Prosper Avril: Une armée débarrassée des tares du passé

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Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

Ancien Général des Forces Armées d’Haïti, Prosper Avril se réjouit de voir le pays accomplir ce grand virage historique : la remobilisation des forces militaires. Homme d’expérience et ex-Chef d’État, il met en garde contre toute éventuelle déviation des nouvelles FAd’H

Par Georges Allen

Prosper Avril est né le 12 décembre 1937, à Thomazeau, en Haïti. Il fait ses études primaires et secondaires au Petit Séminaire Collège Saint Martial et au Lycée Toussaint Louverture. Puis, il s’inscrit à l’École Normale Supérieure en 1958. Il entre à l’Académie Militaire d’Haïti en octobre 1959 pour en sortir Major de la promotion Lysius Félicité Salomon Jeune. Commissionné sous-lieutenant en octobre 1961, il gravit tous les échelons de la hiérarchie pour atteindre le grade de lieutenant général. Affecté à la Police du Cap-Haïtien en 1961, il obtient une bourse d’Études et part pour les USA en 1962 où il fréquente la US Naval Intelligence School à Anacostia, Virginia, puis à la United States Marines Corps School à Quantico, Virginia. Revenu au pays, il est affecté au Grand Quartier Général des FAD’H de 1963 à 1964, à la Police de Port-au-Prince, de 1965 à 1967 et à la Garde Présidentielle de 1967 à 1986.

 

Il a été, au cours de sa carrière, membre du conseil d’administration des Télécommunications d’Haïti (SAM) (TELECO) en 1976-1983, membre du conseil d’administration de la Télévision Nationale d’Haïti (TNH) en 1979 et membre du Conseil d’Administration de l’Institution National Haïtien de la Culture et des Arts (INHACA) de 1983-1986. Nommé membre du Conseil National de Gouvernement (CNG) en 1986, il devient en 1987 Adjudant Général des Forces Armées et Chef du Secrétariat du CNG. En 1988, il devient Président de la République et démissionne en 1990.



L’INTERVIEW

 

Vingt-deux ans après sa démobilisation, les Forces armées d’Haïti ont été rétablies par le Président de la République, Jovenel Moïse. En tant qu’ancien Général comment accueillez-vous cette décision du Chef de l’État ?

« En aboutissant à cette décision de remobiliser les Forces Armées d’Haïti, je pense que le Président de la République, Jovenel Moïse, a été réellement bien inspiré. Récemment, après cette remobilisation des FAD’H, le 18 novembre dernier, j’ai personnellement publié un petit texte sur Twitter pour dire que : ‘’par cet acte, Haïti vient de raviver l’esprit de Vertières’’. L’esprit de Vertières qui avait envoyé un message clair au monde entier pour dire que l’esclavage n’était plus de mise. Parce que, le combat du 18 novembre 1803 a été réalisé contre une armée qui avait pour mission de rétablir l’esclavage dans les colonies des Antilles. Donc, l’acte qu’a posé le Chef de l’État démontre clairement que l’esprit de Vertières est toujours là. La leçon inspirée par cette bataille est toujours d’actualité. Remobiliser les Forces Armées d’Haïti a une signification extraordinaire pour le pays. Parce que, sans la présence de l’Armée, on avait assisté à une sorte d’effritement du patriotisme chez les Haïtiens. Cet effritement, je l’ai constaté lorsqu’un jour j’avais entendu un intellectuel qui répondait à la question d’un journaliste lui demandant : dans tout cela, qu’en est-il de la souveraineté nationale ? À l’intellectuel d’affirmer : la souveraineté nationale n’est qu’un mot. Pour moi, ce ne sera jamais un mot. Vu mon âge, je vais bientôt partir. Mais, je laisserai derrière moi des enfants et des petits enfants. Je ne voudrais pas qu’ils se trouvent dans la pénible obligation d’avoir l’occupation définitive de leur pays ou la perte de leur nationalité haïtienne en perdant leur territoire. Une armée c’est quoi ? c’est la garante du territoire de la République. Comme il est prévu dans la Constitution, l’armée est là pour garantir l’intégrité du territoire. Comme on nous avait appris à l’Académie militaire, cette mission s’accomplit envers et contre tous. Contre tous les ennemis de la République quels qu’ils soient. Somme toute, il faut que cette force existe dans le pays pour que le pays puisse continuer d’exister de façon pérenne.

