Police universitaire, un dossier brûlant au sein de l’UEH

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

La décision de créer une police universitaire alimente les débats au niveau du Conseil de l’UEH et au sein des étudiants. Entre protéger les facultés et dissuader toute tentative de protestation des étudiants, l’objet de cette disposition inquiète. Il s’agit d’un dossier brûlant qui risque d’ébranler le fonctionnement des facultés d’État.
Marc-Evens Lebrun

21 mois après l’élection du recteur Fritz Deshommes à la tête de l’Université d’État d’Haïti (UEH), il est question de l’établissement d’une police universitaire. Après une élection qu’il a remportée face au professeur Allain Gilles avec 13 voix contre 10, le 17 mai 2016, l’ancien vice-recteur et actuel numéro 1 du rectorat se voit dans l’obligation de sécuriser les espaces des différentes facultés. Des espaces qui, par manque de sécurité, ont entraîné la mort de plusieurs étudiants dont Damael D’Haïti, tué par balle en 2012 dans la cour de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques (FDSE). Pourtant, les premières promesses du nouveau recteur élu ont été « d’enclencher le processus d’institutionnalisation de l’UEH et d’obtenir l’adoption de la loi organique devant réglementer le fonctionnement de celle-ci » et dans un deuxième temps de « mettre à exécution le plan stratégique de l’UEH, élaborée en 2011, qui prévoit entre autres, d’améliorer les conditions de travail des professeurs et du personnel administratif et aussi l’avenir des étudiants ».

 Avant même la moitié de son mandat, plusieurs évènements ont envenimé la crise à l’UEH. Après la fermeture de la Faculté d’Ethnologie (FE), de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) et l’École Normale Supérieure (ENS), la situation de l’Université d’État, qui a compté dans ses registres des professeurs de renom comme le Docteur Jean Price-Mars, va de mal en pis. La sécurité des vies et des biens de chaque professeur, étudiant et personnel administratif devient de plus en plus préoccupante, à tel point que la présence policière est sollicitée.

« L’Université d’État d’Haïti sera bientôt dotée d’une police universitaire », a annoncé le recteur de l’Université d’État d’Haïti (UEH), Fritz Deshommes, le 28 décembre 2017. Cette décision a été prise par le Conseil universitaire qui estime nécessaire que des agents soient placés dans les différents espaces facultaires. « Un certain nombre d’agents de sécurité sont en formation à l’Académie Nationale de Police », précise le recteur Deshommes. Par ailleurs, « ils auront entre autres missions : d’intervenir en cas de dérapage dans les mouvements qui seront engagés par des groupes d’étudiants » a ajouté le numéro un du rectorat de l’UEH.

Une décision qui a été formalisée par le Conseil Universitaire au cours de la deuxième session ordinaire qui s’est tenue à Montrouis après maintes rencontres, du 26 au 28 janvier 2018. Au point 9 de la résolution, il est écrit : « S’agissant de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH), le Conseil Universitaire (CU) a noté que le déploiement d’agents de la PNH à l’intérieur de cette entité, en conformité avec sa résolution du 27 décembre 2017, a permis la réussite partielle du processus de choix de cours. Le Conseil condamne les agissements violents d’un groupe d’individus mené par le nommé Kébert Bastien contre des installations de la faculté ». Une décision que le Conseil universitaire affirme avoir prise en vertu de l’article 11 des dispositions transitoires de février 1997 qui fait de lui « l’instance chargée de prendre toutes les dispositions susceptibles de garantir le fonctionnement de l’UEH ».

Comment une unité spéciale peut-être crée au sein de la PNH ?
Selon un inspecteur de la DCPJ qui souhaite garder l’anonymat, la création d’une unité spéciale au sein de la PNH dépend beaucoup plus des principes administratifs que d’une loi spéciale. Dès qu’il y a une nécessité d’ordre sociétal en matière de sécurité, l’article 34 de la constitution de 1987 et la loi du 29 novembre 1994 portant création et fonctionnement de la PNH donnent des attributions au Directeur Général de la PNH pour répondre aux besoins de sécurité, en son article 23. Dans le cas de la Police Universitaire, la démarche devrait partir du CU qui, par sa résolution, doit solliciter l’approbation du CE qui, lui-même, fera les recommandations du CU au DG de la PNH. Le DG à son tour doit avant tout soumettre le dossier par-devant le Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN) qui est la plus haute instance au sein de la PNH, selon l’article 11 de la loi de 1994. Le DG doit ensuite prendre des directives pour analyser la nécessité de la création d’une unité spéciale, définir sa mission et son attribution. Une fois devant le CSPN, avec l’approbation du premier ministre responsable en chef de la PNH, une unité spéciale peut être créée en fonction des besoins en matière de sécurité. Et comme le prévoit l’article 34 de la constitution de 1987 amendée le 9 mai 2011 : « Les forces de l’ordre peuvent intervenir dans l’enceinte des établissements d’enseignement, en accord avec la direction desdits établissements ».

Des matériels de l'UEH utilisés comme barricades.
Des matériels de l’UEH utilisés comme barricades.

Une police universitaire, pour quelle nécessité ?
« La notion de sécurité n’est pas le principal problème de l’UEH, il est plus qu’urgent que l’UEH dispose de bonnes bibliothèques, de cafeterias, de bons cursus académiques et de mesures de renforcement des capacités pour les enseignants », déclare Lacks-Guvens Cadette, étudiant sortant de la FDSE. Le jeune juriste se dit préoccupé par cette mesure qu’il qualifie de dominatrice, qui ne vise selon lui qu’à tuer dans l’œuf toute forme de protestation des étudiants. « Cette décision peut être considérée comme un moyen de contrôle sur les formes de divergences idéologiques existant au sein de l’UEH, sachant à quel point les étudiants ont été impliqués dans le départ de certains chefs d’État ». À en croire les dires de ce jeune juriste, il y a bien d’autres véritables préoccupations au sein de l’UEH, avant de se soucier de créer une police universitaire. Car selon lui, « les problèmes liés aux protestations des étudiants ne peuvent être résolus par une police universitaire, au contraire celle-ci ne fera que rallonger la liste des problèmes déjà existants ».

Des agents de sécurité placés à l'entrée d'une faculté publique.
Des agents de sécurité placés à l’entrée d’une faculté publique.

La FE et la FASCH en ligne de mire
Parmi les considérants précédant la résolution adoptée le 27 décembre 2017, l’un d’entre eux cible spécialement la Faculté d’Ethnologie FE et la Faculté des sciences humaines FASCH, en précisant qu’un groupuscule empêche le fonctionnement normal de la FASCH et la FE depuis des mois. Sur ce, le conseil universitaire de l’UEH (CU), dans un communiqué de presse daté du 4 janvier 2017, demande au Conseil exécutif (CE) de « solliciter dans les meilleurs délais une présence policière dans l’enceinte de la faculté des sciences humaines et de la faculté d’ethnologie pour que l’ordre y soit rétabli jusqu’à nouvel ordre ».

Controverse entre le recteur et le directeur général de la PNH
« Il n’y aurait ni de police universitaire, ni de police parlementaire, encore moins de police municipale dont réclament certains maires », selon ce qu’a fait savoir le directeur général de la PNH, Michel-Ange Gédéon, qui intervenait sur un média de la capitale. « Toutefois, la PNH peut venir en aide à une institution qui la sollicite, car elle est l’institution compétente en matière de sécurité publique sur le territoire national », a-t-il ajouté. Un discours qui met à mal le projet de création de la police universitaire tant souhaitée par les membres du rectorat de l’UEH.