Patrimoine en danger

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Photographie par Claudio Contreras

La biodiversité est la diversité naturelle des organismes vivants. Elle s’apprécie en considérant la diversité des écosystèmes, des espèces, des populations et des gènes, ainsi que la répartition des écosystèmes à l’échelle du monde. La biodiversité d’Haïti est d’une grande richesse mais très fragile. Elle est en péril.
Par Stéphanie Renauld Armand

N
otre île est considérée comme un « hotspot » de la Caraïbe. Ce concept est utilisé par l’ONG Conservation International pour désigner les points de forte concentration de la diversité biologique du globe. Celle-ci s’exprime depuis les gènes jusqu’aux écosystèmes complets. C’est dire si la biodiversité d’Haïti est à la fois précieuse et en danger : 34 % de la flore haïtienne dont 80 % des orchidées et plus de 70 % de ptéridophytes, presque 100 % des mammifères, 20 % des oiseaux, la majeure partie des reptiles indigènes du territoire haïtien sont dans la catégorie des espèces en danger. Sur 228 espèces de la liste de l’UICN (l’Union internationale pour la conservation de la nature) pour l’île entière plus de 50 % (119) se trouvent en Haïti.

La coupe des arbres pour alimenter le commerce du charbon de bois laisse les mornes dénudés à la culture vivrière ou à l’élevage du bétail. Avec moins d’1 % de couverture forestière et une déforestation qui accroît l’érosion, de grandes quantités de sédiments se déversent dans les cours d’eau puis dans la mer, recouvrant les récifs coralliens et envahissant les autres habitats marins. Cela a des conséquences sur les petits animaux marins qui s’y abritent et s’en nourrissent, faisant disparaître les poissons et augmentant l’insécurité alimentaire. Aujourd’hui, c’est la mangrove qui est en péril. Cette forêt littorale formée de mangliers, un type de végétation unique en son genre, pousse dans certaines régions côtières d’Haïti, comme Les Gonaïves, Barradères, Cap-Haïtien, Bas Limbé, l’île de la Gonâve ou Caracol. C’est une pouponnière pour la biodiversité marine et c’est grâce à elle que beaucoup de poissons, crustacés, mollusques, mammifères, oiseaux peuvent vivre en symbiose et se reproduire. Plusieurs espèces d’oiseaux en dépendent aussi exclusivement pour leur alimentation et leur nidation. Les mangliers protègent les côtes contre les inondations dues aux grosses vagues dévastatrices des cyclones et des tsunamis mais ils sont menacés par leur coupe effrénée pour la fabrication du charbon de bois et des planches de construction.

L’homme prédateur ou indifférent
Malgré sa coquille épaisse qui lui permet de se défendre contre des prédateurs naturels, le lambi est impuissant contre l’homme. À force de le pêcher trop jeune, ce mollusque est en voie d’extinction. Idem pour les tortues marines, aussi appelées « carettes », qui se nourrissent essentiellement d’herbes marines et de méduses, en protégeant ainsi les baigneurs. Elles sont aujourd’hui en danger d’extinction parce qu’elles sont empoisonnées par les sachets plastiques et aussi pêchées pour leur chair ou leur carapace, très recherchée par les artisans qui l’utilisent pour fabriquer des objets décoratifs et des bijoux. Une pratique interdite dans de nombreux pays. Chez nos voisins de la République dominicaine, des touristes du monde entier vont en bateaux observer les baleines dans leur habitat naturel. Ces animaux représentent une source importante de revenu pour l’économie et ils contribuent au maintien de l’équilibre écologique des océans. En Haïti, le public connaît peu les mammifères marins mais des scientifiques ont observé plusieurs types de baleines, de dauphins et de lamantins dans les eaux territoriales. Les lamantins ont pratiquement disparu, quoique les mammifères marins ne soient pas particulièrement recherchés par les pêcheurs haïtiens. Côté terre, il ne reste que deux mammifères terrestres endémiques à l’île en Haïti : l’Agouti de Cuvier et l’Almiqui paradoxal (ou nez longue). Ils vivent dans les trous, sous les roches karstiques ou dans les troncs d’arbres en putréfaction au sein des forêts. Ils jouent un rôle important dans la régénération de la forêt et maintiennent un équilibre entre les insectes qui attaquent les jardins. Selon l’UICN, ces deux espèces sont en danger critique d’extinction en raison de la déforestation, la prédation effectuée par des espèces introduites (chien, chat, mangouste) et l’utilisation à outrance d’insecticides.

Une faune et une flore indispensables
Haïti compte aussi 19 espèces de chauves-souris. Ces petits mammifères nous rendent de nombreux services en transportant le pollen et les graines pour faire pousser les plantes mais aussi en chassant les insectes nuisibles.