Avec tous les problèmes que nous avons en Haïti en 2017, pensez-vous que nous sommes véritablement prêts pour avoir une armée digne de ce nom ?

« Un pays est toujours prêt pour avoir son armée. L’armée n’est pas une création spontanée. En 1915, les Américains ont détruit toutes nos forces de sécurité en Haïti (l’armée indigène, la police des campagnes, la police des communes), pour créer une nouvelle armée ; celle qui allait être démantelée en 1995. Quand on suit l’évolution de cette armée-là, on constate qu’elle a été formée avec mille hommes comme officiers commandés par des officiers américains. Le traité disait que le Président de la République d’Haïti devait commissionner ces officiers américains pour leur donner la capacité de diriger cette force qui était haïtienne. On avait vu des caporaux américains commissionnés lieutenants, des sergents commissionnés capitaines, des lieutenants commissionnés colonels pour diriger notre armée. Il a fallu attendre 1 942 pour que la force haïtienne ait le corps d’aviation. Et cette entité créée allait augmenter au fur et à mesure des possibilités. Je ne dis pas les besoins, parce que les besoins étaient là et ils étaient énormes. Tout ceci, c’est pour dire clairement qu’une armée ne se crée pas en un jour. Il suffit d’avoir le concept de l’armée sur le terrain. On n’a pas besoin d’avoir une armée en bloc et qui va perturber le budget de la République. Je vois qu’on a commencé par très peu de membres (150), c’est bien… Ça doit prendre le temps qu’il faut pour préparer les hommes. J’ai lu l’arrêté que le Président de la République a fait publier dans le journal officiel Le Moniteur pour la reconstitution des Forces Armées et là, j’ai pu remarquer que tout ce qui est dit dans le texte est en droite ligne de mes pensées. Quand j’avais remarqué que les responsables s’étaient mis à recruter des gens pour la formation de l’armée, cela m’avait choqué comme ça a choqué tout le monde. Une armée ne s’établit pas comme cela. J’avais sorti un article dont le titre était : ‘’la remobilisation de l’armée, une bonne chose mais…’’, dans lequel j’avais expliqué qu’il y a des préalables à accomplir avant de pouvoir arriver à mettre sur pied une armée. Heureusement, les erreurs ont été rectifiées en créant un État-major d’abord. Moi, dans mon projet j’avais proposé la mise en place d’une commission formée de militaires chevronnés assistés de civils. Parce que, selon moi, pour bien élaborer la nouvelle philosophie de cette armée que nous avons maintenant, nous devons avoir l’apport de techniciens civils : ethnologues, avocats, médecins, pour pouvoir effectivement mettre les choses sur les rails. Donc, tout est question de philosophie. L’armée qu’avaient mise en place les Américains jouissait du plein pouvoir de rétablir l’ordre public. Ceci était écrit dans les lois haïtiennes par les Américains eux-mêmes. Quand l’armée détient légalement les pleins pouvoirs de rétablir l’ordre public en Haïti, certains membres de cette institution peuvent penser que c’est leur devoir de réagir quand quelque chose se passe mal dans le pays. Je ne tente pas de justifier ce qui a été fait mais l’expliquer. Même s’il avait échoué, quand nous remontons dans l’histoire, nous verrons que le premier coup d’État qu’on a eu en Haïti contre le Président Sténio Vincent s’explique par le fait que l’armée disposait des pleins pouvoirs. Selon certains officiers de l’armée à l’époque, le Chef de l’État n’avait pas réagi convenablement dans le dossier relatif à l’assassinat de nos frères en République Dominicaine. J’ai ouvert cette parenthèse pour dire qu’il ne faut pas voir le côté nocif de la chose seulement, il faut l’expliquer.  Auparavant, quand quelque chose allait mal dans le pays, certains avaient tendance à se demander presque instinctivement ‘’que fera l’armée ?’’. Donc, les gens au fond d’eux-mêmes pensaient que c’était l’armée qui devait en tout temps résoudre leurs problèmes, rétablir l’ordre de toute façon. Si l’on veut maintenant revenir avec l’armée et faire les choses différemment, il faut de nouvelles lois. Les règlements que nous avions avant faisaient de l’armée la seule garante de la sécurité nationale. L’armée était installée au Palais national jusqu’aux ‘’lakou’’ des sections rurales. C’est toujours une situation dangereuse quand l’armée représente un monstre, pas un monstre en termes de méchanceté, mais au point de vue dimension. Heureusement nous avons une force de police aujourd’hui, l’armée va rester et doit rester dans son rôle de garantir l’intégrité de la République et protéger la population en cas d’attaque venant de l’extérieur.

