Pour une croissance Haïtienne

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Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges

Qu’il s’agisse de la dépréciation de la gourde ou de la hausse des déficits, l’économiste Pierre-Marie Boisson est très préoccupé et évoque des pistes de solutions.
Opposant à l’aide humanitaire, il plaide pour l’attraction des investissements.
Par G.A.

Né en 1953, Pierre-Marie Boisson est fondateur et président directeur général de la Société générale de solidarité (Sogesol), filiale à 50 % de la Société générale haïtienne de banque (Sogebank), spécialisée dans le microcrédit. La Sogebank est une banque commerciale détenant l’équivalent d’1,1 milliard de dollars d’actifs et une position majoritaire dans six institutions impliquées respectivement dans le crédit immobilier, le crédit à la consommation, les cartes de crédit, les transferts d’émigrés, le microcrédit et la philanthropie. Pierre-Marie Boisson est également conseiller économique de la Sogebank, dont il a occupé, de 1991 à 2006, le poste d’économiste en chef, en charge de planification stratégique, de l’analyse de l’environnement économique et du conseil en gestion financière.

Il a également été un cadre de la Société financière internationale (SFI), membre du Groupe Banque mondiale, de 1988 à 1990, et a œuvré pendant neuf ans au sein du secteur public haïtien, incluant quatre ans au cabinet technique du ministre de l’Economie et des Finances. Pierre-Marie Boisson détient une maîtrise en Administration publique et en Economie de l’Université d’Harvard, décrochée en 1988. Il est également détenteur d’une maîtrise en Administration des affaires du Arthur D. Little Management Education Institute de Boston et d’une licence en Génie civil de la Faculté des Sciences de l’Université d’ Etat d’Haïti.

L’INTERVIEW

Comment voyez-vous la situation économique actuelle, en mode de croissance ou en mode désespérance ?
« En 2016, l’économie du pays croît probablement très lentement ou sinon pas du tout même si je ne dispose pas encore de données sur l’année. L’année précédente avait été une année de faible croissance – 1,7 % – dominée par le secteur commercial et un peu par le secteur des infrastructures, notamment des travaux publics. Aujourd’hui, le seul moteur de l’économie haïtienne qui alimente la consommation, le commerce formel et informel, c’est la diaspora. Le commerce représente près de 30 % du PIB et beaucoup plus en termes d’emplois. La diaspora effectue des transferts de l’ordre de 2,1 milliards de dollars par an et cette somme, d’après les enquêtes, alimente à 100 % plus de la moitié des familles haïtiennes. Ce qui veut dire que cette moitié-là achète des biens et l’intermédiation de ces biens, importés pour la plupart, crée des emplois assez importants. En fait, la diaspora – les Haïtiens émigrés aux Etats-Unis ou en France par exemple – est le plus gros employeur d’Haïti notamment dans le secteur informel. Quand vous avez des transferts venant de l’étranger qui augmentent de plus de 10 % chaque année, cela devient donc un moteur très sérieux en matière de création d’emplois, même si ces emplois sont à faible valeur ajoutée, à faible productivité et à faible revenu. Par ailleurs, l’autre source d’alimentation du commerce et donc des devises est l’aide externe, extrêmement dépendante de la situation conjoncturelle en Haïti. La quasi-perte des crédits de PetroCaribe en 2015 a ainsi entraîné une baisse de 400 millions de dollars des flux entrants qui alimentent une partie de la consommation. Le retrait de la Minustah occasionne aussi une baisse des dollars entrant en Haïti. Cette force onusienne représentait, il y a deux ans, un budget de 700 millions de dollars dont 20 % alimentaient l’économie haïtienne. L’année dernière, la Minustah a réduit son budget de 46 %, ce qui a eu un effet dépressif. Désespérance ne sied pas pour définir la situation actuelle. Certes, elle est frustrante parce que nous avons du mal à assurer la stabilité politique et à créer des institutions pérennes ; ce qui naturellement pénalise l’économie. Pour moi, nous ne sommes pas en mode désespérance, nous sommes en mode de ralentissement économique, peut-être même d’une faible récession. »

