Paula Caldwell St-Onge : La coopération venue du Nord

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Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges

La coopération entre Haïti et le Canada date de plus de 60 ans et elle souhaite se poursuivre longtemps encore pour appuyer le développement durable du pays. En ce sens, l’ambassadeur Paula Caldwell St-Onge reste attachée à sa feuille de route depuis son arrivée à Port-au-Prince.
Par Cossy Roosevelt

Connaissance du milieu et diplomatie font souvent bon ménage. C’est le cas de Paula Caldwell St-Onge qui, depuis la remise de ses lettres de créance à l’ancien président Michel Martelly en septembre 2014, applique sa feuille de route sans trop grande difficulté. L’ambassadeur du Canada en Haïti évolue dans un pays qui l’a vue grandir. En effet, à 11 ans, la native de Colombie s’installe en Haïti alors que son père est le directeur de la Banque Royale du Canada. Elle effectue une grande partie de ses études classiques à l’Union School avant de partir au Canada où elle obtient son grade de bachelière spécialisée en sciences à l’université de Queens, en 1987. Passionnée de nature et d’animaux, Paula Caldwell St-Onge dirige ensuite un programme visant la protection des tortues en voie de disparition dans les Caraïbes. En 1989, elle débute sa carrière dans la fonction publique au sein de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. Elle se voit ensuite confier des postes de responsabilité auprès du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, du Bureau du Conseil privé et d’Environnement Canada. Elle y devient respectivement conseillère supérieure, agent de communication principale et directrice générale. Elle compte par ailleurs à son actif plusieurs autres expériences comme déléguée commerciale principale au Consulat général du Canada à São Paulo au Brésil (2005-2008), ministre conseillère et déléguée commerciale principale à l’Ambassade du Canada à Mexico (2008-2010) et consule générale du Canada à Dallas (2010-2014).

L’INTERVIEW

Vous êtes ambassadeur dans un pays que vous connaissez parfaitement bien pour y avoir vécu pendant plusieurs années. Etes-vous à l’aise avec la mission qui vous a été confiée ?
« Ma mission est définie dans le cadre de la feuille de route qui m’a été confiée par mon gouvernement qui entend faciliter la gouvernance démocratique et responsable ; la croissance économique verte et durable ; la santé et le bien-être des femmes et des enfants ; ainsi que la primauté du droit et de la sécurité. J’espère pouvoir contribuer à l’atteinte de ces objectifs. »

« IL REVIENT AU PEUPLE HAÏTIEN ET À LUI SEUL DE CHOISIR SES DIRIGEANTS. TOUT CE QUE NOUS SOUHAITONS, C’EST L’ORGANISATION DES ÉLECTIONS ET QU’UN PRÉSIDENT LÉGITIME PRENNE LES COMMANDES DU POUVOIR EN FÉVRIER 2017 »

 

Depuis peu, le Canada est dirigé par un nouveau gouvernement. Pensez-vous que des changements de priorités peuvent affecter la coopération avec Haïti ?
« Effectivement, les priorités peuvent changer en termes de gestion de l’aide internationale. La nouvelle équipe gouvernementale canadienne est en train d’évaluer les actions de développement et de coopération dans les pays avec lesquels le Canada entretient des relations. En ce qui concerne Haïti précisément, nous restons jusqu’ici très engagés dans les domaines de la santé maternelle et néonatale. Nous avons mis sur pied plusieurs cliniques, notamment dans le nord de l’Artibonite, qui ont d’ailleurs permis de réduire au plus bas niveau le taux de mortalité maternelle dans la localité de Terre Rouge. »

Le processus électoral enclenché il y a plus d’un an semble être encore loin de son achèvement. Sur cette crise s’en greffent plusieurs autres. Quelle est votre lecture de la situation actuelle ?
« Haïti est très importante pour le Canada et, par conséquent, nous voulons voir des progrès économiques chez vous. Il y a une forte communauté haïtienne au Canada composée de nombreux émigrés et de ceux qui y sont nés et sont attachés à Haïti. Ils sont très inquiets du dysfonctionnement de la classe politique, une situation qui ne fait que s’aggraver de jour en jour. Pour relancer la croissance économique, la stabilité est indispensable, raison pour laquelle nous encourageons les acteurs politiques à faire en sorte que les élections se tiennent cette année et que le pays soit doté d’un gouvernement légitime en février 2017. Cette incertitude ne peut être prolongée indéfiniment. »

Si les élections ne se tenaient pas cette année pensez-vous que le chaos tant redouté serait inévitable ?
« Je ne veux pas spéculer. Tout ce que nous souhaitons, c’est le respect du calendrier du Conseil électoral provisoire et qu’en février 2017 le pays retourne dans la normalité constitutionnelle. »

