Post-Matthew, comment ne pas réitérer les erreurs de 2010 ?

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Un peu plus d’un mois après le passage de l’ouragan Matthew, les autorités semblent s’emmêler les pinceaux sur le terrain. Dans les zones affectées, personne ne semble être satisfait de la rapidité et l’ef cacité dans la gestion de l’aide. Le séisme de 2010 a pourtant donné pas mal de leçons qui pourraient servir à mieux gérer l’après Matthew.

Par Ralph Thommassaint Joseph

Pour avoir été premier ministre en 2010 et coprésidé la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) avec l’ancien président des États-Unis, Bill Clinton ; Jean Max Bellerive connaît une réalité un peu similaire à la situation post-Matthew. En revanche, il reconnaît qu’il existe plusieurs points de distinction entre le séisme de 2010 et l’ouragan Matthew qui permettraient une meilleure gestion de la catastrophe. Contrairement à 2010, cette fois-ci, l’État n’est pas à genoux, les instances de décisions fonctionnent et les personnes préposées à prendre les décisions sont toutes à leur poste. Pour l’ancien Premier ministre, aujourd’hui chef de cabinet du président Jocelerme Privert, « Il faut que l’État haïtien, dans toutes ses composantes, soit le point d’entrée de toutes les bonnes volontés ». Cette nécessité de coordonner toutes les interventions sur le terrain a été, à maintes reprises, martelée par différents membres du pouvoir en place. 2016 s’annonce différente de 2010.

challenges5Sur le terrain, le journaliste Jethro Sereme observe avec douleur le désespoir sur le visage des gens. Il vient de rapporter sur sa page Facebook qu’un convoi humanitaire a été attaqué, et des policiers se sont fait agresser dans la commune de Torbeck dans le département du sud. « Depuis le début, nous con e-t-il, il n’y a eu aucune coordination sur le terrain. L’État n’est pas présent et au niveau de la mairie des Cayes,des con its divisent les maires.

Le gouvernement ne comprend pas l’ampleur des dégâts. » En effet, l’État haïtien a du mal à évaluer les dégâts. À la Direction de la Protection Civile (DPC), il a fallu plusieurs rendez-vous pour qu’au final on nous dise d’utiliser les chiffres qui remontent à plus de 20 jours de la catastrophe. Entre le gouvernement central et les autorités locales, les chiffres fournis aux médias diffèrent.

L’État entend tout contrôler

Très rapidement, le gouvernement s’était montré mobilisé pour gérer l’urgence. Le ministre de l’intérieur et des collectivités territoriales, François Annick Joseph, a annoncé débloquer un peu plus de 51 millions de gourdes des fonds d’urgence pour venir en aide aux sinistrés.
Pour mieux contrôler les différentes interventions sur le terrain, malgré les pressions d’organismes internationaux, le gouvernement a préféré ne pas décréter l’état d’urgence. Selon le ministre de l’économie et des finances, Yves Romain Bastien, cette décision facilite l’État dans le contrôle des contrats d’achat de biens et de services. Toutefois, le gouvernement reconnaît qu’il existe « une situation d’urgence humanitaire », selon le ministre de la Planification, Aviol Fleurant. C’est d’ailleurs le concept que le gouvernement entend vulgariser pour qualifier la situation. Et pour faciliter l’entrée des dons humanitaires dans le pays, il a annoncé l’ouverture de « guichets d’urgence » au niveau des douanes de Malepasse et de Port-au-Prince.

« Le président ainsi que le Premier ministre avaient décidé par comparaison à ce qui s’était passé au cours de la période post-séisme de 2010, où l’État était à genoux que nous prenions le leadership de l’urgence, de la coordination de l’aide et de la coopération humanitaire pour démontrer qu’il existe un État qui travaille pour la population », a déclaré le ministre Aviol Fleurant. De temps à autre, les membres du gouvernement ne manquent pas d’insister sur l’obligation que la gestion de l’aide passe à travers les structures du gouvernement.

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Pourtant, dans une note de presse datée du 17 octobre 2010, la Présidence se montrait préoccupée quant au fait que les distributions soient effectuées sur une base politique et partisane. Dans une note, elle dénonce et condamne l’accaparement et le détournement de l’aide humanitaire. En effet, une partie des dons destinés aux sinistrés, entreposés au parc industriel de SONAPI, sont récupérés par des parlementaires.

