Noailles, l’excursion multiple

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PRÈS DE 400 ARTISTES ET ARTISANS sont installés au cœur du Village de Noailles. Photographies par Timothé Jackson / Challenges

A la Croix-des-Bouquets, les artisans du fer découpé accueillent désormais les visiteurs et touristes dans un village rénové, le Village de Noailles. Baptisé du nom d’une ancienne habitation sucrière, c’est le premier village artisanal modèle d’Haïti.

Le village de Noailles est situé dans le département de l’Ouest, sur la commune de Croix-des-Bouquets, à 12 km au nord-est de Port-au-Prince. En 2011, le gouvernement a décidé d’en faire une étape touristique et artistique et a dédié une enveloppe de 4,5 millions de dollars pour que ce quartier devienne un site touristique à visiter : le Village de Noailles. L’aménagement du village, d’un accès routier, de rues piétonnes, d’espaces verts, l’harmonisation et la signalétique des ateliers, la « touche » artistique du village à travers son mobilier urbain, ont ainsi été pris en charge par plusieurs équipes qui ont travaillé avec la communauté. Aujourd’hui, il ne manque que l’achèvement de la route pour que le village devienne une étape touristique plus accessible et incontournable.

Haut lieu du fer découpé
Dans les années 1950, Dewitt Peters, Américain amateur d’art établi en Haïti où il avait fondé le Centre d’Art en 1944, remarque les croix de fer forgées à partir de rails inutilisés par Georges Liautaud pour les tombes de son village de Croix-des-Bouquets. Tandis que ce dernier commence une carrière véritablement artistique, une nouvelle tradition se développe dans ce lieu-dit situé sur l’ancienne habitation de Noailles. L’artisanat du fer découpé, tradition déjà existante en Haïti, s’y développe et y prend de l’ampleur dans les années 70, jusqu’à faire du village de Noailles de la Croix-des-Bouquets, le centre haïtien de l’art du fer. Ce savoir-faire unique s’appuie sur l’art du fer découpé dans des fûts métalliques recyclés. La transmission de ce savoir-faire s’effectue depuis plusieurs générations. Avec plus de 90 ateliers et près de 400 artistes et artisans, Noailles est le premier village artisanal modèle d’Haïti. Entre 100 et 300 pièces sortent chaque mois des ateliers qui représentent une activité artistique et économique concernant plus de 7 000 foyers.

Le Village de Noailles s’articule autour de trois rues qui s’entrecroisent et mènent d’un atelier à l’autre. Les visiteurs peuvent ainsi rencontrer les artisans et faire leurs achats dans les lieux même de production des œuvres. Le Village a gagné beaucoup depuis son réaménagement réalisé par des professionnels, en partenariat avec la communauté qui a participé à la réflexion mais aussi à la réfection. Désormais, des œuvres monumentales d’artistes comme Saint Eloi, Patrick Vilaire, Serge Jolimeau, Evelyn Liautaud, Barbara Prézeau, Tessa Mars ou Mario Benjamin se fondent dans le paysage de Noailles.

Promenade culturelle et artistique
A l’entrée du Village, la gigantesque statue Manman Feray conçue par le célèbre Saint Eloi, plus loin un fronton conçu par Jolimeau, La Sensualité, composé de 4 550 pièces réalisées par l’ensemble des ateliers de Noailles. Les enseignes, les lampadaires, les panneaux (solaires et chacun présentant une silhouette unique) éclairent le visiteur au cours de la promenade qui peut s’achever par la visite du Musée Georges-Liautaud. Sur la route qui y mène, une grande fresque murale de Barbara Prézeau raconte l’histoire du village. Sa préhistoire, avec une rivière qui traverse le temps, charrie la mémoire et fait le lien entre la terre et la mer. La période du sucre, celle où la florissante plantation sucrière faisait venir sa main-d’œuvre d’esclaves africains portant avec eux la connaissance ancestrale, les dieux, la magie et l’art nègre. Celle aussi de l’industrie des Lumières, la France qui va vers la Révolution. Puis le XXe siècle avec la disparition d’un monde rural et le développement de l’emprise américaine.

Une visite qui emmène bien plus loin qu’un simple détour pour rapporter des souvenirs…

Stéphanie Renauld Armand