À qui profite le carnaval haïtien?

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

De multiples opportunités existent autour du carnaval haïtien, de nombreux obstacles aussi. Tourisme, spectacles, artisanat, restauration, transports sont autant de pôles de croissance incontournables. Faute de synergie entre la politique et l’économie pour exploiter ces mines culturelles inépuisables, le carnaval haïtien fait maigre recette.
Marc-Evens Lebrun

Avant même d’être installé au Palais National le 7 février 2017, le premier geste du président Jovenel Moïse qui venait d’être élu aux élections du 20 novembre 2016, a été de récompenser le Grand Sud, en particulier la ville des Cayes, par un carnaval national. Ce, dans une déclaration qui date 16 jours avant son investiture soit le 22 janvier 2017. « Solidarité avec la population du grand Sud, le carnaval 2017 aura lieu aux cayes pour encourager des activités économiques dans le département après le passage de l’ouragan meurtrier Matthew. 

À toutes les bandes à pied qui veulent participer au concours du carnaval, nous les encourageons à s’inscrire tôt », a déclaré le 58ème président de la République sous les applaudissements d’une foule en liesse. Des déclarations qu’il a tout de suite reportées sur sa page Facebook quelques minutes plus tard. Une passion culturelle qu’il semble hériter de son prédécesseur Joseph Michel Martelly. Un précurseur qui lui-même, durant son quinquennat au palais national a organisé en tout 7 carnavals, 4 éditions de carnaval national et fait renaître de ses cendres 3 éditions du carnaval des fleurs qui avait été jeté aux oubliettes depuis 1973. Alors on comprend bien que le régime du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) mise beaucoup sur le carnaval comme un vecteur politico-économique.

Cette déclaration surprenante pour organiser le carnaval National aux Cayes n’a pas été sans conséquences politique pour le jeune locataire du palais national. Alors que le maire de Port-au-Prince, Ralph Youri Chevry, organisait les dimanches pré-carnavalesques avec les DJ, cette récompense improvisée l’a pris au dépourvu. Ainsi Youri Chevry décide de réaliser son propre carnaval à Port-au-Prince. Du coup, un bras de fer prend naissance entre l’exécutif et la mairie de Port-au-Prince et l’année 2017 a été marquée par la réalisation de deux carnavals. L’un dans le département du Sud (Aux Cayes) avec un  budget prévisionnel de 240 millions de gourdes et l’autre dans la capitale haïtienne avec un budget prévisionnel de 80 millions de gourdes. Un total de 320 millions de gourdes pour les deux carnavals de l’année.

Un char allégorique mettant en valeur le vodou Haïtien. Timothe Jackson/ Challenges
Un char allégorique mettant en valeur le vodou Haïtien. Timothe Jackson/ Challenges
Une troupe de danse entrain d'exécuter une coegraphie traditionnelle.
Une troupe de danse entrain d’exécuter une coegraphie traditionnelle.

En 2018 encore, la polémique semble surgir une nouvelle fois entre l’exécutif de Jovenel Moïse et la mairie de Ralph Youri Chevry. « J’ai appris avec stupéfaction le 20 décembre 2017 la publication d’un arrêté présidentiel formant un comité pour le carnaval de 2018, dans lequel mon nom est inscrit à titre de membre » a déclaré le Maire de Port-au-Prince. Entre la Mairie et la présidence, la guerre semble être interminable puisqu’un arsenal de faiblesse menace toujours l’organisation du carnaval. Aucune mesure juridique n’a jusqu’à présent été prise pour attribuer la compétence administrative du carnaval à une entité définie, malgré les tentatives de réunion de la présidence et de la mairie.

Un méga événement, pour une super-entreprise
« Le carnaval est la fête la plus populaire d’Haïti depuis presque un siècle ». Déroulé généralement en février au sein de la capitale Haïtienne ou dans d’autres grandes villes du pays, cet évènement qui dure trois jours (baptisé jours gras) offre la possibilité de parodier le quotidien haïtien, les évènements les plus marquants d’une année précédente, les opinions politiques, les slogans, les scandales etc. Réalisé conjointement avec les fonds de l’État et celui du secteur privé, le carnaval une activité rentable à l’ensemble des acteurs formant la chaîne économique nationale. Partant des dispositions logistiques, de la construction des stands et chars, des confections des chars allégoriques, des peintures et décors, tout a un coût. En dehors de la fête à proprement parler, les compagnies aériennes, la location de voitures, le transport interdépartemental, les chaînes d’hôtels, la restauration, l’artisanat, tous profitent de cette aubaine.

