Lorraine Magnons : Une personnalité haïtienne modèle

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CE QUI M’INTÉRESSE C’EST DE METTRE LES GENS ENSEMBLE ET DE LEUR DONNER DES AXES STRATÉGIQUES DE SORTIE DES LABYRINTHES

Engagée depuis vingt ans au sein de la Fondation Connaissance et Liberté (Fokal) dont elle est aujourd’hui directrice exécutive, Lorraine Mangonès a toujours défendu ses valeurs sociales. Un parcours teinté d’espoir.
Cossy Roosevelt

Lorraine Mangonès, née le 28 juillet 1959 à Canapé-Vert (un quartier de Port-au- Prince), est titulaire d’une licence en Arts dramatiques et Histoire de l’art en Angleterre, et d’un master en Théâtre aux États-Unis, ainsi qu’un master en Communication au Canada. Femme d’une sensibilité extrême dédiée à la défense et la promotion des valeurs sociales d’Haïti, depuis vingt ans elle est engagée aux côtés de Michèle Duvivier Pierre-Louis, la fondatrice de la Fokal (Fondation Connaissance et Liberté) dans des programmes ciblant en particulier des secteurs porteurs d’espoir. Suite à ses enrichissantes expériences aux États-Unis et au Canada (International Research & Exchanges Board, IREX, French Institute of New York, CIDHCA à Montréal), elle s’est mise au service des jeunes de son pays, en vue de les orienter vers des voies civiques, éducatives et professionnelles. Lorraine Mangonès jouit d’une bonne réputation auprès des associations de jeunesse à travers les dix départements haïtiens et de plusieurs régions du monde où elle a aussi partagé ses compétences. Directrice exécutive de la Fokal depuis 2008, Lorraine Mangonès croit à la vie et au bonheur dont elle fait des valeurs collectives. Outre ses attributions à Fokal, Lorraine Mangonès est également membre du conseil d’administration de la Fondation TiPa TiPa (Petit Pas) et du Centre d’art haïtien.

L’INTERVIEW

Lorraine Mangonès, comment vous percevez-vous?
« Je me perçois d’abord comme une Haïtienne. Je suis le produit d’un pays unique avec une histoire unique, d’un pays extraordinaire disposant de richesses remarquables que nous avons pourtant du mal à exploiter, nous passons ainsi trop souvent à côté de grandes opportunités. Je suis une Haïtienne avec une couleur blanche, on me prend souvent pour une étrangère. Mais mon identité est parfaitement celle de tous les Haïtiens dans la diversité la plus complète. Haïti est peut-être le seul pays où je peux me considérer comme une vraie femme noire et ceci grâce à Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de notre patrie. Il a offert des terres à des centaines de Polonais et d’Allemands qui s’étaient soulevés contre les forces expéditionnaires françaises de Napoléon aux côtés des opprimés et révolutionnaires haïtiens en 1804. Dans une proclamation solennelle, il cria à la face du monde: « Ceux qui se battent à nos côtés sont nos frères et désormais comme nous, ils sont tous noirs! » Ce fut un acte absolument extraordinaire posé par un visionnaire moderne à l’époque. Je suis fière de faire partie de ce peuple digne! »

« SI NOUS NOUS BATTONS VRAIMENT, NOUS ALLONS POUVOIR RELEVER DE NOMBREUX DÉFIS »

 

Avez-vous été marquée par une autre histoire, celle de Papa Doc, puisque vous êtes née deux ans après son arrivée au pouvoir ?
« Ce fut un drame. Je vivais avec mes parents à Pont-Morin (un quartier de Port-au-Prince) et ils ont vu monter la dictature. J’ai laissé Haïti à l’âge de 5 ans avec ma grand-mère et je suis retournée à Port-au-Prince un an plus tard alors que ma famille était un peu disloquée suite aux nombreuses fuites pour échapper à la mort. Mon père nous a emmenés vivre à l’Habitation Leclerc, dans une zone rurale assez retirée à l’époque. Ce n’était pas facile. J’ai eu le réconfort de l’histoire. Mes parents étaient des passionnés d’Histoire et des luttes fabuleuses menées par leurs ancêtres, les « nègres marron », pour la conquête et le maintien de l’indépendance d’Haïti. Après avoir bouclé mes études primaires au collège Bird et secondaires au collège canado-haïtien, je suis allée en Angleterre puis aux États-Unis pour des études universitaires. J’y ai appris à aimer davantage mon pays. »

