Peut-on se défaire de l’emprise des organisations internationales?

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Cossy Roosevelt/ Challenges

A la tribune des Nations Unies en septembre dernier, le président Jovenel Moïse a plaidé en faveur d’un changement de paradigme dans la façon dont l’aide au développement est octroyée à Haïti. Une intervention qui fait suite aux émeutes consécutives à l’augmentation des prix de l’essence sur le marché local et qui implique en quelque sorte le Fonds Monétaire International (FMI).
Par Wandy Charles

Depuis les violentes émeutes éclatées en juillet 2018 en Haïti, le FMI est sur le banc des accusés. Dans les débats publics, on accuse le Fonds Monétaire International, à tort ou à raison, d’avoir mal « conseillé » le gouvernement haïtien sur l’augmentation du prix de l’essence. L’insurrection populaire qui en a découlé a coûté à Jack Guy Lafontant son poste de Premier ministre et fragilisé le pouvoir de Jovenel Moïse. Le président de la république, à la Tribune des Nations Unies, s’en est plaint et a souhaité une nouvelle approche dans ses relations avec les organisations internationales d’aide au développement. « S’il est vrai que l’approche des partenaires internationaux est souvent étriquée, segmentée et inflexible, il n’en demeure pas moins que, du côté haïtien, la vision est trop limitée et même simpliste », de l’avis des économistes, hommes politiques et spécialistes de relations internationales.

Remettre en question la stratégie des partenaires
Pour le Président haïtien, cette fâcheuse et douloureuse expérience qu’a vécue le pays est une réaction aux exigences du Staff Monitored Programme conclut avec le Fonds Monétaire International. À ce propos, Jovenel Moïse déclarait : «ce soubresaut enregistré a été en grande partie la résultante d’une vision trop étroite de l’aide au développement qui ne permet pas toujours à nos partenaires internationaux de reconnaître la nécessité d’une approche moins fragmentée, moins rigide, plus intégrée, bref, plus cohérente des problèmes interdépendants de développement et de sécurité ». Le chef de l’Exécutif haïtien qui dit avoir tiré les enseignements de cette crise, avance que « les réformes structurelles sont des processus de longue haleine. Celles-ci, tout en étant indispensables, ne peuvent pas être entreprises dans de courts laps de temps et les conditions souvent trop sévères imposées par les partenaires techniques et financiers, sans tenir compte de la réalité socio-économique de chaque pays ». Le locataire du Palais national a sa propre vision de l’aide au développement. Il a d’ailleurs opté pour une stratégie de pérennisation de la paix et des acquis, à travers plus de moyens susceptibles de permettre à Haïti de surmonter ses handicaps structurels, de relancer notamment l’investissement public dans les infrastructures essentielles et de surmonter les obstacles auxquels se heurte la croissance et qui maintiennent près des trois quarts de la population en dessous du seuil de pauvreté.

« Le problème est avant tout local»
Analysant la nécessité pour Haïti de changer de paradigme de coopération, le président de l’Association des Économistes Haïtiens maintient que le problème est d’abord local. Eddy Labossière affirme que « la situation calamiteuse de l’économie haïtienne ne dépend pas uniquement de l’approche des partenaires techniques et financiers d’Haïti ». Le professeur d’Économie souligne que nos dirigeants doivent changer « ce mode de gouvernance économique irrationnel et non-productif » avant d’aller se plaindre ou demander de l’aide. Une position largement partagée par Clarens Renois, le secrétaire général du parti UNIR, suggérant que cette rupture que prône le Président haïtien doit commencer au niveau même de son administration. L’ex journaliste ajoute sans détour que « l’Étranger ne nous prendra jamais au sérieux si nous ne sommes pas prêts à conduire une politique transparente et garantir une saine gestion des ressources publiques ».

Georges H. Rouzier/ Challenges

En ce sens, il encourage Jovenel Moïse à mettre de l’ordre au sein de l’administration publique et prendre le ferme engagement de s’attaquer réellement à la corruption sous toutes ses formes. Selon lui, il faut commencer par une cure de dégraissage des salaires mirobolants des dignitaires de l’État, une révision des frais de per diem qu’on accorde aux officiels qui fourmillent la fonction publique. « Le pays ne peut plus continuer à financer un déficit budgétaire d’environ 21 milliards de gourdes juste pour faire fonctionner l’appareil de l’État, sans financer le moindre investissement », enchaîne le docteur en Économie Eddy Labosierre. L’expert appelle une fois de plus à « engager la réforme fiscale, budgétaire, monétaire et commerciale dans le pays si l’on veut que l’international nous respecte ».