« IL FAUT SORTIR DE L’ASSISTANAT POUR PASSER À LA CROISSANCE. AUCUN PAYS NE S’EST DÉVELOPPÉ AVEC L’AIDE EXTERNE HUMANITAIRE »

 

Comment expliquez-vous la dégringolade de la monnaie locale au point que nous ayons dépassé les 60 gourdes pour un dollar ? s’agit-il d’une crise de gestion monétaire ?
« La réponse est double. Je voudrais établir un contraste. Remontons à 2004 où il fallait 42 gourdes pour un dollar. Aujourd’hui, il en faut 60 ce qui fait environ 20 gourdes en plus, donc 50 % de plus pour un dollar américain. regardons maintenant le peso dominicain. En 2004, il fallait 28 pesos pour un dollar américain. Aujourd’hui, la République Dominicaine est passée à 45 pesos pour un dollar ; ce qui représente 66 % de dépréciation du taux de change en douze ans. Allez-vous me poser la même question si vous analysez l’économie dominicaine ? Le problème est que l’économie haïtienne est en lambeaux alors que celle de la République voisine est performante. Il n’y a pas nécessairement de relation de causes à effets entre le taux de change et une crise de gestion monétaire. J’ai toujours prôné une correction du taux de change en Haïti. Pour moi, la monnaie locale est trop forte. Une monnaie trop forte est une monnaie dont le mouvement du taux de change n’est pas proportionnel au mouvement de l’inflation. Pour être moins technique et plus précis, la différence d’inflation existante entre Haïti et ses partenaires commerciaux est trop élevée. Aujourd’hui, Haïti a un taux d’inflation de 14 % et les Etats-Unis, notre principal partenaire, a un taux de 0,5 %. Pour que le taux de change reste à un niveau compatible avec l’inflation, il aurait fallu une dépréciation de 13 %. Nous avons eu une dépréciation réelle de l’ordre de 30 % en un an. Si on compare la fin de 2003 par rapport à 2014, par exemple, Haïti n’a presque pas déprécié. Nous sommes passés de 42 gourdes pour un dollar à 45, ce qui représente 5 %. Cette dépréciation s’est accompagnée d’une inflation qui a multiplié les prix par 2,4 sur la même période ; ce qui représente 140 % d’inflation cumulée. Les prix de l’électricité ont doublé, les prix de l’immobilier ont doublé, les salaires ont triplé… Nous avons donc connu un effondrement de notre compétitivité en raison d’une situation de faible dépréciation et de forte inflation. Il fallait effectuer une correction de façon volontariste en agissant sur les masses par l’injection de gourdes dans l’économie pour équilibrer la masse de dollars et la masse de gourdes. Il est dommageable que nous ayons laissé l’économie se dollariser. Un autre facteur est, qu’au cours des deux dernières années, l’Etat s’est mis à dépenser beaucoup plus qu’il n’avait les moyens de le faire et il se retrouve maintenant à devoir payer de façon brutale des arriérés accumulés. En 2014-2015, les arriérés payés par l’Etat haïtien aux firmes de travaux publics et aux écoles impliquées dans le programme de scolarisation gratuite (PSUGO) ont frôlé 9 milliards de gourdes. C’est ce qui a provoqué la flambée du taux de change. Nous avons encore des arriérés cette année envers le Venezuela et les mêmes firmes de travaux publics payées en octobre 2014 ; le président Privert l’a dit publiquement. Actuellement, nous sommes face à une crise de gestion de finances publiques. »

DATES CLÉS
1953 Naissance en Haïti
1988 Cadre de la société financière internationale (SFI)
1991 Conseiller économique de la Sogebank
2000 PDG de la Sogesol
2016 Membre de la Société immobilière et financière SA


