Quand la contrebande gangrène les efforts d’investissements locaux

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Cossy Roosevelt/ Challenges
Cossy Roosevelt/ Challenges

(LES CONSÉQUENCES DE LA CONTREBANDE – 2E PARTIE) Dans ce numéro et pour faire suite au premier article sur la contrebande, nous publions un large extrait d’une étude de cas du Professeur Dorsainvil, commanditée par l’Association des Industries d’Haïti (ADIH).

Le fléau de la contrebande chiffre en millions de dollars les pertes en recettes fiscales. Mais au-delà des pertes immédiates et de la concurrence déloyale qu’elle représente pour les produits locaux, la contrebande entrave les investissements et provoque des pertes d’emplois énormes pour le pays, notamment dans l’agriculture et dans l’industrie agroalimentaire. À preuve, l’exemple de la production de volaille…

Selon les estimations, le nombre d’emplois affectés par la contrebande dans l’agriculture est supérieur à 500 000, tandis qu’il se chiffre à 60 000 dans l’industrie manufacturière, à l’exception de l’industrie vestimentaire. Une étude de cas effectuée pour l’industrie de la volaille démontre que la contrebande a le potentiel d’anéantir tous les progrès accomplis dans ce secteur depuis 2012, alors que des augmentations considérables ont été constatées dans cette industrie.

Production avicole : une progression en flèche depuis 2012
Entre 2012 et décembre 2016, tous les voyants de cette industrie prometteuse sont au vert. La production de poussins d’un jour est passée à 200 000/mois, ce qui représente une hausse de 100 % par rapport à 2012. La production de pondeuses, elle, atteint les 500 000, soit une hausse de 1 000 %. Les productions de poulets d’élevage et d’œufs de table ont atteint respectivement, 200 000/mois et 400 000/mois soit une augmentation de 100 % et de 1 000 %. Dans le même temps, la production d’aliments pour volaille de qualité constante, a augmenté de 500 % (2 000 TM/mois). L’industrie de la volaille a également des liens importants en amont et en aval avec d’autres secteurs de l’économie. Par exemple, le Ministère Haïtien de l’Agriculture prévoit que pour maintenir le rythme de l’augmentation de la production de volaille, la culture de céréales destinées à l’alimentation devra passer de 267 000 tonnes en 2017 à 1 275 000 tonnes d’ici à 2034. Un tel accroissement de la production nécessiterait 212 500 hectares. Une superficie de 954 600 hectares est actuellement disponible pour l’agriculture en Haïti et la majeure partie est utilisée pour la culture des céréales et des légumes. Selon les statistiques publiées par le Ministère Haïtien de l’Agriculture, 1 hectare soutient 2,79 emplois permanents. Par conséquent, 212 500 hectares pourraient soutenir 593 000 emplois permanents dans l’agriculture dans les conditions actuelles, probablement moins avec des avancées technologiques. Toutefois, le nombre d’emplois en péril est stupéfiant.

Un secteur très intégré et porteur pour l’économie
Ce secteur permet la création de petites entreprises et des emplois directs dans l’industrie. Il génère également de nombreux emplois indirects : la fourniture de support logistique, de technologie de l’information, commerce et marketing, vétérinaires, menuisiers, maçons, ingénieurs et constructeurs, la fourniture de citernes d’eau…
La production de volaille entretient des liens en amont avec le secteur agricole pour le maïs, le sorgho, les brisures de riz. Il permet la fourniture en quantité suffisante de fumier pour les cultures. Ce secteur permet aussi le développement rural et celui du travail pour les femmes en milieu rural, réduisant ainsi l’exode vers les régions urbaines. Pour finir, il assure la production de nombreux autres aliments pour animaux.

Haïti importe plus de 300 millions d’oeufs chaque année. Stephen Eddyson Joseph/ Challenges

L’importation illégale peut réduire à néant tous les efforts

Haïti importe plus de 300 millions d'oeufs chaque année. Stephen Eddyson Joseph/ Challenges
Haïti importe plus de 300 millions d’oeufs chaque année. Stephen Eddyson Joseph/ Challenges

Environ 1 million d’œufs sont importés chaque jour en Haïti en provenance de la République Dominicaine, alors que ces produits sont parfaitement interdits d’entrée depuis que des épidémies de grippe aviaire et de maladie de New Castle s’y sont répandues. Une de ces épidémies s’est déclarée récemment, en décembre 2017, comme le révèle l’Organisation Mondiale de la Santé Animale, OIE. La République Dominicaine exporte, en outre, en Haïti, 4,6 millions de kg de poulet et de viande de poulet. La production dominicaine est d’environ 8,4 millions de kg. Tous les produits à base de volaille de la République Dominicaine ne peuvent entrer qu’illégalement en Haïti. Or, l’importation illégale de ces produits peut réduire à néant toutes les réalisations entreprises en Haïti. Outre le problème potentiel de santé, un nombre important d’emplois est en jeu. Le secteur emploie 170 000 individus en République Dominicaine et compte 70 000 emplois à la Jamaïque. En Haïti, seulement 6 000 personnes travaillent dans l’industrie de la volaille et l’expansion de ce secteur pourrait tripler le nombre d’emplois directs. Du fait de l’importance de l’industrie de la volaille pour l’emploi, il est facile de comprendre pourquoi en République Dominicaine comme dans d’autres pays, cette industrie est très protégée. Le système comprend : les licences d’importation, la protection des tarifs allant de 20 à 99 %, et un régime hyperprotégé de Contingent Tarifaire (Tariff Rate Quota, TRQ). De plus, les producteurs reçoivent des subsides à la production, tandis que les exportateurs bénéficient de mesures d’incitation à l’exportation. Comme l’explique ainsi le professeur Daniel Dorsainvil dans l’étude commanditée par l’ADIH, malgré tous ces efforts et les impressionnants résultats de la filière, notamment depuis 2015, et l’interdiction d’importation de la RD, la contrebande demeure le véritable et unique poison capable d’entraver le développement de cette industrie en voie de succès, voire de la tuer dans l’œuf… sans mauvais jeu de mots.

Stéphanie Renauld Armand