«Le Président de la République a été réellement bien inspiré en décidant de remobiliser les Forces Armées d’Haïti. Par cet acte, Jovenel Moïse vient de raviver l’esprit de Vertières.»

 

Quelle devrait être la mission de cette armée que nous avons aujourd’hui ?

« La mission de l’armée est définie pas la constitution. Il s’agit de la défense de l’intégrité du territoire, la protection de la population contre les menaces extérieures. L’armée participe aussi aux tâches de développement. Ce qui constitue un éventail très large à exploiter. Moi, je vois déjà une armée qui aurait un corps de gardes forestiers. L’un des grands problèmes de ce pays, c’est le déboisement. En République Dominicaine par exemple, l’armée sert dans la protection des arbres…’’

D’aucuns voient dans la démarche du Président Jovenel Moïse quelque chose de hautement politique. Cette armée rétablie serait à la solde de Tet Kale.
Qu’en pensez-vous ?

« Je ne veux pas faire de procès d’intention au Président de la République pour l’acte qu’il a posé. Ce que vous dites là, je l’aurais perçu si je n’avais pas lu l’arrêté que Jovenel Moïse a fait publier. L’arrêté en question est venu réparer les dérives du début, à savoir le processus de recrutement qui avait été lancé. Dans le texte publié au journal officiel Le Moniteur, le Président met en place un État-major Intérimaire, donc pas définitif, avec pour mission d’établir les critères de cette armée, d’écrire ses règlements et de penser à sa nouvelle philosophie. Si telle était l’intention du Président de la République de mettre une armée en place qui serait à sa solde, il aurait lui-même écrit avec son staff cette philosophie-là. Mais, il laisse le soin à une équipe militaire le soin de faire ce travail ; ce qui le met nettement en dehors de ce qui va se faire. Son rôle sera d’approuver et de demander des correctifs au projet qu’on va lui soumettre. Ces officiers qui vont travailler sur ce projet-là, je le souhaite, vont le faire avec l’appui de techniciens civils. Les militaires eux-mêmes ne peuvent pas embrasser toute chose. À l’Académie militaire d’Haïti, j’ai eu des professeurs civils. Le militaire n’apprend pas que la science militaire. Moi, je suis un licencié en Droit. La nouvelle philosophie de la nouvelle armée que l’on a aujourd’hui doit l’empêcher d’avoir des idées folles.

DATES CLÉS
12 décembre 1937 Naissance à Thomazeau
De 1963 à 1964 Affectation Grand Quartier Général des FAD’H
De 1965 à 1967 Affectation Police de Port-au-Prince
De 1967 à 1986 Affectation Garde Présidentielle
1986 Membre du Conseil National de Gouvernement


Jodel Lesage, c’est le nom de l’actuel commandant en chef intérimaire des Forces Armées d’Haïti nommé par le Président de la République. Que avez-vous de lui ?

« Il est très loin derrière moi. Je suis de la promotion 1959, Jodel Lesage est de la promotion 1 974. Il n’est pas de ma génération, mais en tant qu’officier supérieur, il a travaillé dans l’administration sous mon commandement. C’était un officier réellement rectiligne et droit. Je crois que le choix du Président de la République est judicieux. Jodel Lesage est un membre des ex-FAD’H dont le nom n’a jamais été cité dans quoi que ce soit de répréhensible. Il est discipliné, il a travaillé dans l’administration à un très haut niveau, comme secrétaire d’État-major au Grand Quartier Général. C’est un monsieur qui a travaillé dans les troupes et dans l’État ; donc il a la capacité de remplir la mission qui lui est désormais assignée. Il a également la capacité intellectuelle requise. J’attends de lui qu’il prenne la bonne direction. Comme il aura à choisir des officiers pour l’encadrer, j’espère que le colonel Lesage aura la main heureuse de façon à ce que le travail soit bien fait. Et, je crois qu’il va faire du bon travail.

Une armée rétablie sans l’aval de la communauté internationale dont le poids sur la vie politique et économique en Haïti est fort… N’y a-t-il pas lieu de craindre pour l’avenir de cette force ?

