Plaine du cul-de-sac : nappes d’eau en danger

1276
Georges H. Rouzier / Challenges

Depuis 2008, le débordement du lac Azuei a englouti 500 hectares de terres agricoles.

Petit à petit, l’eau salée s’infiltre dans l’aquifère de la Plaine du Cul-de-Sac. Une catastrophe écologique de grande ampleur menace l’alimentation en eau de plus de 50 % de la capitale.

Pour desservir la capitale, il faut chaque jour 300 000 m3 d’eau. La DINEPA avec ses 18 forages dans la Plaine ne fournit que 110 000 m3, relate Emmanuel Molière, directeur du Centre technique d’exploitation de l’Office régional d’eau potable et d’assainissement-Ouest (OREPA). En plus des puits domestiques, chaque jour, des centaines de milliers de litres d’eau sont débitées par des camions-citernes privés pour desservir les zones non alimentées par la DINEPA (Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement).

Depuis 1991, aucune instance ne mesure la quantité d’eau douce débitée chaque jour, ni celle qui vient remplir les nappes. Les paramètres hydrométriques sont pourtant d’une grande importance pour déterminer leur mode d’exploitation. Ni le Service national des ressources en eau du ministère de l’Agriculture, ni la Direction des ressources en eau du ministère de l’Environnement n’étudient les paramètres hydrogéologiques de la Plaine du Cul-de-Sac.

Au niveau du Comité interministériel d’aménagement du territoire (CIAT), il existe une cellule Bassins-versants et Ressources en eau chargée de définir une politique de gestion des ressources en eau. Pourtant, sur le site du ministère des Travaux publics, on peut lire que celui-ci prend l’initiative en ce domaine parce qu’aucune instance gouvernementale ne semble en mesure de réagir efficacement.

Le déficit d’infiltration
Les aquifères sont les réservoirs d’eaux souterrains, alimentés à partir des précipitations. Pour les exploiter, il faut que la quantité d’eau douce débitée soit inférieure à celle emmagasinée. Sinon, il se crée un déséquilibre que l’eau de la mer vient combler. Cette intrusion d’eau salée dans la nappe d’eau douce est connue sous le nom de salinisation. Le phénomène, une fois entamé, est irréversible. C’est la menace qui pèse sur l’aquifère de la Plaine du Cul-de-Sac, en raison d’une mauvaise exploitation des eaux. Avec des bassins-versants dégradés, l’infiltration efficace des eaux de pluie est nettement inférieure au ruissellement de surface. L’urbanisation accélérée de la Plaine crée une imperméabilisation de la surface qui accentue ce déficit d’infiltration.

L’eau saumâtre du lac Azuei, en expansion, risque aussi de s’infiltrer dans les nappes de la Plaine et de contaminer l’eau douce. « Depuis 2008, nous observons le débordement du lac : 500 hectares de terres agricoles et des habitations ont déjà disparu et les sources aux alentours sont contaminées », souligne Emmanuel Molière.

L’EAU SAUMÂTRE DU LAC AZUEI, EN EXPANSION, RISQUE AUSSI DE S’INFILTRER DANS LES NAPPES DE LA PLAINE ET DE CONTAMINER L’EAU DOUCE

 

La salinité et la pollution en expansion
Une étude de l’Université Quisqueya montre que de 1988 à 1999, la salinité de l’eau de la Plaine a connu une augmentation de 246 %. En 2003, sur 16 forages de la zone sud-ouest, on constatait un taux moyen annuel d’accroissement de 3 % de salinité par rapport aux résultats des analyses de 1999. Selon l’hydrogéologue Lionel Rabel, cette élévation de la salinité est due à la forte concentration des puits et des pompes dans cette zone. « On ne devrait pas exploiter plus de 200 000 m3 d’eau par jour, or on est à environ 400 000 m3 actuellement », précise-t-il.

Timothé Jackson / Challenges
Timothé Jackson / Challenges

La dinepa (ici l’agence de Delmas), dispose de 18 forages dans la Plaine.

La salinité en chlorure peut favoriser le cancer du col de l’utérus, l’hypertension, des troubles rénaux, la morbidité et la mortalité infantile. Des études révèlent par ailleurs la présence de coliformes fécaux dans les eaux de la Plaine à cause du contact entre les latrines et les nappes d’eau. Les eaux usées déversées dans des fosses en contact avec les nappes et l’implantation de certaines industries sont à la base d’une pollution aux métaux lourds. Une quantité importante de plomb, de chrome et de nickel est constatée dans les eaux de la Plaine.

Pour les spécialistes, les causes réelles de la salinisation tiennent plus à la gestion des eaux qu’à leur exploitation. Aussi recommandent-ils la création d’une agence régulatrice de l’eau avec une législation appropriée. Il est indispensable d’avoir un plan d’urbanisation capable d’éviter la contamination des eaux, sinon des millions de personnes seront privées d’eau dans une capitale qui grandit de jour en jour.

Ralph Thomassaint Joseph