Vous êtes quand même alarmée ?
« Pas du tout. Nous espérons que les politiques agiront dans le sens de la continuité et de l’achèvement du processus électoral. »

cha-Amb-Canada-Paula-Caldwell-St-Onge-GHR10685-3-RET-sm« IL INCOMBE AU PARLEMENT HAÏTIEN DE VOTER DE NOUVELLES LOIS POUR ENCOURAGER L’INVESTISSEMENT »

 

Considérons le cas où des joutes démocratiques se tiennent comme prévu par le calendrier électoral et qu’en février 2017 un gouvernement légitime soit installé. A quoi doit-on s’attendre de la part du Canada ?
« Assurément, le Canada sera aux côtés de la nouvelle administration pour l’aider à atteindre ses objectifs de développement en faveur de toute la population haïtienne. Nous allons renforcer les programmes que nous finançons déjà et en lancer bien d’autres en fonction des nouvelles priorités définies par le gouvernement haïtien. Nous avons dépensé en Haïti 1,2 milliard de dollars depuis 2010 en aide internationale, soit 250 millions en aide humanitaire et 950 millions en aide au développement et coopération. »

DATES CLÉS
1987 Bachelière spécialisée en sciences de l’université de Queens (Canada)
1989 Débute sa carrière dans l’Agence canadienne d’évaluation environ-nemental
2005 Intègre les rangs de Commerce international Canada
2014 Nommée Ambassadeur du Canada en Haïti

Le Canada est-il prêt à collaborer avec n’importe quel régime politique issu des prochaines élections ?
« Il revient au peuple haïtien et à lui seul de choisir ses dirigeants. Tout ce que nous souhaitons, c’est l’organisation des élections et qu’un président légitime prenne les commandes du pouvoir en février 2017. Nous nous gardons de fixer notre position dans une question relative à la souveraineté nationale. En ce qui concerne le profil du prochain président, c’est aux citoyens haïtiens d’exprimer leur préférence. »

Vous avez une relation privilégiée avec Haïti, compte tenu du fait que vous avez vécu une partie de votre jeunesse ici. Comment pouvez-vous décrire l’Haïti que vous avez connue et celle d’aujourd’hui ?
« L’Haïti de ma jeunesse avait 5 millions d’habitants et, aujourd’hui, la barre des 10 millions a été franchie. Il faut tenir compte de la pression démographique parce que nous vivons sur une île de 27 500 km2. L’environnement s’est excessivement dégradé entraînant de fait une détérioration des conditions de vie de la population. Il faut absolument prendre toutes les mesures pour pouvoir inverser le cours de la situation. Heureusement, les Haïtiens sont un peuple courageux avec une force de travail extraordinaire. Chaque jour, ils se battent pour sortir de la pauvreté et ils peuvent compter sur l’aide des amis de l’étranger. Il faut donc les aider dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’environnement, de l’agriculture… pour relancer la croissance économique. Nous insistons pour l’accès à une éducation de qualité pour les femmes et les jeunes filles. Justement, nous aimerions voir beaucoup plus de femmes s’impliquer dans la politique et que cela se traduise par leur présence au niveau du Parlement et de bien d’autres structures étatiques. »

Après le tremblement de terre, le Canada a soutenu Haïti dans sa transition. A votre avis, quels sont les projets financés par votre pays qui ont eu le plus grand impact ?
« Tout d’abord, le programme de cantine scolaire. C’est un projet qui nous tient à cœur. Plus d’un million de filles et de garçons ont pu avoir accès à une éducation de base. Avec l’aide du PAM, nous avons pu fournir des plats chauds à 300 000 élèves en primaire rien qu’en 2015, ce qui nous a permis d’accroître la fréquentation scolaire. Il faut comprendre qu’un programme de cantine scolaire contribue à augmenter le nombre de filles fréquentant l’école. Nous nous réjouissons du fait de pouvoir financer ce programme depuis déjà neuf ans et nous espérons continuer tout en le renforçant en utilisant plus de 30 % de produits locaux. Plus de 5 millions d’Haïtiens sont aujourd’hui en situation d’insécurité alimentaire et, dans certains départements géographiques du pays, ils représentent plus de 60 % de la population.

En deuxième lieu : la relocalisation de 23 500 familles sinistrées (un peu plus de 82 000 individus) dans de meilleurs logements après le séisme de janvier 2010. Grâce à l’appui du Canada et d’autres donateurs environ 94 % des 1,5 million de personnes vivant dans des camps ont été relocalisées. Le point d’orgue de ce projet s’est produit en janvier 2015 au moment de la fin des travaux de restauration du Champ de mars. Le peuple haïtien a retrouvé sa grande place publique, symbole d’espoir pour l’avenir. Les 60 000 victimes encore hébergées dans des camps de fortune sont ciblées dans le cadre de notre programme de relocalisation qui implique l’OIM et l’Unicef dans certains cas. Notre appui à l’Académie de police haïtienne peut être mentionné parmi les projets du Canada qui ont eu un impact. En ce qui a trait aux efforts de collecte des taxes, nous avons travaillé avec la DGI et la Douane sans oublier l’Agence des services frontaliers du Canada au niveau de la frontière avec la République dominicaine. Pour finir, nous avons offert à l’aéroport international de Port-au-Prince des scanners ainsi que la formation des techniciens. Et, du coup, nous avons contribué à la lutte contre la corruption. En dernier lieu, nous pouvons citer le projet de construction de plusieurs commissariats de police et des bâtiments pour la douane ainsi que de 13 écoles. »

