Quel avenir pour les salles obscures ?

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Photo by Timothé Jackson / Challenges

LES FILMS HAÏTIENS sont au cœur de la programmation du Triomphe qui, malheureusement, n’ouvre que trop rarement ses portes.

Pendant plus de dix ans, Haïti a été quasiment privée de salles de cinéma. Le public s’est tourné vers des substituts (Internet et DVD). Des institutions comme la FOKAL, l’Institut Français d’Haïti et des initiatives comme celle de Mario Delatour avec la Cinémathèque de Pétion-Ville compensent comme elles peuvent cette absence…

Il y a 30 ans, le cinéma se portait bien en Haïti, les salles fonctionnaient régulièrement et le public était au rendez-vous. Dans les années 80, aller au cinéma faisait partie des loisirs familiers des Haïtiens. À l’époque, Le Capitole comptait jusqu’à un million d’entrées par an et était le fleuron du circuit Elysée, distributeur de film antillais qui possédait également l’Impérial, le Rex et le Paramount. Sortie en amoureux, espace de loisir bon marché, moment familial ou convivial, le cinéma représentait un espace social et de distraction idéal.

Photo by Edine Célestin / Challenges
Photo by Edine Célestin / Challenges

Internet et piratage
Avec le piratage qui s’est généralisé en Haïti au début des années 2000, la fréquentation du cinéma a chuté. La technologie a amplifié le phénomène. N’importe qui peut, désormais et pour 50 gourdes, se procurer la copie DVD d’un film étranger dans les six mois qui suivent sa sortie ou d’un film haïtien dont la première ne s’est même pas encore déroulée. Certaines stations de télévision se livrent au piratage au vu et au su du Conatel, l’instance chargée de la régulation du secteur des télécommunications en Haïti. Personne ne semble tenir compte des engagements du pays sur le plan international, alors qu’Haïti a signé la convention relative aux droits d’auteur. A cela vient s’ajouter la possibilité de télécharger sur Internet sans grandes difficultés le film de son choix.

Autre facteur, l’insécurité, qui a pris une dimension considérable après les événements de 2004 et a joué un rôle important dans la fermeture des cinémas. Le Capitole a souvent été la cible d’attaques, les spectateurs ne venaient plus au cinéma de peur d’être victimes d’agression. Or sans public, les propriétaires des salles n’ont pas d’autre choix que de fermer boutique. Depuis 2006, en raison de difficultés matérielles et financières liées à la situation du pays, le cinéma l’Eldorado – la salle de 400 places que le cinéaste haïtien Raoul Peck avait ouverte place Jérémie en 1995 – a ainsi fermé ses portes, malgré un projet de partenariat avec l’Institut Français d’Haïti. Ceux qui en avaient les moyens se sont organisés chez eux, transformant leur salon en home cinéma. Et les autres ont dû se contenter de la télé et des DVD bon marché. Le tremblement de terre n’a pas arrangé la situation en assénant le coup de grâce à plusieurs salles de cinéma, notamment l’Impérial, le Paramount et le Rex. Toutefois, malgré la concurrence farouche du piratage, certaines villes s’en tirent mieux, dans le Nord et l’Artibonite, avec notamment le Versailles au Cap et Colombe ciné à Saint-Marc.

Une salle 3D à Pétion-Ville
En juin 2015, Rèv Ciné a ouvert ses portes à Pétion-Ville en proposant une nouveauté. C’est la première salle 3D du pays. Les cinéphiles de toute la zone métropolitaine y ont afflué les premières semaines de son ouverture, en provenance de la Plaine du Cul-de-sac, de Carrefour et même de St-Marc, confient les propriétaires. En ville, le Triomphe, bien qu’inauguré depuis bientôt six mois, semble n’ouvrir qu’occasionnellement, avec une programmation à forte prédominance de films haïtiens. La question de sa gestion est l’un des éléments qui semblent handicaper son fonctionnement. Entre un directeur peu accessible et un ministère de la Culture expliquant que la salle ne relève pas officiellement de sa responsabilité, le flou demeure en ce qui concerne les objectifs et le mode de fonctionnement du ciné Triomphe, dont le coût des travaux, qui ont duré deux ans, s’élève à 7 millions de dollars. Une somme astronomique pour un lieu ouvert à temps partiel. L’autre pari à gagner consiste à faire revenir un public qui a perdu l’habitude de se déplacer et de payer pour voir un film. S’il est vrai que le Rèv Ciné de Pétion-Ville attire des amateurs pour le plaisir d’aller au cinéma, ses responsables font beaucoup d’effort de publicité sur les réseaux sociaux, organisent des événements pour générer de l’affluence (comme la journée portes ouvertes du 12 janvier avec des projections de documentaires pour le grand public).

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Photo by Edine Célestin / Challenges

POUR MARIO DELATOUR, réalisateur et directeur de la médiathèque de Pétion-Ville, les autorités doivent cesser de considérer le cinéma comme « une fantaisie ».

Quelles solutions ?
Redonner vie au cinéma en Haïti implique à la fois l’aménagement de salles modernes, à la pointe de la technologie, l’engagement d’un ministère de la Culture diaphane sur le sujet mais aussi de mener une véritable lutte contre le piratage pour rassurer les investisseurs. Selon Mario Célestin, qui a dirigé Le Capitole, le circuit Elysée est prêt à revenir et à investir. Ils possèdent déjà une grande propriété à Tabarre pour construire un grand multiplex avec dix salles de cinéma, des salles de réunion, de spectacles et d’exposition qui, pour le moment, est louée à la MINUSTAH. Nous attendons, dit-il, que l’Etat donne le ton en menant une véritable lutte contre le piratage. » Pour Mario Delatour, réalisateur et directeur de la cinémathèque de Pétion-Ville, il n’y a aucun doute : « L’absence de cinéma est liée au problème d’instabilité politique qui est un problème chronique. Monter une salle de cinéma coûte des milliers de dollars. Le capital est poltron ; si les investisseurs n’ont pas la garantie de stabilité, ils ne vont pas risquer leur argent. Il faudrait que les choses se tassent. S’il y a des troubles politiques, les gens vont rester chez eux. » Faire renaître le cinéma en Haïti ne consiste pas uniquement à rénover une salle de cinéma comme Le Triomphe. La solution doit être plus profonde. Mario Delatour estime que « s’il y avait un bureau du film en Haïti, on pourrait également avoir des législations en rapport à la production cinématographique. Il faut que les autorités cessent de voir le cinéma comme une fantaisie, mais plutôt comme une industrie pouvant générer des emplois et des milliards de dollars. Considérer un cinéaste comme un fantaisiste ou un rêveur, c’est passer à côté de l’essence même du cinéma. » Il faudrait également une politique publique visant à encadrer les cinémas de proximité et parvenir à obtenir les films dès leur sortie, sinon il sera difficile de faire comprendre au public que « le cinéma, c’est mieux au cinéma ». Le marché haïtien n’est pas assez rentable pour les maisons de distribution de film, il faudrait créer des salles et constituer un réseau afin d’imposer le pays comme un marché à fort potentiel. Espérons que, pour cela, nous ne serons pas obligés d’attendre jusqu’à Star Wars 8 !

Edine Célestin