Paul altidor, ou comment «changer le narratif sur Haïti»

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Photographies par Embassy Of Haiti And Jim Folliard From Gearshift.tv
Photographies par Embassy Of Haiti And Jim Folliard From Gearshift.tv

En sept ans, Paul Getty Altidor n’a pas seulement transformé le visage de l’ambassade d’Haïti à Washington. Nommé ambassadeur en janvier 2012, il a refaçonné l’image du pays dans la capitale américaine, et indiscutablement contribué à la fierté des Haïtiens établis aux États-Unis.

S’il n’avait jamais rêvé d’être ambassadeur, Paul Altidor avait depuis toujours une ambition : changer la perception des gens sur Haïti. Né à Jérémie, en Haïti, où il a fréquenté l’école primaire, puis le Centre d’Études Secondaires de Port-au-Prince, il a 15 ans lorsque sa famille déménage à Boston. C’est là qu’il terminera ses études secondaires, d’abord avec une licence du Boston College, puis une maîtrise du prestigieux Institut de technologie du Massachusetts (MIT). Financier et urbaniste, c’est donc pour lui le fruit du hasard qui l’a fait devenir diplomate… et une forte volonté de faire changer l’image de son pays. « Depuis mon adolescence aux États-Unis, je souffre lorsque l’évocation d’Haïti suscite les mots de pitié, charité, misère… compassion. Ce n’est pas l’image que j’ai de mon enfance à Jérémie!». Aussi, lorsqu’il accepte de représenter son pays dans la capitale américaine comme ambassadeur plénipotentiaire de la République d’Haïti, c’est avec l’ambition d’imposer une autre «conversation» à propos d’Haïti.

Relever son propre défi
Il fallait un enjeu spécial pour que Paul Altidor quitte ses fonctions de vice-président du Clinton Bush Haïti Fund à Washington, D.C «Changer la perception que les autres ont de notre pays, c’est faire comprendre à tous, aux États-Unis, en particulier, qu’ils peuvent apprendre ou obtenir quelque chose d’Haïti», confie Altidor pour expliquer son engagement. Et pour faire évoluer cette perception, le diplomate haïtien a pris son bâton de pèlerin pour s’aventurer en dehors des espaces traditionnels de la diplomatie et de l’administration. « Le Congrès, la Maison Blanche ou le Département d’État sont des points clés dans les relations internationales, mais ils sont utiles ponctuellement. Je voulais aller au-delà et je me suis donc aventuré dans les espaces universitaires, les espaces communautaires et les « think tanks » américains pour entamer un autre type de conversation », explique-t-il. C’est ainsi que pour concrétiser ses ambitions, Paul Altidor invite ses interlocuteurs dans la cuisine de l’ambassade, où il fait venir régulièrement des chefs haïtiens pour donner des cours de cuisine. « En quatre heures de cours de cuisine, on a le temps de parler d’autre chose que des problèmes, cela change tout », conclut-il.

Un groupe d’étudiants en diplomatie culinaire.

Faire de l’ambassade une « destination »
Ce nouveau « narratif » comme il l’appelle, l’ambassadeur Altidor a également tenu à le mettre à l’œuvre dès la porte de l’ambassade. Adresse inconnue de la plupart de ses interlocuteurs étrangers jusque-là, le 2311, Massachusetts Avenue n’était pas non plus familière pour ses ressortissants. Sept ans plus tard, l’ambassade d’Haïti est « l’une des plus accueillante » de la capitale américaine, comme la décrit le Washington Post en décembre 2018, alors qu’Haïti fait la Une en tant que champion 2018 du concours annuel de cuisine des ambassades. Un exploit construit sur l’idée originale de Paul Altidor de faire de son ambassade un lieu capable de montrer la chaleur de l’accueil et des traditions haïtiennes à travers une collection de tableaux, des événements culturels, et des cours de cuisine. Le but est atteint : aujourd’hui, le cours de cuisine de l’ambassade d’Haïti est plébiscité par le tout Washington et il y a plus de 20 000 personnes sur la liste d’attente ! Les visiteurs qui admirent chaque mois les accrochages de tableaux haïtiens réalisés depuis 2016 avec la Galerie Monnin, viennent pour une happy hour, un pop-up, ou encore un défilé de créateurs Haïtiens. Et tout cela dans une ambassade qui se fait fort de livrer leur passeport à ses compatriotes en moins de deux heures !

Changer la perception de la diaspora
Mais comment réussit-on ainsi à changer l’équation sur tous les fronts ? « En changeant la perception sur tous les fronts » répond notre homme. En changeant l’approche des fonctionnaires de l’ambassade, motivés par leur manager et respectueux de leur propre travail autant que lui les respecte. «Si je suis présent chaque matin aux aurores pour faire mon travail, les autres aussi. Nous avons formé une équipe. Les solutions étaient là, nul besoin de réinventer la roue ». Et il a fait mouche, car aujourd’hui, les Haïtiens de la diaspora perçoivent aussi leur ambassade différemment… avec une immense fierté. Mais pas seulement. Comme il le note très justement, nombreux sont ceux qui ont cette nationalité par leurs parents et n’ont jamais foulé le sol haïtien, et ne parlent ni créole ni français. Et pourtant… ils se définissent fièrement comme Haïtiens et gardent tous un espace dans leurs rêves pour faire quelque chose en Haïti. Là encore, Altidor ne s’arrête pas à cet engouement, mais cherche à le canaliser afin que ces derniers apprennent à connaître Haïti. Il a ainsi instauré un programme d’échange qui permet à au moins six Haïtiens-américains de faire un stage estival de quelques mois dans une institution étatique. Chaque année, 2 500 postulants détenteurs d’un Master ou d’un doctorat se présentent pour faire partie de cet échange et venir en Haïti 3 mois à leurs propres frais… L’ambassade a également mis sur pied un échange qui invite une dizaine d’étudiants haïtiens (choisis sur concours à travers les différentes universités) à découvrir le fonctionnement des institutions à Washington et revenir ensuite aider leur pays. L’ambassadeur a pris soin d’institutionnaliser tout cela, afin que ce « mouvement » qui lui est cher et qui enrichit la vision internationale de son pays soit pérenne. De son côté, celui qui malgré son jeune âge était déjà dans les 6 premiers séniors du cercle diplomatique, se réjouit de retrouver une vie de famille et de laisser la place à un successeur. Espérons que les murs de l’ambassade continueront de refléter ce que la culture a de plus riche à travers sa peinture, sa cuisine, son art en général et les «Pearls of Excellence» qui mettent en valeur chaque mois des Haïtiens-américains exceptionnels. De son côté, nul doute que cet Haïtien-américain continuera à enrichir le discours narratif sur Haïti, et restera un formidable ambassadeur de la volonté et de la capacité d’Haïti à faire parler du pays autrement à travers son « mouvement », une approche plus constructive d’Haïti.

Stéphanie Renauld Armand