L’aide au développement n’a jamais développé aucun pays
Fernando Estimé, spécialiste en relation internationale, s’aligne sur la position du Chef de l’État haïtien en soutenant que la vision de « l’aide au développement est trop étriquée ». Il explique que certains bailleurs ont leur propre plan tout fait, taillé sur mesure, sans tenir compte du contexte et de la réalité du pays à qui l’aide est destinée. Conséquemment, il en résulte une mauvaise coordination sur le terrain et dans l’application des accords. « Le Président de la République ne peut pas changer cela à coups de discours. Le changement souhaité doit passer nécessairement par l’élaboration d’une politique qui tient compte des priorités et d’une vision nationale », soutient Fernando Estimé. Cette politique doit être portée par les ministères sectoriels, notamment le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe qui sera engagé dans les discussions avec les partenaires internationaux. Mais, même à ce stade, Haïti n’a pas le niveau d’habilité requise pour négocier. « Les grandes puissances décident souvent à la place des petits pays qui dépendent de l’aide et n’ont pas les ressources suffisantes pour adresser correctement leurs maux ». La moindre chose dont le pays peut s’assurer c’est de bien analyser les clauses des contrats. Car, les organisations qui accordent les crédits, dont le FMI, imposent toujours leurs propres balises. Une telle attitude ne peut que limiter les dégâts, puisque dans le carcan de l’assistanat aucun pays n’en sort vivant. Et ce n’est pas le consultant en relation internationale, Fernando Estimé, qui viendra dire le contraire. « L’aide au développement n’a jamais aidé aucun pays sur la terre à atteindre le développement », fulmine-t-il. Dans ce cas, Haïti n’a qu’un seul choix, celui de renoncer à vivre au-dessus de ses moyens et à axer son économie sur la relance de la production nationale.

Fernando Estimé, spécialiste en relation internationale.Timothe Jackson/ Challenges
Fernando Estimé, spécialiste en relation internationale. Timothe Jackson/ Challenges
Frédéric Gérald Chéry, économiste.<br />Rapl Thomassaint/ Challenges
Frédéric Gérald Chéry, économiste.
Rapl Thomassaint/ Challenges

 

Eddy Labossière, économiste.<br />Timothe Jackson/ Challenges
Eddy Labossière, économiste.
Timothe Jackson/ Challenges
Jovenel Moïse, Président de la république. <br />Timothe Jackson/ Challenges
Jovenel Moïse, Président de la république.
Timothe Jackson/ Challenges


Il faut une vision plus structurante

Aussi rigide que puisse paraître l’approche des partenaires internationaux, l’économiste Frédéric Gérald Chéry soutient que l’aide au développement n’est jamais vraiment libérée. « Il s’agit d’une perception », tranche M. Chéry. Dans les sociétés contemporaines, les dirigeants ont la prérogative de définir leur plan de développement et de choisir la façon dont les ressources seront mobilisées. « Il est vrai que les accords des institutions de Breton Wood ont leurs contraintes, mais ils ne peuvent empêcher au pays d’aspirer au progrès et de le planifier », souligne Frédéric Gérald Chéry. Mais, cela requiert, selon l’économiste, l’élaboration de politiques publiques claires et viables soutenues par l’Université. Or, ici en Haïti, le pouvoir n’écoute pas la société, et la société, elle-même, ne se laisse pas modeler et modéliser par les pensées rationnelles et structurantes produites au niveau de l’Université. « On ne peut penser le développement en dehors de l’Université », précise M. Chéry. Cependant au niveau des gouvernements qui se sont succédé en Haïti, le savoir n’a jamais occupé une place prépondérante. Alors que la valorisation des ressources locales devrait être assurée par l’élite intellectuelle d’abord et ensuite l’élite politique. « C’est uniquement en suivant cette ligne que des « petits pays » comme le nôtre peuvent se défaire de l’emprise de certaines organisations internationales », déclare l’économiste. Frédéric Gérald Chéry souhaite que les crédits accordés au pays ne puissent plus financer le déficit budgétaire mais plutôt servent à créer de la richesse. L’important est d’arriver, grâce au budget national, véritable outil de matérialisation de la vision d’un pays, à potentialiser la société, à la rendre plus productive et donc souveraine.