Pourquoi vouloir asphyxier les ports privés ?

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Créée en 1985, l’Autorité portuaire nationale (APN) n’en finit pas de défrayer la chronique ces dernières années entre procédures judiciaires et sabotage des investissements du secteur privé. Un vrai scandale entre conflits d’intérêts et transactions frauduleuses.

Au moment où le Parlement ouvre une enquête approfondie sur le fonctionnement « nébuleux » de l’APN, selon le mot du sénateur Youri Latortue, il est étonnant qu’au VIe Sommet de la Finance, organisé par Group Croissance à Port-au-Prince, ait été présenté par Alix Célestin, directeur général de l’Autorité portuaire nationale, un « ambitieux projet de réforme du secteur portuaire ».

S’agit-il d’un canular quand l’APN prétend vouloir moderniser le secteur portuaire ? S’ouvrir aux investissements privés ? Améliorer les infrastructures afin de mieux se positionner dans la région caribéenne et stimuler l’économie ? Le secteur privé n’a pas attendu ! Il vient d’investir plus de 100 millions de dollars pour se moderniser et se trouve en situation d’asphyxie. Aujourd’hui, en Haïti, les ports privés font clairement face à une politique déloyale qui vise à saboter leurs efforts.

Un statu quo bouleversé
En janvier 2010, après l’écroulement du quai nord du port de Port-au-Prince, les Américains, intervenant en réaction au tremblement de terre, apportèrent trois barges d’urgence qu’ils laissèrent à leur départ. Celles-ci furent alors exploitées exclusivement par l’OPR (Opérateurs portuaires réunis) pour son propre profit sans se soucier des procédures de certification.

Depuis 2010, les agents maritimes se partageaient un marché de 30 millions de dollars par an en tirant 260 $ par container. Il aura fallu attendre quatre ans et l’arrivée de la concurrence (Port Lafito) pour que ceux-ci bouleversent le statu quo, incitant l’APN à reconstruire le port de Port-au-Prince. Avec cette compétition, les prix des services de terminaux offerts aux lignes maritimes ont baissé de plus de 50 %.

Depuis, l’OPR est en phase de substitution par CPS (Caribbean Port Services) sur la base d’un nouveau contrat, où l’APN lui accorde, sans appel d’offres, le monopole de la manutention du cargo et des containers sur les quais reconstruits par l’état.

Dans quel intérêt ?
Alors quel est l’intérêt d’Alix Célestin d’agir en ce sens en dépit des engagements de l’Etat qui souhaitait ouvrir ce secteur ? Car il faut tout de même rappeler qu’un projet tel que celui de Port Lafito a vu le jour grâce à un appel de l’Administration Martelly qui ouvrait grands les bras aux investisseurs. Haïti possède ainsi aujourd’hui un port Panamax. Ce que réclamait depuis des années le secteur privé c’est non seulement réformer, restructurer et réaménager l’APN mais aussi permettre aux investissements nationaux de créer les conditions d’un développement ordonné du monde portuaire haïtien. Alix Célestin lors de sa présentation n’a fait que reprendre les propositions du secteur privé : l’assainissement de l’APN pour la rendre compétitive (un assainissement administratif pour commencer, ce qui est urgent) ; la séparation de l’APN en deux entités – régulation / exploitation – (enfin !) et l’ouverture du secteur portuaire à la concurrence (selon les lois du marché libre et non selon un parti pris vis-à-vis d’un groupe quelconque). En fait, il est envisagé de scinder l’APN en deux nouvelles entités. Depuis des années, l’Autorité portuaire nationale navigue en effet dans le conflit d’intérêts portant à la fois la casquette de régulateur et d’opérateur de port, faisant la pluie et le beau temps dans un secteur crucial pour l’avenir du pays.