« Non, je n’ai pas peur pour l’avenir de l’armée. Tout d’abord, c’est une affaire interne, et comme l’a dit récemment un membre du gouvernement : l’armée est une question haïtienne. Quand l’International annonce qu’il va supporter la police, c’est normal parce que l’armée n’existe pas à proprement parler. Un pays ne peut pas dire qu’il va supporter quelque chose qui n’existe pas encore. D’après moi, la communauté internationale observe et attend de voir comment nous allons diriger cette nouvelle force que nous comptons mettre en place. Si par exemple, cette nouvelle force était montée comme cela avait commencé, à savoir : aller à Carrefour, recruter des gens, les habiller etc., à ce moment-là, je suis sûr que l’International allait rester sur sa position initiale. Mais, quand la communauté internationale voit que nous sommes en train de faire quelque chose de sérieux pour le pays et que nous sommes inscrits en droite ligne de la Constitution, elle ne manquera pas d’emboîter le pas. L’International sait que le premier devoir d’un gouvernement est de respecter sa Constitution. Le président de la République a prêté le serment de respecter et de faire respecter la loi-mère. Personne, aucun pays ne peut pénaliser le Chef de l’État parce qu’il a obéi à certains articles de sa Constitution. S’il y a des réticences du côté de l’International, elles sont explicables par le seul fait qu’il ne sait pas ce que nous allons faire. Mais, une fois convaincue, la communauté internationale changera d’opinion.

Comment faire en sorte qu’il n’y ait pas de conflit entre l’armée et la police ?

« Il faut que les règlements soient bien clairs. L’armée que nous sommes en train de créer maintenant doit savoir qu’elle ne doit pas s’immiscer dans des tâches de la police. Aux États-Unis, en France par exemple, il y a une armée, mais on ne voit jamais les militaires défiler dans les rues avec des armes. Les militaires ne procèdent pas à l’arrestation de gens dans les rues ; ils ne donnent pas de contravention lorsqu’un conducteur passe le feu rouge ; ils savent qu’ils ne sont pas là pour faire la police des rues comme c’était, malheureusement, le cas en Haïti. Si un militaire devait être obligé d’intervenir dans une opération de police, ce serait à la demande de l’Exécutif. Il y a un article dans les règlements militaires haïtiens qui prescrit que tous les militaires sont des officiers de police ; je pense qu’il faudrait supprimer cet article. Lors de la commémoration des 214 ans de Vertières, j’ai remarqué un petit accroc dans la parade. J’ai vu des militaires à côté des policiers, et j’ai l’impression qu’ils étaient tous sous le commandement du Chef du Haut État-major. Je ne suis pas sûr à 100 %, mais si c’était le cas, il faut éviter cela. La police n’a pas à obéir même symboliquement à un ordre d’officier de l’armée. Vous avez vu que François Duvalier a passé 30 ans au pouvoir sans qu’il n’y ait eu de coup d’État. L’une des raisons est que : il y avait l’armée d’un côté et la milice de l’autre qui agissaient parallèlement, séparément. Il n’y a toutefois pas d’antagonisme mais séparation des pouvoirs.

Troubles politiques, manifestations à répétition, décote de la gourde, tout ceci pour expliquer un pays qui va mal. En tant qu’ancien Chef d’État quel regard portez-vous sur l’Haïti d’aujourd’hui ?

« C’est une grande question. Pour les manifestations, je crois que le pays devait passer ce cap. C’est-à-dire, il fallait arriver à un point où les normes prévalent. Nous disons vivre en démocratie. Pour vivre en démocratie, il faut d’abord respecter les principes démocratiques. Le Président est élu au suffrage universel à 50 % + 1. Ce qui veut dire que quelqu’un qui fait partie des 49 % ne peut pas dire que le Chef de l’État doit partir. L’universalité des citoyens réside, d’après la Constitution, dans le résultat des élections des députés, des sénateurs et du Président. Le Chef de l’État n’occupe pas le fauteuil éternellement puisqu’on n’a pas la Présidence à vie. On a un Président élu pour 5 ans, ceux qui s’y sont opposés feraient mieux d’accumuler les erreurs de celui-ci, se préparer à se présenter devant le peuple avec les erreurs commises, lors des prochaines élections. L’instabilité fait mal au pays. C’est pourquoi on a la décote de la gourde, et une économie exsangue. L’armée aura donc ce rôle de stabiliser le pays, et ceci permettra aux investisseurs étrangers de venir implanter leurs entreprises en Haïti.