Programmes d’apaisement social: écran de fumée ?

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Photographies par Timothé Jackson/ Challenges
Photographies par Timothé Jackson/ Challenges

Depuis les manifestations du 17 octobre et du 18 novembre qui ont brutalement secoué le pays, le gouvernement expérimente de nouvelles stratégies. Il faut par tous les moyens mater les mouvements de protestations. Divers programmes d’apaisement social ont été lancés en vue de calmer les ardeurs et permettre aux citoyens de souffler. Mais qu’en est-il des impacts réels de ces projets sociaux ?
Par Wandy Charles

Pèles et balaies en main, des brouettes alignées sur le côté de la route, des jeunes et moins jeunes participent à une campagne d’assainissement mise sur pied par le gouvernement haïtien. Elle a été lancée au champ de mars. Symbolique, puisque la plus grande place publique du pays se trouve depuis quelque temps dans un piteux état, un vrai dépotoir à ciel ouvert. Les participants à ce programme sont appelés à exécuter une double tâche : assainir la ville et sensibiliser leurs voisins sur la nécessité de ne pas jeter des déchets dans la rue. Ils ne font pas du bénévolat. Ils gagnent un peu d’argent. Le gouvernement semble avoir trouvé une formule pour calmer « la rue » et apaiser les esprits.

Un apaisement essentiel pour l’Exécutif haïtien

Le président Jovenel Moïse lance le programme Kredi Atè Plat.
Le président Jovenel Moïse lance le programme Kredi Atè Plat.

Arrivée à la primature, avec pour mission de regagner la confiance de la population que le Régime en place perdait progressivement, Jean-Henry Céant mise beaucoup sur les programmes d’accompagnement social. Pour le chef du gouvernement, il s’agit de faire d’une pierre deux coups : non seulement permettre à la population de circuler dans des rues propres, mais aussi aider tous ceux qui habitent les quartiers pauvres à trouver un travail temporaire. Le premier ministre souligne que, dans le cadre de ces projets, c’est toute une flotte d’équipements qui serait mobilisée et bien entendu des fonds. Seulement pour la campagne d’assainissement, 4 200 personnes ont été embauchées au mois de décembre 2018. Une enveloppe de 76 millions de gourdes a été débloquée. Mais afin de toucher davantage de monde, le gouvernement envisage de dégager 4 milliards de gourdes supplémentaires. Outre cette campagne d’assainissement, il existe d’autres programmes sociaux dont certains ont été soit renforcés, soit réactivés. Ainsi, le ministre des affaires sociales, Marie Elise Brisson Gélin, annonçait le retour du programme TI MANMAN CHERIE, des paniers alimentaires et la réouverture des restaurants communautaires. L’équipe au pouvoir ne se contente pas de donner du pain aux gens. Grâce à un programme baptisé « metye m se avni m », la Caisse d’Assistance Sociale CAS révèle que des jeunes vont pouvoir également apprendre un métier manuel. De son côté, le Fonds d’Assistance Économique et Sociale (FAES) dit avoir déjà touché 52 quartiers de la région métropolitaine de P-A-P, dans le cadre du projet KORE PEP financé par la République de Taïwan à hauteur de 5 millions de dollars.

Des gens participent au programme Kantin Mobil du gouvernement.
Des gens participent au programme Kantin Mobil du gouvernement.

Un écran de fumée ?
«Compte tenu de la précarité économique accrue de la population, l’implémentation de programmes d’apaisement social devrait être une bonne chose », pense le coordonnateur du Conseil Haïtien des Acteurs Non Étatiques. Edouard Paultre précise que dans un pays comme Haïti il faut toujours des travaux à haute intensité de main-d’œuvre. Cependant, il critique la méthodologie et les stratégies souvent mises en place dans le cadre de l’exécution de ces projets. « D’un côté, ces programmes se concentrent dans les grandes villes, Port-au-Prince en particulier ; et de l’autre, les travaux effectués ou les domaines touchés ne le sont jamais de manière sérieuse et significative ». Edouard Paultre ajoute que c’est généralement du saupoudrage. Par ailleurs, le responsable du CONHANE déplore le fait que les vrais bénéficiaires profitent rarement de ces programmes d’urgence vite accaparés par les chefs de bandes des quartiers ou sont réalisés les projets. Cette dénonciation trouve tout son sens dans les révélations de la ministre des Affaires Sociales, Marie Elise Brisson Gelin, selon lesquelles seulement 28 mille mères étaient dûment identifiées contre les 121 mille enregistrées. Une position que partage le président de l’Association des Économistes Haïtiens, un peu plus tranchant dans ses critiques. Commentant le programme « KREDI ATÈ PLAT » lancé fin novembre par le Chef de l’État, Eddy Labossiere n’y va pas avec le dos de la cuillère. Pour lui, loin d’aider les gens à développer leur business, le « KREDI ATÈ PLAT » s’apparente à du gaspillage de fonds et même à un non-sens. Le professeur s’interroge sur la possibilité de démarrer une affaire avec seulement 15 mille gourdes (moins de 150 $ USD) ou 50 mille gourdes (moins de 750 $USD). C’est un fonds d’investissement financier ouvert à tout le monde qu’il faut créer, insiste le professeur d’Économie. Car, souligne-t-il, pour monter une entreprise il ne suffit pas d’un simple crédit, mais d’un accompagnement permanent.

Pour une stabilité durable
« Il faut bien plus que des programmes d’apaisement social pour aboutir à une stabilité durable », fait remarquer le coordonnateur du Conseil Haïtien des Acteurs Non Étatiques. Edouard Paultre suggère des projets plus structurels capables de générer des emplois décents et permanents. Mais pour que tout cela soit possible, le responsable du CONHANE prône le dialogue. Il voit d’un bon œil les pourparlers initiés par le président de la République et conduits par le premier ministre Jean-Henry Céant. L’idée d’arriver à un pacte national de gouvernabilité séduit M. Paultre qui conseille aux protagonistes de conclure avant tout de petits accords. « La polarisation de la société et la radicalisation de certains secteurs constituent un frein au processus de dialogue indispensable pour la stabilité du pays », soutient le # 1 du CONHANE. Edouard Paultre reste convaincu que malgré les intérêts divergents, les Haïtiens peuvent et doivent s’asseoir autour d’une même table pour décider du futur du pays. Mais en attendant, l’administration Moïse/Céant lançait le 12 décembre dernier l’ensemble des projets sociaux du gouvernement. L’ambition est de construire 20 000 logements sociaux pour le quinquennat présidentiel, 600 restaurants communautaires durant l’exercice 2018-2019 ; d’accompagner 2 400 petites entreprises sur l’année et de permettre à environ 4 000 étudiants de bénéficier d’un travail à temps partiel…