Au profit d’une minorité
Dans le document présenté lors du VIe sommet de la Finance par Jean Carrel Delpé, directeur du cabinet technique de l’APN, par ailleurs coordonnateur général du Comité de pilotage de la réforme, on pouvait lire : « Les espaces limitrophes des ports maritimes ne doivent pas être uniquement de simples lieux réservés aux agents maritimes pour le stockage de conteneurs. Ils devront être aussi des lieux où peuvent se développer des activités industrielles et commerciales, aptes à impulser l’économie haïtienne non seulement en termes de création d’emplois, de création de richesses, de mise en valeur de nouveaux terrains. » Le secteur privé n’a évidemment pas attendu l’APN pour s’engager sur cette voie. Lafito Industrial Free Zone représente un potentiel minimum de 25 000 emplois ; ce sont ainsi 300 000 personnes dont l’amélioration de la situation économique est remise en cause par les agissements du directeur général de l’APN quand, aujourd’hui, il empoche l’ensemble des revenus du port en percevant l’intégralité des droits de wharfage. Sans parler qu’il est ridicule d’imaginer développer une telle zone franche au beau milieu de la ville de Port-au-Prince. Michel Martelly avait d’ailleurs projeté de faire des installations de Port-au-Prince un port de plaisance, destiné aux touristes et aux bateaux de croisière ; ce qui serait un atout majeur dans le cadre du développement touristique d’Haïti. Pourquoi a-t-il changé d’avis ?

François Marcelin

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Le lourd passé judiciaire de l’APN

Créée par le décret du 15 mars 1985, l’Autorité portuaire nationale (APN), une entreprise autonome à caractère commercial, jouissant de la personnalité civile et placée sous la tutelle du ministère de l’Economie et des Finances, est chargée du contrôle de la direction et de l’opération de tous les ports du pays. De ce fait, l’APN est, depuis sa création, une source de rentrées importantes pour le Trésor public collectant annuellement des dizaines de millions de dollars à partir de l’ensemble des activités portuaires. L’argent est le premier mobile de corruption dans un pays pauvre comme Haïti, en raison notamment de l’impunité qui y règne. L’APN a fait, à plusieurs reprises, l’objet d’enquêtes qui ont permis de découvrir des cas irréguliers de transactions. Pour la période de 2001 à 2004, sous l’administration du directeur général Fritz Aristyl, treize chèques avaient été émis et décaissés pour la réalisation de travaux d’études et d’aménagement pour un montant de 1 821 500 dollars. Or, il se trouve que ces transactions ont eu lieu sans qu’aucun contrat ne lie l’APN à la firme d’exécution, selon un rapport rendu public en 2010 par la Commission d’enquête administrative. Quelques années plus tard, un autre scandale allait secouer l’APN. Cette fois-ci, l’on dénombre un total de 143 chèques émis par une agence maritime et détournés à l’ordre d’une institution fictive, l’APNI (APN import/export). Cette opération frauduleuse, portant sur près de 10 millions de dollars, a commencé en 2008 pour s’arrêter en 2011. Un réseau de malfaiteurs serait parvenu à tromper la vigilance des autorités pendant quatre ans d’affilée, avec une vaste complicité au sein et au-delà même de l’APN, puisqu’un compte en dollar aurait été ouvert et via lequel toutes les transactions auraient été effectuées selon le rapport de l’ULCC (Unité de lutte contre la corruption). Un rapport qui permet aussi de cerner l’origine des récentes fraudes à l’APN, caractérisées par « la violation des dispositions de l’article 56 de l’arrêté du 16 février 2005 portant règlement général de la comptabilité publique, qui prévoit que les redevables de l’Etat s’acquittent de leurs dettes par versement d’espèces ou par la remise de chèques ou d’effets bancaires certifiés. » Il est reproché à l’APN de ne pas avoir exigé des agents maritimes des chèques ou effets bancaires certifiés. Une négligence qui a favorisé la fraude aux chèques détournés. Dans un autre registre, Alix Célestin, actuel directeur général de l’APN, a récemment été frappé d’interdiction de départ par le Commissaire du gouvernement, Jean Danton léger, dans le cadre de contrats passés avec CPS sans appel d’offres. Le directeur général de l’APN s’est empressé d’affirmer que ces contrats avaient été signés par l’ancien DG de l’APN Jean Evens Charles (avril 2004-mai 2012).