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Avez-vous mis en place des balises ou des cadres légaux pour faciliter et appuyer les investisseurs canadiens en Haïti ?
« Il y a de sérieux efforts à faire sur le plan local. Il incombe au parlement haïtien de voter de nouvelles lois pour encourager l’investissement. La plupart des lois sont désuètes, l’Etat de droit n’est toujours pas garanti et, en l’absence d’un cadre foncier, des hommes et femmes d’affaires hésiteront à venir ici pour investir leurs capitaux. Cependant, sur le plan des échanges bilatéraux, la situation est plutôt encourageante. Ils ont totalisé 93,9 millions de dollars en 2015, une augmentation de 33 % par rapport à 2013. En 2006, ils ne représentaient qu’un montant de 50 millions. L’augmentation des échanges bilatéraux est le fruit de notre décision d’appliquer le statut tarifaire des pays moins avancés. En clair, nous avons supprimé les droits de douane et de quota sur la majorité des exportations haïtiennes vers le Canada. Au niveau de l’Ambassade, des personnes ont pour rôle de faciliter l’aide et de promouvoir les engagements de commerce international. »

Récemment, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a mentionné dans un point de presse l’intention du Canada de soutenir Haïti après le départ de la Minustah. Quel sera le niveau de support offert par le gouvernement canadien ?
« En faisant cette déclaration, le Premier ministre voulait rappeler que, dans le cadredes efforts de la communauté internationale en faveur d’Haïti, le Canada va continuer son aide au développement du pays avec les Nations unies ».

cha-Amb-Canada-Paula-Caldwell-St-Onge-GHR10692-3-RET-sm« NOUS ATTENDONS L’INSTALLATION D’UN GOUVERNEMENT LÉGITIME POUR RÉÉVALUER LES ENVELOPPES. POUR L’INSTANT, HAÏTI BÉNÉFICIE DE 100 MILLIONS DE DOLLARS DE LA COOPÉRATION BILATÉRALE »

 

Les pays bailleurs connaissent des crises politiques et sécuritaires ; ils sont obligés de réviser à la baisse leur assistance aux pays vulnérables économiquement. Ne pensez-vous pas qu’Haïti puisse subir les conséquences de cette politique ?
« Les ressources financières fluctuent d’année en année en fonction des programmes sur lesquels nous travaillons ensemble. Nous allons continuer en Haïti et, quand vous aurez un gouvernement légitime, nous pourrons avancer. »

N’estimez-vous pas nécessaire de renforcer les programmes ciblant les jeunes ?
« Quand vous aurez un gouvernement légitime, il sera possible d’aller de l’avant. Le Canada fait un examen de l’aide internationale partout dans le monde. C’est une chose que nous envisageons de faire pour les jeunes dans les pays vulnérables comme Haïti. Il faut aussi contribuer à leur formation professionnelle pour qu’ils puissent trouver de l’emploi. Et l’emploi ne peut être créé que par la croissance économique. »

cha-Amb-Canada-Paula-Caldwell-St-Onge-GHR10693-5-RET-smQuels sont les montants de vos budgets d’aide pour Haïti et avec quels objectifs ?
« Nous attendons l’installation d’un gouvernement légitime pour réévaluer les enveloppes. Pour l’instant, Haïti bénéficie de 100 millions de dollars de la coopération bilatérale. Les objectifs sont les mêmes : accompagner le renforcement de la démocratie et stimuler le développement durable en Haïti. »

Récemment, Radio Canada a diffusé un reportage sur les firmes canadiennes qui désirent exploiter les ressources minières d’Haïti. Quelle est la position du gouvernement canadien dans ce domaine ?
« Le Canada n’a aucun projet de développement opérationnel dans le secteur extractif. Il y a un projet de loi sur les mines en gestation avec l’assistance technique de la Banque mondiale. Parallèlement, le Sénat haïtien a adopté un moratoire depuis 2013. Vous savez, lancer les exploitations et la commercialisation c’est un processus qui peut prendre quinze à vingt ans. Avant d’arriver à ce stade, il faudra résoudre le problème du cadastre, le problème de la sécurité et définir un cadre légal efficace. »

Comment voyez-vous l’avenir d’Haïti ?
« Il y a toujours de l’espoir, nous l’observons chaque jour. Les Haïtiens doivent avoir confiance en leurs capacités et en leur pays. Le changement espéré interviendra mais il faut la stabilité politique et un Parlement qui joue son rôle en votant des lois pour faciliter les investissements. »