Qui s’acquittera de la dette d’haïti ?

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Timothé Jackson / Challenges

Valéry Moïse, originaire du Cap-Haïtien, est médecin. Il détient un triple certificat en Droit de l’enfant de l’Université de Moncton (Canada). Jeune ambassadeur de la francophonie des Amériques depuis six ans, il vient d’achever une expérience de manager en Santé et Assainissement dans le Nord-Est pour Plan International Haïti. Il se dévoue aux causes de la jeunesse à travers Diagnostik Group qu’il préside.

Par tropisme descendant ou intérêt de diversion, l’opinion en Haïti s’inscrit de plus en plus dans la sécularité. On ne pense plus. On réagit et commente les faits divers. L’essentiel est tenu en marge par la propension sans cesse grandissante du superflu et du superficiel. L’Haïtien ordinaire mène une vie d’autruche pendant que, parallèlement, l’ennemi de ses intérêts pratique la politique du rameur. Le développement réel et durable est remplacé par le slogan qui l’évoque ; par l’image, on croit pouvoir bonifier l’objet. Bêtement, on répète l’un après l’autre : « Ayiti ap vanse, Ayiti pa m nan diferan ». Loin de nier les efforts qui sont consentis – davantage par le citoyen ordinaire que par les gouvernants – nous estimons dangereuse cette attitude puérile et irresponsable qui pervertit la loi de l’attraction et nie les affres de la réalité. Nous devons le reconnaître et nous l’avouer ; l’heure est grave ! Nous ne nous appartenons plus. Nous sommes endettés jusqu’au cou !

N’étant pas une grande personne n’ayant d’estime que pour les chiffres, je ne m’arrêterai pas aux considérations savantes que je laisserai volontiers aux experts. Mais il est de mon devoir de rappeler à tous que si la dette a été contractée par quelques-uns, la plupart du temps au bénéfice de leur camp, elle devra être remboursée par le sacrifice de chacun, notamment ceux qui n’avaient rien reçu. Et c’est là que le bât blesse, c’est là que la consternation nous envahit.

« NOUS DEVONS GARDER EN MÉMOIRE QUE LA LIBERTÉ EST ILLUSOIRE SI ELLE EST AMPUTÉE DE L’AUTONOMIE FINANCIÈRE »

La corruption et l’injustice ont des effets pervers ; elles recrutent parmi leurs victimes et se régénèrent à la faveur de leur désespoir et de leur frustration. La victime se croit, à tort, réhabilitée en prenant la place du bourreau. Elle ne se rend pas compte qu’elle perd le privilège de la réparation en reproduisant le même forfait qu’elle a préalablement subi. Aussi injuste que cela puisse paraître, nous le réaffirmons, la dette engendrée par la corruption de nos gouvernements successifs devra être réglée par tous. Parce que tous, à des degrés différents, nous sommes responsables par complicité quand nous ne sommes pas directement coupables. Et à ce sujet, sommes-nous obligés de reconnaître, le poids le plus pesant de cette dette repose déjà sur les frêles épaules de la jeunesse. Cette jeunesse qui ne se cherche plus en Haïti, qui n’entrevoit l’espoir qu’ailleurs et qui se désengage de jour en jour quand elle ne s’engage pas mal.

Ce serait faire preuve de mésintelligence que de ne considérer que l’aspect monétaire de notre dette quand elle a une part morale non négligeable. Il ne suffit pas de tirer vanité d’avoir été la première République noire et libre du monde. Si nous acceptons la gloire des prouesses de nos ancêtres, nous devons être en mesure de répondre aux responsabilités qu’elles impliquent, non seulement envers nous-mêmes mais envers tous les aspirants à la liberté. Car, combien serions-nous utiles à la propagande impérialiste si notre liberté ne s’accompagne que de déchéance ? Comment empêcher la justification des préjugés de couleur quand nous nous révélons incapables de nous diriger ? Notre dette est énorme ! Nous devons affronter la solitude de l’avant-gardiste et nous armer du courage du combattant de la liberté. Nous devons garder en mémoire que la liberté est illusoire si elle est amputée de l’autonomie financière. Ceci est le vrai débat et donne accès à la vérité qui libère !