome Joël Ducasse.

Quid du plan 2010-2025 ?

Curieusement, Haïti dispose d’une politique de développement agricole avec pour objectif général la mise en œuvre de la politique agricole qui doit contribuer de manière durable à la satisfaction des besoins alimentaires de la population haïtienne et au développement social et économique du pays. Spécifiquement, elle propose que le taux de couverture de la consommation nationale par la production nationale passe de 45% à 70%. Le secteur agricole compte environ 500.000 exploitations procurant un revenu décent aux exploitants. Le plan 2010-2025 prévoit aussi que la couverture des importations par les exportations agricoles estimées à 5% en 2009 passe à 50% en 2025, alors que la part de l’assolement couvert par des cultures annuelles sarclées dans les zones de colline et de montagne devrait être fortement réduite.

Toujours dans le cadre de ce plan, l’État s’est engagé « à favoriser le développement des initiatives et de l’investissement privé dans le secteur agricole, en particulier celui des producteurs agricoles mais également celui des organisations de producteurs et des firmes délivrant des biens et des services au profit des agriculteurs ». Il est aussi question de
« pratiquer une bonne gouvernance des ressources publiques, à travers la concertation entre les différentes catégories d’acteurs, la recherche de consensus entre ces différents acteurs, et une gestion transparente des ressources budgétaires disponibles ». L’atteinte des objectifs de la Politique de Développement Agricole 2010-2025 passe aussi par la garantie d’une participation active des principaux acteurs concernés, à savoir les producteurs agricoles et leurs organisations, à la définition et la mise en œuvre des programmes, plans et projets qui seront issus de cette politique de développement agricole. L’État doit aussi « favoriser la promotion des femmes et des jeunes ruraux qui tirent des revenus de la production agricole, notamment par le renforcement de l’accès aux facteurs de production, aux technologies appropriées, à la formation, à l’emploi, en particulier ».

La gestion des intrants agricoles a toujours fait l’objet de contestations en Haïti. Des associations de planteurs, notamment dans l’Artibonite, ont à maintes reprises dénoncé une mainmise d’un petit groupe. Début avril, des parlementaires ont plaidé pour que les matériels et semences aillent directement aux agriculteurs. Les députés Alfred Antoine (Kenskoff), Samuel D’Haïti (Saint-Marc) et Pierre Jude Destiné (Fonds-Verettes) ont également exigé que ce soit l’État qui assure la gestion des stocks.