Haïti est l’un des seuls pays de la Caraïbe à ne pas encore avoir rejoint la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Pourtant il devrait être interdit de chasser, tuer et vendre des espèces d’animaux et plantes sauvages rares (perroquets, orchidées, iguanes, anolis…). Quant à ceux qui ne sont pas chassés, ils ont bien du mal à survivre. Sur plus de 60 espèces de grenouilles différentes en Haïti, environ 95 % sont endémiques, ne vivant qu’ici. Mais les grenouilles détestent la chaleur, elles aiment l’humidité, les mornes froids, les endroits verdoyants comme le Parc La Visite, le Pic Macaya et la Forêt des Pins. Le déboisement, la pollution et le climat qui devient trop chaud les mettent en danger. C’est la même chose pour les oiseaux dont il existe plus de 260 espèces en Haïti. Il existe aussi 30 espèces d’oiseaux du terroir que l’on retrouve uniquement sur l’île d’Hispaniola. Les passionnés d’oiseaux aimeraient partager ce patrimoine naturel avec les Haïtiens. Haïti regorge d’endroits surnommés Zones importantes pour la conservation des oiseaux (Zico) qui peuvent attirer des touristes. Les oiseaux migrateurs, pour leur part, arrivent au mois de novembre et repartent en mars. Paruline à gorge jaune, canards, Grive de Bicknell fuient l’hiver des Etats-Unis ou du Canada pour nos contrées plus chaudes. Mais si notre territoire leur devient hostile, où se poseront-ils ?

Notre biodiversité comprend aussi les plantes. Haïti cultive une très belle tradition de médecine botanique, aussi riche que la diversité culturelle des peuples de l’île : Tainos, Africains, Européens sans oublier les autres apports. Les plantes utilisées par la médecine traditionnelle haïtienne proviennent également de diverses régions du monde et ont été introduites progressivement par ceux qui ont vécu sur ce coin de terre. Il y a aussi des plantes natives comme, par exemple, la liane-savon (Gouania lupuloides) pour les maladies dermatologiques, l’abricotier (Mammea americana) efficace contre les plaies et facilitant la digestion, la trompette (Cecropia schreberiana) utilisées pour certaines infections sexuellement transmissibles (IST), etc. Comprendre les perceptions haïtiennes relatives à la nature est la première démarche à effectuer avant de procéder à la protection de la biodiversité du pays. Les Haïtiens sont très superstitieux. Il existe énormément d’histoires qui se rattachent à des espèces animales ou végétales d’Haïti. Certaines sont considérées comme bénéfiques à l’homme, comme le lambi, d’autres attisent la peur comme les couleuvres et d’autres encore entrent dans les traditions mystiques haïtiennes, comme les iguanes, les mapous et les mangos dorés. Le mapou, par exemple, est un arbre sacré, que les Haïtiens refusent de couper. Toutes ces traditions font partie la culture haïtienne et influent sur la perception de la nature en Haïti mais aussi sur sa survie ! L’environnement ne pourra être préservé sans une mobilisation effective de chacun et chacune, en utilisant l’éducation et la connaissance pour modifier les comportements qui le mette en danger.


 L’AMAZONE D’HISPANIOLA fait partie des 119 espèces animales en danger d’extinction dans le pays. Photographies par Eladio Fernandez
L’AMAZONE D’HISPANIOLA fait partie des 119 espèces animales en danger d’extinction dans le pays. Photographies par Eladio Fernandez

Que pouvons-nous faire ?

  • Nous renseigner sur les espèces en danger.
  • Ne plus pêcher ni chasser les petits animaux, ni durant leur période de reproduction ni durant celle de leur nidation.
  • Ne pas chasser, vendre ou acheter les espèces en voie de disparition comme les tortues marines, l’Amazone d’Hispaniola, le Flamant rose ou l’Orchidée sauvage.
  • Empêcher que des personnes investissent les zones où l’environnement est fragile ou endommagé pour éviter plus de dégâts (forêts, mangroves…).
  • Éradiquer la contrebande des espèces et contrôler les douanes (les ports et aéroports).
  • Encourager l’État à signer et à faire appliquer la convention CITES.

« Chaque espèce qui disparaît hypothèque l’avenir des générations futures »

 L’ALMIQUI PARADOXAL est l’un des deux seuls mammifères terrestres endémiques à Hispaniola encore présents en Haïti.
L’ALMIQUI PARADOXAL est l’un des deux seuls mammifères terrestres endémiques à Hispaniola encore présents en Haïti.

« Il est fou de penser qu’1 % de couverture forestière abrite autant de richesses biologiques », rappelle Philippe Bayard, président de la Société Audubon Haïti. Notre pays étant montagneux, la plupart des endroits spéciaux sur le plan de la biodiversité sont en altitude et présentent une très forte concentration végétale et animale mais aussi fournissent des services aux communautés en aval. Le massif de la Hotte, par exemple, alimente 7 rivières et des bassins-versants. La nature nous rend de grands services mais nous sommes ingrats. Qui remercie le hibou d’être le meilleur dératiseur du pays ? »

La Société Audubon Haïti (SAH) est une fondation à but non lucratif fondée en juillet 2003 qui a pour mission de conserver la biodiversité et les écosystèmes naturels d’Haïti à travers la recherche, l’éducation, la sensibilisation, le plaidoyer et les partenariats locaux et internationaux. Pour ce faire, elle appuie son travail sur des publications, des expéditions scientifiques, des partenariats avec des entreprises locales concernées par notre environnement et des universités et associations de conservations internationales.

« Ce qui met notre patrimoine en danger c’est l’ignorance… et la pauvreté. Et chaque espèce qui disparaît hypothèque l’avenir des générations futures », assène sous forme d’avertissement le président de la SAH.

www.audubonhaiti.org