Quand la mauvaise gouvernance tue un régime politique

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La patience du peuple a des limites malgré ce que pouvait penser peut-être le docteur Jack Guy Lafontant qui s’imaginait avoir une éternité pour faire atterrir la vision de Jovenel Moïse.  Après 15 mois d’exercice, le changement promis n’était toujours pas au rendez-vous et la pression de la rue l’a ainsi contraint à démissionner. Une décision qui met le chef de l’État dans l’obligation de réviser ses stratégies afin de mieux adresser les défis actuels.
Par Cossy Roosevelt     

Les émeutes sont généralement provoquées par un trop-plein de frustrations, de besoins non satisfaits et de revendications non prises en compte. Les violences enregistrées les 6, 7 et 8 juillet 2018, notamment dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, étaient prévisibles dans la mesure où la situation socio-économique du pays devenait de plus en plus précaire. Délétère même, puisque la grande majorité des ménages se trouvent dans l’impossibilité de subvenir à leurs besoins élémentaires (manger, boire, se loger), et dans la dure réalité de mettre les voiles pour aller chercher mieux ailleurs. Dans un contexte aussi critique, et malgré les mises en garde lancées par diverses organisations de la société civile, l’administration Moïse/Lafontant avait décidé d’augmenter les prix des carburants, sur recommandation du Fonds Monétaire International (FMI). 

 Le projet de budget 2018-2019 possiblement de 174 milliards de gourdes, qui incarne les ambitions du chef de l’État, exige en effet de chercher plus de ressources financières. Le marché de l’essence représente pour les autorités le moyen le plus évident. Certains économistes ont suggéré en vain aux concernés des mesures d’austérité, des dispositions pour freiner la contrebande dans les ports et aéroports, et de nouvelles stratégies de lutte contre la corruption dans les institutions publiques considérées comme de véritables vaches-à-lait. Passant outre les exhortations, minimisant les signes avant-coureurs, de violentes émeutes éclatèrent. Le bilan est lourd : 20 morts, 84 entreprises étatiques et privées pillées et/ou incendiées, et 76 véhicules incendiés (source RNDDH). Des politiques montent au créneau pour parler d’échec du gouvernement, le Forum économique intervient pour dénoncer une forme grave d’irresponsabilité… Jack Guy Lafontant n’avait pas d’autre choix que de plier bagage.

Le président Jovenel Moïse et le premier ministre démissionnaire Jack Guy Lafontant . Timothe Jackson/ Challenges
Le président Jovenel Moïse et le premier ministre démissionnaire Jack Guy Lafontant . Timothe Jackson/ Challenges

Il faut tirer les leçons
«Quand les brebis écument, elles sont pires que les loups », répètent nos aînés pour nous faire comprendre que le caractère « bon enfant » d’un peuple est garanti tant qu’il n’est pas en situation de se révolter contre des injustices. Dans le cas d’Haïti, c’est l’indécence même des dirigeants à gaspiller les fonds publics et à mentir sur tous les points qui révoltent. Jovenel Moïse peut se vanter d’être le président qui fait le plus rêver en termes de promesses : électricité et eau potable 24h/24 ; infrastructures routières modernes à travers le pays ; création d’emplois durables et de richesses ; construction de logements sociaux ; sécurité alimentaire assurée ; santé et éducation pour tous…Les projets annoncés s’amoncellent, sans oublier ceux entamés sous la présidence de Michel Joseph Martelly. Mais, faute de moyens financiers, la « Caravane du changement », qui est censée centraliser l’ensemble de ses intentions et plans, suit son cours timidement avec l’espoir que tous les objectifs fixés seront atteints, d’ici la fin du quinquennat en cours. À compter du mois d’août, il lui reste exactement 42 mois pour prouver qu’il avait mesuré la dimension de ses engagements. Dans l’intervalle, il doit tout faire pour mériter à nouveau la confiance de ses mandants, après la violente protestation populaire contre l’augmentation des prix de l’essence, et par là même contre toute mesure de nature à aggraver la situation socio-économique. À commencer par la mise en place d’une administration regroupant des hommes et des femmes compétents et intègres qui mettront de côté leurs intérêts personnels pour servir tous les citoyens, sans distinction aucune, comme l’espèrent certains responsables de la classe politique. Se basant sur les causes apparentes qui ont porté le docteur Lafontant à jeter l’éponge le samedi 14 juillet 2018 (hausse des prix de l’essence, mauvaise gouvernance, détérioration des conditions de vie, injustice sociale), le nouveau capitaine aura fort à faire pour mener la barque nationale. Il lui faudra tout d’abord identifier les principaux défis à relever pour sauver la présidence de Jovenel Moïse, fragilisée depuis les dernières émeutes.

