Pierre Negaud Dupenor: Églises en Haïti ultime espoir dans une société désemparée ?

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Karl-heins Deroches
Karl-heins Deroches

Pierre Negaud Dupenor spécialiste en Communication sociale et Coopération internationale est Professeur à l’Université d’État d’Haïti.

«Failli », c’est le qualificatif utilisé depuis quelques années pour caractériser les États, comme Haïti, qui peinent à garantir les droits et besoins les plus élémentaires de leur population. Si tous les droits civils, économiques et politiques ont la vie dure en Haïti, exception est faite pour celui garantissant la liberté religieuse. C’est le seul droit dans le pays à être garanti de manière quasi absolue. Les politiques ont bien compris que c’est le seul droit qui permet à la population de rester debout, à travers l’espérance dans une vie éternelle après la mort où le bonheur et la félicité ne seraient plus un leurre mais un acquis. Voilà sur quoi se base le fonds de commerce de nombre de leaders et groupes religieux qui exploitent l’obscurantisme d’un peuple en mal d’existence. Espérer en Haïti, ça coûte cher. C’est devenu un concept-produit de luxe, accessible à coups de dîmes et d’offrandes, au détriment d’un peuple naïf et analphabète qui croupit dans la plus abjecte des misères. En cela, la religion serait-elle la plus belle escroquerie « légale » que l’homme ait jamais mise en place ? Aujourd’hui, il existe presque autant d’églises que de guichets (banques) de borlette en Haïti.

« De nombreux leaders, pères spirituels et groupes religieux exploitent l’obscurantisme d’un peuple en mal d’existence. »

Pourquoi dans un pays aussi pauvre, où plus de 60 % de la population sont au chômage, avec plus de 6 millions de personnes dans l’incapacité de satisfaire à leurs besoins de base, existe-t-il autant de « guichets religieux » qui se font appeler « églises » ? Pourquoi, en dépit de la difficulté de milliers de gens à répondre à leurs propres besoins matériels et ceux de leurs familles, parviennent-ils à alimenter les guichets religieux jusqu’à les rendre prospères ? Pourquoi certaines familles peinent à payer l’écolage de leurs enfants alors qu’elles font tourner le fonds de commerce des églises ? Pourquoi, même avec une augmentation de l’inflation de près de 400 % en seulement 4 ans (2014-2018), et une dévaluation de la gourde de plus de 50 % en trois ans, nous accrochons-nous plus viscéralement à la religion en Haïti ? En fait, nous, Haïtiens et Haïtiennes, nous accrochons à la religion parce que c’est le seul repère auquel nous accrocher. Dans une démarche individualiste de survie, sauve qui peut, le salut étant personnel, et l’espérance de vie des Haïtiens (64 ans, selon l’OMS), s’amenuisant de jour en jour en raison des risques sismiques, d’AVC et d’arrêts cardiaques, d’accidents de la route, de « balles perdues », d’attaques à mains armées et risques de « kout poud », le seul moyen pour nous d’assurer notre survie n’est autre que dans l’espérance d’une vie éternelle où nous pourrons enfin « être » avec tout ce que cela implique. Nous nous accrochons à la religion parce que nous sommes en proie à de sévères troubles psychopathologiques, les églises devenant de véritables asiles psychiatriques où des gens plus aveuglés que nous s’improvisent pasteurs, leaders, prophètes, anciens et pères spirituels. Les services religieux, organisés dans certaines congrégations sur fond de danses et de déhanchements, servent de cure pour apaiser ce peuple livré à lui-même et résigné à son sort. Nous nous accrochons à la religion parce que beaucoup d’entre nous ont mauvaise conscience. Dans ce pays où les gens subissent et font subir toutes sortes d’injustices, où la corruption devient réflexe dans toutes les sphères de la société, pour les âmes sales et corrompues, il n’y a pas de meilleurs endroits que les églises pour reposer leur conscience tourmentée. D’autant plus qu’avec la grâce comme prétexte, donc la nouvelle alliance, tout semblerait pouvoir nous être pardonné, en toute impunité. Si nous, les 52 % de chrétiens protestants d’Haïti, avions compris le sens et l’essence de la parabole des talents racontée par Jésus, nous nous mettrions dès maintenant au travail, chacun utilisant ses dons et talents, pour sortir ce pays de son abîme. La religion ne développera pas Haïti. Il est temps que les Haïtiens cessent de croire que Dieu fera quelque chose pour ce pays. Il n’y a que par l’éducation, la science et l’action humaine que le développement sera possible.