Post-Matthew: Quand un département est traité en parent pauvre

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PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON / CHALLENGES
PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON / CHALLENGES

Le Nord-ouest est l’un des départements les plus affectés par l’ouragan Matthew. Pourtant, sa condition n’a pas déclenché une grande mobilisation en termes d’interventions humanitaires et de réhabilitation des infrastructures endommagées. La population sinistrée tente de relancer l’agriculture, l’élevage et la pêche. Une équipe de Challenges s’est rendue sur les lieux.
Par Guamacice Delice

Le département du Nord-ouest se remet tant bien que mal de Matthew.  Cependant, la tâche demeure hardie tant les dégâts causés ont été considérables, en particulier au niveau de quatre communes du Bas Nord-ouest, frappées de plein fouet par l’ouragan qui soufflait à plus de 200 km/h. L’agriculture, l’élevage et la pêche sont les trois secteurs d’activités économiques ayant subi le plus de pertes, et quatre mois après le passage de l’ouragan dévastateur, la situation reste préoccupante. En effet, en ce qui concerne les infrastructures agricoles, 75% des périmètres irrigués ont été détruits et 40% des prises de canaux d’irrigation endommagées, selon les évaluations faites par la direction départementale du Nord-ouest du Ministère de l’Agriculture des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR) qui a aussi recensé 20 kilomètres de canaux d’irrigation obstrués et 15 autres endommagés. Les ravines en crue ont causé la détérioration de 150 kilomètres de route et emporté de nombreuses plantations de bananes, de maniocs, de pois congo, de maïs et de carottes.

Des témoignages frappants
Quatre mois après les intempéries, de vastes champs sont toujours sous d’épaisses boues et des eaux qui se détournent de leur trajectoire. Une situation qui a poussé certains planteurs à vider les lieux définitivement D’autres sont partis temporairement espérant que les autorités apportent des corrections dans les bassins-versants, alors que certains font preuve de courage en se remettant au travail comme c’est le cas avec Manord qui s’adonne au sarclage de son terrain non loin de la Mairie de Jean Rabel. « Dieu a pris, Dieu redonnera. D’ailleurs, cultiver la terre c’est tout ce que je sais faire », se console-t-il.

Dans certains endroits, c’est la nature elle-même qui se charge de corriger les dégâts. Des bananeraies se reconstituent sans l’intervention de l’homme. Les cultivateurs n’ont qu’à enlever les tiges des bananiers comme le fait d’ailleurs Jacques qui brûle du bois au cœur de sa plantation située à la sortie sud de la ville de Mole Saint-Nicolas. En attendant la récolte, il recourt au commerce du charbon de bois pour pouvoir nourrir sa famille, mais indique que de nouveaux arbres ne sont pas abattus. « Nous nous servons de ceux que l’ouragan et les autres intempéries qui l’ont suivi ont laissés sur leur passage », a-t-il précisé. S’agissant d’arbres, Matthew en a jeté beaucoup, tels que des avocatiers, des cocotiers, des manguiers dont les fruits sont devenus aujourd’hui aussi rares que les bananes.

L’élevage et la pêche à relancer
Le secteur de l’élevage dans le Nord-ouest a également reçu un gros coup. Les autorités compétentes ont en effet enregistré la mort de 26 940 cabris et moutons, 537 bœufs, 264 chevaux et ânes et 346 cochons. Les volailles tuées et disparues sont au nombre de 8 479. Actuellement, ces animaux et leur viande sont très recherchés dans le département en question. Les bouchers et les éleveurs sont obligés de s’alimenter dans d’autres régions comme l’Artibonite et le Nord, voire en République Dominicaine.

DES PLANTATIONS de bananes ont été ravagées par les eaux en furie
DES PLANTATIONS de bananes ont été ravagées par les eaux en furie

La pêche semble être le secteur le plus touché, selon le constat que nous avons fait au bord de la mer de Môle Saint-Nicolas. 25 janvier 2017, les activités sont au point mort en termes de sorties et de rentrées des pêcheurs et de vente des produits de mer. Des bateaux dont la plupart sont endommagés disposent de vieilles sennes et des nasses abîmées. L’enquête du  Ministère de l’Agriculture fait état de 65 bateaux disparus, évalués à douze millions cent quatre-vingt mille cinq cent (12 187 500) gourdes. Deux Dispositifs de Concentration de Poissons (DCP) estimés à trois cent un mille cinq cent (301 500) gourdes ont été démantelés. Le rapport du MARNDR mentionne plus loin la disparition de 350 nasses dont le coût est de deux cent soixante-cinq mille (265 000) gourdes. Soixante-trois (63) filets et deux (2) sennes coûtant respectivement neuf cent quarante-cinq mille (945 000) gourdes et deux cent un mille (201 000) gourdes n’ont pas été retrouvés.

