Montréal : Frantz Saintellemy, une réussite électrique

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Photo par Will Prosper / Challenges

Arrivé d’Haïti à Montréal à l’âge de 8 ans, Frantz Saintellemy a gravi les échelons en travaillant pour de grosses compagnies, dont Future Electronics au Canada. Aujourd’hui à la tête de plusieurs entreprises installées au 3737 Crémazie à St-Michel, il œuvre à ce que ce lieu soit un véritable incubateur de projets, notamment portés par des Haïtiens.

Le jeune Frantz Saintellemy a 8 ans quand il arrive au Québec depuis Haïti et découvre du haut du ciel, émerveillé, les milliers de lumières qui embrasent Montréal. Qui aurait cru que cet enfant brillerait un jour à réinventer cette même lumière ?

En effet, placé en classe d’accueil à cause de ses difficultés de compréhension du français et de l’anglais, il a bien failli passer à travers les mailles du système d’éducation, n’eut été Gérard Jeune, un professeur qui a pris le temps de l’observer pendant les récréations. Bien au fait des difficultés d’apprentissage de Frantz, le professeur lui dit un jour en créole « Je te regarde lors de la récréation, c’est toi qui diriges, c’est toi qui organises les matchs de soccer. Tu me sembles assez intelligent. Qu’est ce qui ne va pas en classe ? » Et Frantz de répondre : « J’ai de la difficulté à comprendre ce que le professeur dit, elle parle trop vite. » Avant de remédier à la situation avec le professeur de Frantz, Gérard Jeune lui promet que s’il améliorait ses notes, il le prendrait dans sa classe et lui offrirait un cadeau pour Noël. « J’ai amélioré mes notes et il m’a offert trois livres dont Notre-Dame de Paris et les Fables de La Fontaine, se souvient Frantz Saintellemy. Puis, il m’a pris dans sa classe de 5e année. Ça s’est tellement bien passé que l’année suivante, j’ai sauté la sixième année ! » Sans le soutien de ce professeur, le jeune homme aurait fini par décrocher. Dernièrement, il a repris contact avec Gérard Jeune, l’ancien directeur de la Polyvalente Louis-Joseph Papineau. « C’est l’un de mes mentors encore aujourd’hui », explique Frantz.

Diplômé du prestigieux MIT
Après un passage aux HEC (Hautes études commerciales), Frantz Saintellemy indique qu’il a « déménagé à Boston pour aller à l’université Northeastern en Génie électrique ». Il obtiendra son diplôme en Génie électrique et fera sa maîtrise au prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology) toujours en Génie électrique, avec spécialisation en gestion de l’énergie. Déjà, il comprenait « l’impact de l’énergie dans la vie de tous les jours. Qu’on soit en Amérique, en Asie ou Afrique, c’est un besoin continu. » À la fin de ses études, il lui était vital d’aller travailler. « Cela me coûtait 60 000 $ par année (frais de scolarité et résidence sur le campus) et je ne pouvais pas appeler maman qui travaillait à la manufacture ! Tu ne vis pas les mêmes réalités que tes riches condisciples de classe qui n’ont qu’à étudier, tandis que toi tu dois aussi aller travailler pendant tes études et remplir des formulaires de bourse », assène-t-il.

Dans de grandes entreprises avant de fonder la sienne
Travaillant chez Analog Devices, dans le Massachusetts, au milieu des années 1990, Frantz Saintellemy pressent l’évolution de l’électronique dans l’habitacle des voitures et propose de lancer « une division “automotive” qui allait se concentrer sur l’ergonomie et la qualité de l’environnement dans la voiture. Je suis devenu le plus jeune directeur général d’une division chez Analog Devices à 27 ans ; le second plus jeune avait 49 ans, s’amuse Frantz. Neuf ans plus tard, c’était une division qui pesait 380 millions de dollars. »

Après quelques années, il a l’impression de plafonner et décide, en 2003, de revenir à Montréal. Il reçoit alors l’appel du milliardaire canadien Robert Miller, fondateur de Future Electronics, qui l’invite à se joindre à lui pour démarrer Future Lighting Solutions. « Afin d’apporter, grâce aux LED des solutions éco-énergétiques pour l’éclairage », explique Frantz avant de préciser : « Nous étions en 2003 et on parlait très peu de LED à l’époque. » Il accepte la proposition avec l’espoir d’impressionner le milliardaire qui pourrait alors l’aider à démarrer sa propre entreprise. Fort d’un partenariat avec Phillips et HP, Frantz allait ainsi contribuer à réinventer la lumière grâce aux LED éco-énergétiques. Cette division de Future Lighting Solutions pèse maintenant « plus d’un milliard de dollars en chiffre d’affaires », annonce Frantz Saintellemy.

En 2010, Frantz était le CTO (Chief technology Officer) de Future, encore une fois le plus jeune de la compagnie, avec 3 000 employés sous sa tutelle. Il était également vice-président Marketing/Technologie ainsi que vice-président des comptes stratégiques. Lorsque, la même année, il présente son projet d’entreprise à Robert Miller, s’ensuit une grosse déception. « Il m’a dit : “Ecoute, j’ai un projet encore plus gros pour toi”… Ces gens-là, sont milliardaires parce qu’ils sont égoïstes. Tout est toujours à propos de leurs projets. » Même si Frantz considère toujours Miller comme un mentor, il quitte alors sa compagnie, l’une des plus grosses du Québec, pour s’installer à son compte.

