Quand le Pèpè met en danger le savoir-faire

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Photo by Édine Célestin / Challenges

Devant la montée en puissance du marché des vêtements d’occasion (pèpè), certains professionnels de la couture sont obligés de fermer boutique ou à en être réduits à ajuster de vieilles pièces de tissus pour vivre. Un véritable savoir-faire de la couture haïtienne en voie de disparition.

Débuté dans les années 1960, au cours de l’administration Kennedy (d’où leur nom de l’époque, « Kennedy »), le commerce de vêtements d’occasion a commencé à prendre de l’ampleur en Haïti après le départ de Duvalier en 1986. Avec l’appauvrissement de la population, le marché de l’occasion s’est généralisé dans tout le pays et étendu à la quasi-totalité des produits (voitures, équipements ménagers, médicaments). Depuis lors, des centaines de tonnes de « pèpè » – le nom actuel des vêtements d’occasion – sont déversées sur le marché haïtien, à des prix défiant toute concurrence et contre lesquels les artisans locaux ne peuvent entrer en compétition.

Un complet pour moins de 25 gourdes
Le marché de la friperie connaît aujourd’hui une véritable explosion en Haïti. Plusieurs usines haïtiennes se spécialisent même dorénavant dans le reconditionnement et l’exportation de ces vêtements usagés vers la République dominicaine et l’Amérique latine. Le commerce des vêtements de seconde main permet aux Haïtiens de s’habiller à bas prix. A la Croix des Bossales, on peut même s’habiller au complet pour moins de 25 gourdes, depuis les sous-vêtements jusqu’aux chemises, pantalons, robes et chaussures. Rien ne manque. Si autrefois nous laissions l’achat de vêtement d’occasion aux plus pauvres, la situation a évolué ces dernières années et, aujourd’hui, presque tous les milieux s’y approvisionnent. On y trouve des marques (Levis, Lacoste, etc.), ainsi qu’une qualité parfois plus durable que les vêtements neufs. Cette prolifération des pèpè a eu de grandes incidences sur le marché de la couture artisanale. Comment rivaliser avec le prix d’une chemise à 50 gourdes alors que le tissu et le façonnage artisanal reviendraient à 500 gourdes ? Nombreux sont les couturiers qui ont dû fermer boutique à cause de l’expansion de ce marché.

Des conséquences directes sur le secteur de la couture
Laisnel est tailleur depuis treize ans et, aujourd’hui, il dispose de son propre atelier. Il est très amer contre ce commerce qui lui fait perdre de l’argent. Les clients ne viennent plus pour faire coudre des vêtements mais pour faire ajuster des pèpè. « Ceux qui travaillent dans l’ajustement des pèpè ne sont pas de véritables couturiers mais plutôt des apprentis qui ne peuvent réaliser un vêtement », regrette-t-il. « Le pèpè est en train de détruire la production locale, c’est pourquoi je n’y touche pas », explique pour sa part Oreste, également tailleur depuis plus de vingt ans.

De son côté, Joseph se spécialise dans le réajustement des pèpè. C’est pour lui une aubaine car il n’a pas besoin d’attendre une commande. L’inconvénient, par contre, est qu’il doit réajuster plus d’une cinquantaine de morceaux de tissus pour obtenir la somme qu’il aurait demandée pour la confection d’un unique costume…

Édine Célestin / Challenges
Édine Célestin / Challenges

LE TAILLEUR PROFESSIONNEL détient un bien plus précieux savoir-faire qu’un simple ajusteur.

Deux marchés différents
La couture ne déclare pas forfait pour autant mais elle se transforme. Beaucoup d’efforts sont entrepris pour valoriser ce secteur, par exemple à travers des événements proposés par les designers haïtiens tels ceux de la Haiti Fashion Week. Pour Ralph Leroy, designer haïtien qui exerce depuis huit ans, notamment à Montréal et en Haiti, « la couture et le pèpè sont deux marchés différents pour deux publics différents. Si nous arrivons à avoir une production locale abordable, belle et de bonne qualité, nous pourrions diminuer l’attrait du pèpè. Les Haïtiens veulent toujours une pièce unique, sur-mesure et bon marché. Mais il est difficile de produire bon marché sans qu’Haïti ne produise de matière première. Il y a du travail à faire… Il faut une meilleure collaboration, une meilleure organisation, une meilleure administration. Reconnaître la valeur de chaque personne. Il faut éduquer les personnes sur la valeur du travail de couture. Et surtout ne pas minimiser ce métier. La couture ira mieux quand on mettra ses avantages au profit de la communauté. »

Freiner la prolifération du pèpè implique la participation des couturiers, designers, consommateurs et autorités étatiques. La mise en commun des efforts doit être réalisée afin de venir à bout de cette invasion et permettre à la couture d’avancer pour offrir ce que nous avons de meilleur. Pour Ralph Leroy, tout va bien car il a mis en place une bonne relation avec sa clientèle. Et il tient à connaître les personnes pour qui il travaille ; une marque d’attention qui fait la différence entre lui et beaucoup d’autres.

Edine Célestin