Les défis de l’heure

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En tout premier lieu, il est urgent d’améliorer les conditions de vie des Haïtiens. Tous les micros-trottoirs réalisés en Haïti par les médias démontrent que le pouvoir d’achat de la population s’est considérablement affaibli ces 15 derniers mois. Sur 10 citoyens interrogés, seulement trois affirment être en mesure de manger deux fois par jour, alors que les sept autres déclarent dépendre de la grâce des bons samaritains pour se mettre quelque chose sous la dent. «Je suis fatigué de chercher de l’emploi, et je ne trouve même pas les moyens de lancer un petit commerce pour prendre soin de ma famille», se plaint Jean Yves, un cinquantenaire rencontré à Canapé-vert. Ne demandez pas à Marie comment elle procède seule pour payer le loyer, la nourriture et l’écolage de ses cinq enfants, alors qu’elle ne travaille pas depuis près d’un an. Le président Jovenel Moïse est bien conscient de cette situation, et c’est pour cette raison qu’il a lancé la Caravane du changement le 1er mai 2017 à Grange (Bas Artibonite), dans le but, justement, de relancer la production agricole nationale et ainsi combattre l’insécurité alimentaire, rassure Tamara Orion Garaud, l’un des porte-parole de la présidence. Haïti étant un pays très vulnérable aux intempéries, il sera difficile pour le pouvoir d’atteindre ses objectifs en moins de cinq ans. Dans ce cas, il faut absolument combattre le chômage. Ceci implique des mesures visant à redonner confiance aux investisseurs locaux et étrangers, à savoir : 1) faciliter les procédures d’implantation d’entreprises commerciales dans le pays ; 2) résoudre le problème énergétique ; 3) garantir un climat de sécurité stable sur l’ensemble du territoire national. Les grandes villes du pays, en particulier Port-au-Prince (la région métropolitaine), par manque d’assainissement, n’attirent plus les touristes, ce qui représente un manque à gagner considérable pour l’économie haïtienne. Il faut impérativement projeter une nouvelle image d’Haïti. Jadis, pour permettre une circulation d’argent dans les couches défavorisées, des travaux à haute intensité de main-d’œuvre étaient lancés, notamment dans la capitale haïtienne. Tant que le taux exorbitant du chômage ne sera pas résorbé, la situation économique des 70 % des Haïtiens vivant en dessous du seuil de pauvreté restera inchangée. En dernier lieu, combattre l’insécurité sous toutes ses formes. Les violences exercées contre des entreprises commerciales les 6, 7 et 8 juillet, dont les pertes sont estimées à plus de 40 millions de dollars américains, sont de nature à décourager tout homme ou femme d’affaires qui s’apprêtait à investir en Haïti. La  police nationale qui a pour mission de protéger les vies et les biens avait brillé par son absence dans les rues. Bien avant ces émeutes, des bandits défiaient nos policiers à Grand ravine, à Village de Dieu…alors que parallèlement, des gens sont tués dans les quartiers huppés de la capitale par des malfrats circulant à moto. Les entrepreneurs, les petits commerçants, les particuliers revenant de la banque sont les principales cibles. Dans ces conditions, le pays ne peut être réellement considéré comme « open for business », et de fait, il se referme davantage sur lui-même. En clair, le nouveau premier ministre n’aura pas que du pain sur la planche, il aura toute la boulangerie à gérer.