Quelle armée pour Haïti ?

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PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES
PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES

L’entreprise de remobilisation des Forces Armées d’Haïti avance à grand pas en dépit de nombreuses désapprobations. Les opérations d’inscription ainsi terminées, l’administration Moïse / Lafontant commence désormais les évaluations physiques, intellectuelles et sportives des quelques 3 000 postulants.
Par Guamacice Delice

L’action de remobilisation des Forces Armées d’Haïti ne fait pas que des heureux. Si des milliers de jeunes se sont présentés au centre de recrutement du ministère de la défense, à Gressier, banlieue sud de Port-au-Prince, en vue de faire partie de la première classe de soldats, des voix s’élèvent pour dénoncer la démarche et questionner les conditions dans lesquelles elle a été initiée. On trouve parmi les personnalités ayant fait part de leur inquiétude : les anciens généraux et Présidents de la République, Prosper Avril et Henry Namphy ; les anciens officiers Mario Andrésol, Rodolph Joazil et Youri Latortue; ainsi que des responsables politiques dont Edmonde Supplice Beauzile, présidente de la Fusion des Sociaux-démocrates.

 

Quel type d’armée pour Haïti ?

Hormis des élus Lavalas, comme Printemps Bélisaire qui rejette catégoriquement l’initiative gouvernementale, beaucoup s’interrogent sur les conditions dans lesquelles cette initiative a été prise et sur la méthodologie utilisée.  Bien au contraire, le retour des Forces Armées d’Haïti serait un bon moyen pour le pays de recouvrer sa souveraineté après une présence prolongée des forces étrangères sur son territoire depuis 2004. De plus, les Forces Armées d’Haïti demeurent légales dans la mesure où elles sont prévues par la
Constitution haïtienne.

En ce sens, Prosper Avril, qui a dirigé Haïti à la fin des années 1980  suite à un coup d’État  militaire, salue « une démarche lucide, indispensable pour la pérennité de la patrie commune ». Au contraire, il prend position pour « une force militaire de dimension réduite dont l’implantation peut être échelonnée sur 5 à 10 ans ».

Pour s’assurer d’un effectif suffisant, l’ancien dirigeant propose par ailleurs, en cas de danger national, que « les bases militaires soient transformées en centres de formation dans le cadre de la concrétisation du Service Militaire Obligatoire prévu par la constitution de 1987, en vue de rendre la jeunesse haïtienne apte à être mobilisée aux côtés de l’armée, le cas échéant ». Mais, poursuit-il, « la mise sur pied de cette nouvelle force armée implique des initiatives préparatoires et une programmation méthodique, réfléchie
et responsable
 ».

PRÉSENTATION de jeunes soldats lors d’une cérémonie à la base militaire de Gressier
PRÉSENTATION de jeunes soldats lors d’une cérémonie à la base militaire de Gressier

Par sa proposition, Prosper Avril répond aux critiques selon lesquelles le budget national ne peut supporter une armée, d’autant que celui-ci n’arrive pas à entretenir véritablement la Police Nationale d’Haïti qui souffre déjà de toutes sortes de manques : paiement irrégulier, armement et munition insuffisants, effectif inadéquate par rapport à la population, commissariats mal équipés, etc. Ces critiques insistent sur le fait que des infrastructures de formation et de déploiement n’aient pas été mises en place bien avant le lancement du processus de recrutement. Il y en a qui voient mal le fait qu’un État-Major n’ait pas été constitué au préalable. C’est d’ailleurs ce qui a été prévu, si l’on en croit Jean Rodolph Joazil, ministre de la Défense de Michel Martelly. Lui aussi, ex-officier, M. Joazil était partie prenante de l’initiative de remettre sur pied les FAD’H(Forces Armées d’Haïti). D’abord, se souvient-il, il fallait envisager une Doctrine, un Organigramme et un Livre Blanc. En outre, l’ancien commandant du district militaire des Cayes révèle qu’il avait proposé au chef de l’État de l’époque de nommer un État-Major et de former une classe d’officiers supérieurs. Et c’est ce qui importe encore aujourd’hui, est-il persuadé, redoutant le risque de perdre le contrôle des futurs soldats.

Le colonel Louis Marcelin Daniel, directeur général du Ministère de la Défense, tente de répondre à cette dernière préoccupation en affirmant que l’organigramme des nouvelles Forces Armées d’Haïti, dont la dénomination reste à déterminer, a déjà été conçu. Il garantit aussi que le gouvernement annoncera la composition de l’État-Major avant le début de la formation qui se déroulera sur 8 semaines. Les critères ont été définis, souligne-t-il, ajoutant que par précaution, « il fallait vérifier les antécédents des anciens officiers appelés à entrer dans la composition de la structure devant diriger les nouvelles Forces Armées d’Haïti ».