L’une des plus graves conséquences du passage de Matthew sur le Nord-ouest est la décapitalisation des familles qui font face actuellement à la hausse vertigineuse du coût de la vie. Grandes productrices de bananes avant l’ouragan, les 4 communes du Bas Nord-ouest sont réduites à leur plus simple expression. Le charbon de bois devient donc l’alternative principale à Jean Rabel et à Môle Saint-Nicolas. Sur la cour de chaque maison, des sacs de charbon sont empilés. D’épaisses fumées montent des champs et des montagnes des deux côtés de la route. Le désespoir est vif sur le visage des habitants qui dénoncent l’indifférence des autorités locales.

Nous rencontrons Lucienne et Guerda, deux femmes d’ âge moyen, retrouvées aux alentours de l’une des maisons qui restent encore debout au bord de la mer. La mort dans l’âme, elles nous dirigent vers les demeures qui ne sont toujours pas réhabilitées faute de moyens. Lucienne affirme n’avoir jamais entendu parler de l’aide au Môle. « L’aide est arrivée dans la ville et est restée dans la ville », déplore Guerda, également très en colère contre les autorités locales. « Si on proteste, on vous propose quatre feuilles de tôles, qu’est-ce que peuvent faire quatre feuilles de tôles ? », se demande Lucienne.

Blottie contre une cuvette en train de laver le linge, Madeleine raconte ses calamités depuis le passage de Matthew. « Il ne reste que l’emplacement de la maison dans laquelle je vivais ». Plus loin, à quelques mètres, c’est Félius qui parle au téléphone avec sa fille vivant à Port-au-Prince voulant avoir de ses nouvelles. Malheureusement, aucun de ses quatre enfants n’est en mesure de l’aider à reconstruire sa maison, dont les débris sont encore présents dans les sables. Felius vivait de l’élevage, Matthew lui a tout pris.  « J’ai perdu une douzaine de cabris et moutons », nous raconte ce vieux de 60 ans dans une amabilité enfantine.

DE VASTES champs agricoles abandonnés faute de moyens nanciers
DE VASTES champs agricoles abandonnés faute de moyens nanciers

Georges est pêcheur. Avant l’ouragan, il pouvait gagner entre 2 500 et 15 000 gourdes en une semaine grâce à ce métier. Maintenant, s’il survit c’est grâce à un emploi temporaire sur des installations hôtelières qui ont été elles aussi la cible de Matthew. Les activités de pêche sont au point mort à Môle Saint-Nicolas, confirme Georges. « J’ai perdu des matériels, mais mon canot est là. Il a seulement subi des dommages dont je m’occuperai bientôt. J’attends de collecter un peu d’argent », indique-t-il. En termes d’assistance, Georges affirme n’avoir reçu qu’un rouleau de fil des mains d’un certain Harry Gang, un étranger, qui est déjà reparti.  Père de 4 enfants, Georges commence à réunir des matériels pour pouvoir regagner la mer. Mais, il souhaiterait avoir un « gros bateau à moteur bien équipé », pour pouvoir se rendre en haute mer, à l’instar des Dominicains. « Comme ça, on éviterait de pêcher les petits poissons », explique-t-il.

Alors que le responsable du MARNDR du Nord-ouest a fait état d’interventions urgentes d’ONGs partenaires, Georges prend le contre-pied. « Il n’y a pas d’ONGs, seulement des gens qui viennent jouir de la mer et circuler à bord de voitures luxueuses », désapprouve-t-il, espérant que les éventuels donateurs viennent en personne faire leurs dons à la population. Une position partagée par Lucienne et Guerda ainsi que par Lenord, un autre pêcheur qui semble perdre tout espoir de pouvoir un jour retoucher un aviron.

Des interventions quatre mois après
Le MARDR est sur le point d’apporter des réponses, bien que tardives, aux dégâts causés par Matthew à travers sa représentation dans le Nord-ouest. Il a en ce sens déposé huit millions (8 000 000) de gourdes sur le compte de la direction départementale. Quatre millions (4 000 000) de cette somme doivent servir à corriger ou traiter les ravines dans les quatre communes du Bas Nord-ouest. Les quatre autres millions permettront de curer les canaux d’irrigation. Selon Sonel Leblanc, le directeur départemental, les opérations de ciblage ont déjà eu lieu de concert avec les autorités et les partenaires locaux ainsi que les associations d’irrigants. Il entend mettre l’accent sur les ravines qui débouchent sur les périmètres irrigués d’où partent les sédiments obstructifs. « Les firmes devant effectuer les travaux ont déjà été recrutées. Les contrats sont à l’étude au niveau de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif. Dès qu’il (le tribunal administratif) nous donne le feu vert, nous lancerons les travaux », promet M. Leblanc, selon qui des membres de la population vont pouvoir respirer un peu grâce à de petits emplois qui leur seront offerts.