Un carrefour pour le marché du travail et du tourisme
Avec le carnaval, un marché du travail temporaire s’ouvre au profit des grandes entreprises, à un degré moindre, au profit des mains d’œuvre et petits commerçants. Les grandes maisons de commerce en profitent pour écouler leurs produits et embauchent des journaliers. Les entreprises les plus achalandées renforcent leurs poids publicitaires. À ce moment, des professionnels comme les artisans, les cracheurs de feu, les danseurs, les vidéastes, les bit-maker, encaissent des revenus deux fois plus élevés que d’habitude. C’est le moment le plus opportun pour les touristes de découvrir les facettes culturelles d’Haïti.

10 Carnavals déjà depuis le triste 12 janvier, quelles retombées ?
En 2011 entre décombres et décor, 90 millions de gourdes avaient été prévus pour la réalisation d’un carnaval qui pourtant ne reflétait pas l’envie de la population. Traumatisée par le séisme et placée sous des tentes, elle ne manifestait pas grand intérêt pour la fête. Mais grâce à un budget de 25 millions de gourdes sur les 90 millions prévus, un défilé avec les bandes à pied a été réalisé avec un parcours carnavalesque modifié. En 2012, le président Michel Martelly a délocalisé le carnaval national Aux Cayes, avec un budget prévisionnel de 150 millions de gourdes. Budget auquel serait ajouté un carnaval des fleurs dans la même année à Port-au-Prince pour 65 millions de gourdes. Une logique de deux carnavals par an qui ne s’est pas vite interrompue avec l’ancien Président/musicien Michel Joseph Martelly, roi du carnaval depuis près d’une vingtaine d’années. En 2013, au Cap-Haïtien, 197 millions de gourdes pour le carnaval national et 97 millions pour le carnaval des fleurs à Port-au-Prince. En 2014, aux Gonaïves 130 millions de gourdes pour le carnaval national et 87 millions pour le carnaval des fleurs. En 2015, 143 millions de gourdes pour le carnaval national. En 2016 à Port-au-Prince, 45 millions comme budget prévisionnel. En 2017 aux Cayes, 240 millions de gourdes. En attendant l’arrivée de celui de 2018, aucun membre du comité n’est encore prêt à donner les chiffres prévisionnels. Pour l’instant, le total des budgets de 2011 à 2017 s’élève à environ 1 244 000 000 (un milliard deux cent quarante-quatre millions) de gourdes pour la réalisation de 10 carnavals. Ce n est qu’en 2012 que le ministère de la culture a présenté un rapport complet sur les retombées positives du carnaval haïtien. Depuis, il est difficile d’évaluer avec des statistiques fiables si le carnaval profite réellement et concrètement à l’économie nationale, tel qu’il est organisé.

Selon quelques chiffres extraits des retombées positives du carnaval de 2012 : 35 millions de dollars américains ont été générés par le carnaval de 2012, 1 674 chambres d’hôtel et 763 demandes de chambres en réservation, 50 000 entrées en Haïti, dont les billets d’avion sont vendus à 500 dollars américains. Ce qui donne à peu près 25 millions de dollars américains. L’industrie hôtelière a généré un chiffre d’affaires journalier de 320 000 dollars américains. La restauration 125 000 dollars américains, le secteur artisanal 180 000 dollars américains.

À l’instar du Brésil qui a structuré le carnaval de Rio pour en faire une source de revenu économique nationale qui en 2017 a généré un profit d’environ 1, 8 milliard d’Euros selon les responsables, il est temps pour les génies économistes Haïtiens de trouver la formule pour transformer le plaisir intérieur brut du carnaval en produit intérieur brut (PIB).