Si l’on en croit le colonel Daniel, des militaires démobilisés font partie de la première classe des nouvelles forces publiques haïtiennes. Leur recrutement a eu lieu début août. Ce sont également d’anciens officiers et ex-militaires démobilisés qui en assurent la formation. Leurs premiers travaux étaient d’ailleurs de mettre à niveau les contingents d’Haïtiens qui ont reçu une formation militaire en Équateur afin d’adapter leur apprentissage à la
réalité haïtienne.

« Les règlements généraux ont déjà été évalués. Ils sont inspirés des anciens règlements et des réflexions qui ont été produites dans le Livre Blanc de l’Armée par une commission présidentielle créée à cette fin », fait savoir Louis Marcelin Daniel qui promet que ceux-ci seront envoyés au Parlement pour les suites nécessaires.

Que des mises en garde 

Le Ministère de la Défense a sollicité 1,5 milliard de gourdes du  budget national, pour l’exercice fiscal 2017-2018. La rubrique qui lui est consacrée dans le projet de loi des finances déposé au Palais Législatif fait état d’une enveloppe de 512 millions, soit moins de la moitié des prévisions, alors que 25 % de ce montant sont destinés aux investissements. En fait, seulement 135 millions de gourdes ont été ajoutées au budget antérieur de ce ministère. Est-ce suffisant pour entretenir une classe de 500 soldats postulants jusqu’à son déploiement, sachant qu’il est prévu que l’effectif du corps soit de 3 mille membres d’ici la fin du mandat de Jovenel Moïse, en 2022.

Président du CNG, Conseil National de Gouvernement (Fev.1986-Fev.1988), Henry Namphy défend de son côté le caractère constitutionnel des Forces Armées d’Haïti. Néanmoins, il croit que leur remobilisation doit être mieux pensée. « Je suis d’accord, mais on doit bien analyser cette décision avant de la matérialiser », conseille celui qui a repris le pouvoir des mains de Leslie François Manigat en juin 1988, après le lui avoir passé à la faveur d’élections contestées et boudées par la classe politique.

L’appréhension de l’octogénaire est encore plus alarmante. Elle est fondée sur la réalité sociale du pays où le sens du civisme et du patriotisme du jeune haïtien fait énormément défaut. « Quand vous donnez à un jeune une formation militaire, ce garçon (ou cette fille) porte en lui le bien et le mal de la société ; sans la formation éducative nécessaire nous sommes entravés car le personnel n’est pas digne d’être militaire, ni policier, et n’est bon à rien », confie-t-il au journal dominicain Listin Diario.

Ex-capitaine des Forces Armées d’Haïti, Mario Andrésol met en garde contre la pérennisation d’un « système pourri, corrompu et corrupteur, générateur de crimes et d’impunités ». « Autant la création précipitée de la Police en 1995 a donné les résultats que l’on sait, d’un point de vue sociopolitique, autant la remobilisation de l’armée dans les conditions actuelles aura des conséquences imprévisibles pour le pays », s’alarme-t-il.L’ex-colonel Himmler Rébu « pense que les dirigeants sont sur la route d’une erreur importante sur le plan stratégique ». Pour lui « remettre l’armée d’Haïti sur pied est une opération extrêmement délicate qui demande beaucoup de précaution et du doigté » d’autant que la démarche pourrait affaiblir la confiance de la population.Farouche partisan de la remobilisation des Forces Armées d’Haïti, Youri Latortue souligne que cela ne doit pas se faire dans la précipitation, dans le désordre et sur fonds de conflit. Il est pour une collaboration étroite entre les pouvoirs exécutif et législatif.Dirigeants de la Fusion des Sociodémocrates, Edmonde Supplice Beauzile et Rosemond Pradel notent un flou et préviennent contre la mise en place “d’une armée-croupion”.

L’Armée, une nécessité 

L’historien Georges Michel qui a travaillé au sein d’une commission ayant pondu le Livre Blanc sur l’armée pour le compte de l’administration de Michel Martelly, est l’une des rares personnalités à ne pas désapprouver l’ouverture du processus de remobilisation des Forces Armées d’Haïti. S’il admet que les conditions ne sont pas idéales, il estime qu’il fallait commencer un jour.

M. Michel rappelle en revanche que la mission d’un État-Major n’est pas de recruter des soldats mais de diriger l’armée. N’empêche qu’il s’en prend aux conseillers du président Michel Martelly qui l’auraient dissuadé de constituer un État-Major conformément aux recommandations de la commission. Malgré tout, Georges Michel garde l’espoir que Jovenel Moïse formera l’État-Major durant la période de formation de la première classe de soldats.

Le colonel Louis Marcelin Daniel, directeur général du ministère de la défense
Le colonel Louis Marcelin Daniel, directeur général du ministère de la défense

La société haïtienne est partagée sur la question de la remobilisation des Forces Armées d’Haïti. Toutefois, beaucoup de positions s’allient sur la nécessité d’une autre force, à côté de la Police Nationale d’Haïti, dont la mission serait de contrôler les frontières, voler au secours de la population en cas de catastrophes naturelles et contribuer à l’éradication du banditisme. Le recrutement a démarré loin de toute unanimité entre les différentes composantes de la société.