Faut-il recourir à la dollarisation de l’économie ?
« Pour dollariser, il faut adopter des règles de comportement. La première est de ne plus avoir de déficit budgétaire. Mais la dollarisation a ses avantages tout comme elle a ses inconvénients. Aujourd’hui, la Banque centrale dispose d’à peu près 32 milliards de gourdes, l’équivalent de 500 millions de dollars américains. Nous avons des réserves nettes de 800 millions de dollars américains. Donc, dollariser l’économie haïtienne est une possibilité actuellement parce que la BRH dispose de suffisamment de devises pour racheter toutes les gourdes qui sont en circulation. »

Nous faisons face à un double déficit : budgétaire et commercial. Avons-nous les moyens de les résoudre ?
« Le déficit budgétaire oui. Le déficit commercial non. Le déficit budgétaire est tout simplement une question de discipline. Nous pouvons toujours le corriger en essayant d’avoir beaucoup plus de recettes et de ne pas vivre au-dessus de nos moyens. C’est politiquement difficile, je le concède, parce que cela demande d’offrir moins de subventions. L’Etat haïtien a tendance à être moins discipliné du fait de la fréquence des élections telle que prévue par la Constitution. Là où il y a fragmentation politique, il y a toujours inflation et déséquilibre des finances publiques. En fait, le politique surdétermine l’économique et l’Etat est enclin à se servir de la planche à billets pour améliorer sa posture politique. Le déficit commercial, pour sa part, est l’un des phénomènes mal compris en Haïti. Annuellement, l’économie du pays reçoit quatre milliards de dollars américains. Les exportations de biens et de services représentent 1,6 milliard sur cette somme. Quand vous recevez quatre milliards, vous allez aussi importer pour la même somme. Il y a une corrélation très claire entre ce que vous recevez et ce que vous dépensez en importation. Le déficit commercial, c’est la différence entre exportation et importation. En Haïti, nous avons un déficit commercial chronique parce que nous recevons plus d’argent de la diaspora que ce que les exportations génèrent. Ma réponse est simple : oui nous pouvons équilibrer le déficit budgétaire mais cela demande un courage politique, cela demande de réduire les dépenses publiques et d’augmenter les recettes. Non, nous ne pouvons pas adresser le déficit commercial parce qu’une partie substantielle des dollars qui arrivent en Haïti et qui alimentent les importations viennent de l’extérieur. »

« ACTUELLEMENT, NOUS SOMMES FACE À UNE CRISE DE GESTION DE FINANCES PUBLIQUES »

 

CHA-JeanMarieBoissond-010416-GHR-3-12-RET-smComment faire face à l’impérialisme dominicain sur le marché formel et informel ?
« L’impérialisme que vous évoquez se rapporte au commerce. La République Dominicaine exporte pour près de 2 milliards de dollars l’an en Haïti. Les chiffres sont astronomiques. En revanche, l’exportation haïtienne vers nos voisins tourne autour de 60 à 70 millions de dollars. L’autre forme d’impérialisme, qui est plus subtile, est le fait que la République dominicaine a un PIB (produit intérieur brut) par habitant de 6 000 $ contre 850 $ pour Haïti. Il y a à peine quarante ans, nous étions proches : Haïti était à 500 $ et son voisin à 700. C’est la domination d’une économie forte sur une économie faible. La République dominicaine a mené une gestion monétaire adéquate. Pendant ces quarante années, elle est passée d’un peso pour un dollar américain à 45 pesos. Une dépréciation extrêmement importante qui a agi sur la compétitivité de l’agriculture, le tourisme, les zones franches, les exportations et sur la production en général. Les deux pays ont une population équivalente de 11 millions d’habitants. Quand vous avez un gouvernement qui reçoit de ses citoyens 11 milliards de dollars de recettes et un autre qui ne reçoit qu’un milliard, vous comprenez qu’il est plus facile pour la République dominicaine d’éduquer sa population. Par ailleurs, la République dominicaine a plus de moyens pour aller sur le marché des capitaux, émettre des titres d’obligation et de recevoir des investissements du marché des capitaux tandis qu’Haïti est à la traîne de dons venant de la Banque mondiale, de la BID ou de PetroCaribe. Il faut que l’Etat haïtien prenne les décisions politiques et de politiques publiques efficaces et efficientes pour rendre nos producteurs compétitifs. Il faut aussi guérir la porosité de nos frontières. »

