Le paradoxe de la prière

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Photographie par Franckenson Lexis / Challenges

EN HAÏTI COMME AILLEURS, NOUS PRIONS TOUS LES JOURS pour que prévale l’équité sociale, économique, environnementale et de genre. Mais, « Si Dieu sait tout, pourquoi prier ? », demandait, il y a tout juste un an, notre consœur française Sophie de Villeneuve, rédactrice en chef du magazine catholique Croire, à Marc Pernot, pasteur de l’Oratoire du Louvre à Paris. « On prie Dieu pour partager ce qu’on a dans le cœur : des peurs, des craintes, des blessures, ou des projets », avait répondu le prélat qui, manifestement sait de quoi il parle.

Et d’ajouter : « Il n’est pas bon de parler à Dieu pour lui donner des ordres ».

Tous – ou presque –, sous une forme ou sous une autre à un certain moment de notre vie, avons tenté de dissiper ce paradoxe. La Bible elle-même rapporte les propos du roi David : « La parole n’est pas encore sur ma langue que déjà, Seigneur, tu la connais entièrement » (Psaume 138). Alors pourquoi prier ? La prière, rétorque Nietzsche, n’aurait de sens qu’à deux conditions seulement : « Il faudrait d’abord qu’il fût possible de déterminer ou de changer le sentiment de la divinité, et ensuite celui qui prie sache bien ce qui lui manque, ce qui, pour lui, serait vraiment désirable ».

« Une heure de justice vaut soixante-dix ans de prière » ; s’il fallait prendre en compte ce proverbe turc, en 212 ans d’indépendance, les Haïtiens n’auraient donc eu, en tout et pour tout, que trois petites heures de justice en réclamation de tous ces tsunamis d’injustices qui déferlent sur ce bout d’île depuis 1804. Prions donc pour qu’un jour nous priions pour avoir le courage et la lucidité de lutter pour changer nous-mêmes le cours des choses, et non pas pour que l’autre choisisse – ou pas – de le faire à notre place. Et à sa manière.

Henri Alphonse