Favoriser les entreprises locales

« Nous ne voulons pas de la solidarité internationale » déclare péremptoirement l’homme d’affaires, Réginald Boulos. L’ancien président de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti estime qu’aujourd’hui Haïti dispose de suffisamment de moyens pour engager un partenariat avec la population haïtienne. Il révèle qu’au niveau du secteur privé, on envisage déjà d’accompagner les populations victimes, non pas par la distribution de kits alimentaires, mais en leur redonnant les moyens nécessaires pour relancer la production agricole. « Nous étudions les possibilités pour donner aux pêcheurs les moyens matériels pour relancer la pêche et apporter aux paysans les semences qu’il faut ». Pour Reginald Boulos, la solidarité internationale est « le plus grand destructeur de la production nationale ».

Pour sa part, l’entrepreneur Daniel Jean Louis, voit les choses différemment. Au lendemain du séisme, il a écrit l’ouvrage intitulé « From Aid to Trade », après avoir constaté la faillite de la gestion de l’aide humanitaire. Cette année, il plaide pour que, dans la gestion post-Matthew, l’aide humanitaire ne concurrence pas les entreprises locales contrairement à 2010. Il estime que jusqu’ici, le secteur privé haïtien n’a pas vraiment les moyens d’ aider les victimes.

C’est ainsi qu’il a lancé immédiatement après l’ouragan, le mouvement de mobilisation des entreprises locales pour apporter l’aide aux victimes. Avec le slogan « Haitian Business First », il veut faire passer le message que la situation post-Matthew doit permettre aux entreprises locales de se renforcer. « L’aide doit supporter les entreprises privées locales, a n qu’ à la prochaine catastrophe, on ait assez d’entreprises, payant assez de taxes pour que l’État ait les moyens », avance-t-il. Daniel Jean Louis, à travers le site haititrade. com connecte les ONG aux entreprises locales pour faciliter l’approvisionnement.

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Quid de l’action des ONG ?

Sans expertise véritable en matière de gestion des désastres, l’État haïtien est condamné à travailler avec les ONG pour un meilleur impact dans la gestion post-Matthew. Yolette Etienne, directrice de l’ONG Action Aid, estime que l’initiative de l’État de vouloir coordonner l’action humanitaire est une initiative louable. « Nous savons que l’État n’est pas en mesure d’assumer ce leadership en raison de ses faiblesses. La responsabilité des ONG internationales est d’aider à développer cette coordination et ne pas entreprendre des actions parallèles a n de le miner. La stratégie est d’appuyer l’État et les organisations locales ».

Contrairement à 2010, les ONG agissent avec beaucoup de discrétion sur le terrain. « Je connais des organisations qui agissent complètement en marge de l’État sur le terrain. Elles font des choses vraiment illégales dans le Grand Sud », révèle un acteur humanitaire. Elles sont nombreuses à faire déjà des évaluations sur le terrain pour justifier des interventions.

Le ministre de la Plani cation et de la coopération externe, dans une adresse à des représentants d’ONG, les a appelé à jeter un regard sur le passé. Il a recommandé de faire un zoom sur la situation post-séisme de 2010 où « une ef cacité en matière de coopération humanitaire et de coordination des activités des ONG a gravement fait défaut ».

Un bilan qui s’entrevoit

Le bilan post-Matthew s’annonce déjà mitigé. Il est difficile du côté du gouvernement de récupérer les équipements du Centre National des Équipements (CNE) confisqués par certains parlementaires pour leur usage personnel. Au parlement, un groupe de sénateurs a interpellé le ministre de l’Intérieur à cause de la mauvaise gestion de la catastrophe, disent-ils. Le premier ministre, de son côté, est fortement critiqué pour son mutisme. Le Président de la République, embarrassé par la mauvaise distribution de l’aide, ne cesse de rappeler aux autorités de l’État, que tout doit être mis en œuvre pour que l’aide arrive véritablement aux victimes.

Les 23 et 24 mai 2016, s’est tenu à Istanbul le sommet mondial sur l’action humanitaire. Cet évènement qui a réuni des politiques, universitaires, membres d’organisations humanitaires et de la société civile se veut un tournant dans la façon dont la communauté internationale fait face aux crises pour prévenir les souffrances humaines. Haïti s’est fait représenter par une délégation d’une vingtaine de membres incluant une douzaine de cadres de l’État.

S’il faut tirer les leçons de 2010 en Haïti, on se souviendra que jusqu’à présent, aucune instance ne peut faire un bilan exhaustif des sommes dépensées en Haïti dans la gestion postséisme. On sait du moins que des milliards de dollars ont été injectés et pourtant, Haïti est devenu plus pauvre que jamais. Cette fois, l’État haïtien, contrairement à 2010, assumera en grande partie la mauvaise coordination ainsi que la piètre gestion des interventions sur le terrain.