Quels secteurs de production priorisez-vous ?
« Dans une économie pauvre, généralement, il y a toujours une première fenêtre de dix ans de croissance qui se trouve dans l’agriculture. Je pense que les secteurs de l’économie haïtienne qui peuvent plus facilement créer de l’emploi et améliorer le sort des Haïtiens sont l’agriculture, l’élevage, la pisciculture, le tourisme qui demande beaucoup de capitaux et beaucoup d’efforts. Haïti dispose aussi d’un potentiel énorme dans l’industrie textile. Manufacture, agro-industrie et agriculture me semblent ainsi à prioriser. »

La crise politique actuelle n’est-elle pas un obstacle à la création d’emploi et de richesses ?
« Elle est un obstacle à plusieurs niveaux. Malgré les avancées constatées ces deux dernières années, Haïti n’est jamais arrivée à plus de deux milliards d’investissements étrangers directs. La perception d’instabilité et de risque politique entraîne toujours une pénalisation au niveau de l’attraction des investissements étrangers et locaux. La stabilisation politique est, pour moi, l’une des premières conditions de croissance de l’économie haïtienne à travers des investissements privés générateurs d’emplois durables et de bonne qualité. »

« LA STABILISATION POLITIQUE EST L’UNE DES PREMIÈRES CONDITIONS DE CROISSANCE DE L’ÉCONOMIE HAÏTIENNE »


CHA-JeanMarieBoissond-010416-GHR-5-12-RET-smLes dépôts bancaires en dollars en Haïti sont aujourd’hui estimés à 2 milliards, nos réserves bancaires ne dépassent pas 800 millions, notre dette externe dépasse les 2 milliards ; comment résoudre cette équation ?
« L’avoir de la Banque centrale s’élève aujourd’hui à 1,5 milliard de dollars ; c’est cette somme que l’on compare aux réserves qui sont de l’ordre de 800 millions. Même si nous prenons cette différence seulement par rapport aux 3,3 milliards de la BRH, c’est-à-dire les dépôts bancaires en dollars et en gourdes de la Banque centrale, cela équivaut à trois mois d’importation. Pour moi, macro-économiste, trois mois d’importation c’est tout à fait adéquat. Pour que les réserves obligatoires – les dépôts que la Banque centrale impose aux banques commerciales de garder chez elle – diminuent, il faut qu’il y ait eu une diminution des dépôts de la clientèle. Sans une crise grave de confiance qui entraînerait une fuite de capitaux énorme, ces dollars vont rester à la BRH. Haïti, dans l’espace de ces deux dernières années, a perdu 400 millions de dollars de réserve. Si nous continuons sur ce rythme, nous allons dans une zone dangereuse mais nous n’y sommes pas pour l’instant. Le pays a suffisamment de réserves pour ne pas compter sur l’aide internationale pour le financement de ses élections. La dette externe est de 2 milliards ; 2 milliards par rapport à une économie de 8 milliards, cela fait 25 %. Prise de manière absolue, elle n’est pas inquiétante. »

Quel est notre avenir économique selon vous ?
« Je constate un pays qui a fait des progrès sur le plan démocratique. Nous avons un Parlement fonctionnel qui devient désormais important. Si Haïti fait l’effort qu’il faut pour stabiliser ses institutions publiques, le pays a un brillant avenir devant lui. Mais l’histoire du pays ne permet pas d’être si optimiste. Il faut sortir de l’assistanat pour passer à la croissance. Aucun pays ne s’est développé avec l’aide externe humanitaire. On se développe à travers l’attraction d’investissements rentables. La stabilisation politique passe par une constitution adaptée. Il faut une réforme constitutionnelle. »