Frantz Saintellemy et trois collègues développent une technologie innovatrice de compresseur pour la ventilation et l’air climatisé. Leur compagnie, Hydro HVAC Solutions, conclut un partenariat avec un manufacturier asiatique ; ils vendent actuellement environ 10 000 unités par année.

FRANTZ SAINTELLEMY développe actuellement Oasis, un projet dans le domaine de la domotique. Photo par Will Prosper / Challenges
FRANTZ SAINTELLEMY développe actuellement Oasis, un projet dans le domaine de la domotique. Photo par Will Prosper / Challenges

La lumière qui jaillit du 3737
Frantz Saintellemy tenait absolument à s’installer dans Saint-Michel, l’un de ses quartiers d’enfance à Montréal : « Il était important pour moi de montrer qu’il est possible de s’en sortir dans des quartiers comme Saint-Michel ou Montréal-Nord. La réalité c’est qu’avec un peu de “drive”, de désir et avec la bonne volonté, la chance arrive et il est possible d’aller plus loin et plus haut, d’être à la hauteur de nos ambitions et de faire compétition aux meilleurs. » C’est avec cette vision qu’il cible un immeuble laissé à l’abandon – le 3737 Crémazie – et décide d’y occuper deux des étages qu’il rénove ; un investissement de 4 millions de dollars. Aujourd’hui, cet immeuble, où logent ses entreprises (le 3737 Crémazie, Q-Links, le Groupe Réno-Métrix, Hydro HVAC, Capital plus), est avant tout un incubateur entrepreneurial. « Le groupe 3737 est un mouvement, ce n’est pas seulement Frantz Saintellemy, explique-t-il. Il y a beaucoup de personnes qui ont la même philosophie et qui se disent qu’elles peuvent être plus fortes collectivement. Grâce à cela, je n’ai jamais eu autant de plaisir à venir travailler car nous voulons faire avancer la communauté. » L’incubateur qu’est le 3737 abrite 15 entreprises dont la grande majorité appartiennent à des Haïtiens – quatre sont dirigées par des femmes – et qui comptent au total plus de 70 employés. Les revenus combinés de ces sociétés sont estimés à 14 millions de dollars annuellement. Frantz Saintellemy n’est pas associé à toutes ces compagnies mais il est sans aucun doute le moteur qui les a réunies.

L’oasis de la domotique
Celui qui a fait une spécialisation en gestion de l’énergie est devenu un militant des énergies renouvelables. « Dans tout ce que nous entreprenons, il faut qu’il y ait un aspect sociétal, rappelle-t-il. Il faut que ce soit de l’énergie propre ou renouvelable. Il y a un aspect éducatif et aussi un aspect inclusif. » C’est aussi ce qui caractérise son nouveau prototype – Oasis – qui vise à « démocratiser la domotique pour monsieur et madame tout le monde pour moins de 500 $. » La domotique est un système de contrôle et d’automatisation des technologies d’une maison traditionnellement réservé aux plus nantis. « Que tu résides au Québec, en Europe ou au Brésil, tu as besoin d’un système de climatisation ou de chauffage, d’un système de ventilation, de détecteur de gaz, de détecteur de mouvement, de sécurité. La plateforme Oasis réunit tout ça et plus encore. Elle devrait être disponible d’ici juin 2016 », annonce le chef d’entreprise.

L’ENTREPRENEUR souhaite que sa réussite se reflète « chez le p’tit gars ou la p’tite fille des écoles Louis-Joseph Papineau ou Calixa-Lavallée ». Photo par Will Prosper / Challenges
L’ENTREPRENEUR souhaite que sa réussite se reflète « chez le p’tit gars ou la p’tite fille des écoles Louis-Joseph Papineau ou Calixa-Lavallée ». Photo par Will Prosper / Challenges

Il a toujours été surpris de la réaction de certains de ces interlocuteurs : « Au début, ils sont toujours surpris de voir que je suis noir et toujours le plus jeune. Quand je leur dis que je suis Haïtien, il y a toujours une pause… Soit, ils ne savent pas où se trouve Haïti, soit ils se disent mais Haïti n’est-ce pas le pays le plus pauvre ? Je suis tellement fier d’être Haïtien que je leur dis “nomme-moi une entreprise et je peux te nommer un Haïtien qui y fait une différence” ! » Faire une différence, c’est ce qui nourrit Frantz qui souligne la « responsabilité d’aider les autres et de créer un cercle de continuité. Pour un entrepreneur à succès, c’est essentiel dans une société. Surtout si tu peux créer des emplois dans un quartier qui en a besoin. » C’est dans cet esprit que ce « motivateur » souhaite que sa réussite « se reflète chez le p’tit gars ou la p’tite fille des écoles Louis-Joseph Papineau ou Calixa-Lavallée, ceux qui se disent “Je ne connais pas vraiment mon père et j’ai une mère qui m’élève seule” Ils pourraient alors me regarder et se dire que oui, il est possible de s’en sortir et de réussir. Et il ne faut pas avoir peur de l’échec, ça fait partie de ton arsenal. Moi, j’ai des échecs pratiquement tous les jours à différents niveaux. Mais ça fait partie de l’apprentissage. C’est ce qui te permet d’apprécier encore plus la réussite. Après, tu peux mieux conseiller ton équipe. Aujourd’hui, avec les connaissances que j’ai, je dirais à un jeune Frantz : “N’attends pas, va ouvrir la porte par toi-même” ! »

Will Prosper