Quand êtes-vous retournée au pays?
« Je suis retournée en Haïti en 1986, j’avais 27 ans, au lendemain de la chute des Duvalier. Il y avait un grand espoir et j’ai voulu apporter ma contribution dans la construction de la nouvelle Haïti dans une ambiance extraordinaire. J’ai intégré sans hésiter l’ONPEP, un organisme qui exécutait un programme d’éducation populaire et d’alphabétisation des adultes. J’ai ensuite collaboré à plusieurs ONG, pour mettre la main à la pâte avec les autres. Ça n’a pas été simple mais une expérience vraiment enrichissante (rires). En 1988, je suis partie au Canada pour deux nouvelles années d’études puis je suis revenue au pays en 1990 pour y rester définitivement. Fascinée par l’éducation, j’ai entamé en 1995 une très belle expérience à Fokal aux côtés de Michèle Duvivier Pierre-Louis, la fondatrice de cette institution, une personne formidable, un grand modèle. J’ai eu la chance de participer au renforcement des valeurs sociales et démocratiques de notre pays avec Fokal. C’est exaltant ! »

Travailler avec des enfants, des jeunes, des femmes et des paysans, pour les aider à voir clair dans leur avenir, est-ce une vocation pour vous?
« Ce qui m’intéresse c’est de mettre les gens ensemble et de leur donner des axes stratégiques de sortie des labyrinthes. Être utile à mon pays, c’est ce à quoi je m’attache. »

Êtes-vous tentée d’écrire sur cette expérience?
« Jusqu’à présent, j’ai participé à la réalisation de plusieurs études sur l’environnement, la production alimentaire et la pauvreté. Je suis attirée par cette forme d’écriture liée à la communication sociale, au partage des idées. J’ai pris plaisir à écrire très modestement des programmes pour le compte d’un petit groupe d’intellectuels dont l’ancien Premier ministre Rosny Smart, par exemple, mais le narcissisme ne me tente pas. »

Haïti évolue dans un état de crise permanente. Comment vivez-vous cette situation en août 2015?
« Objectivement, on pourrait dire que nous faisons face aujourd’hui à de terribles crises : économique, sociale, environnementale, démographique, éducative et politique. Des Haïtiens souffrent dans leur âme et dans leur chair, mais ils vivent stoïquement sans jamais se laisser abattre. Il y a toujours un espoir. Je mise beaucoup sur les citoyens pour forcer les dirigeants à se tourner vers le peuple. Nous devons devenir plus exigeants envers les dirigeants si nous ne voulons pas rester dans l’impasse. »

Etes-vous tentée de vous engager en politique?
« Ce n’est pas mon univers. Mais je n’ai rien contre ceux qui veulent et doivent le faire. Vous savez, chaque sphère d’action est importante et peut être déterminante pour aider le pays à se développer. Je préfère évoluer dans l’aire de mes compétences, me consacrer à des activités d’encadrement des enfants et des jeunes, des femmes et des paysans. J’encourage toutes les initiatives visant à promouvoir le respect des droits de l’homme et favoriser l’équité de genre en Haïti. Cette société juste et équilibrée pour laquelle nous nous battons n’est possible sans ces acquis. Je veux aussi que nous puissions mieux contrôler notre territoire qui est trop livré à lui-même, où n’importe qui peut entrer comme dans un moulin. Ma vision est de renforcer l’éducation civique pour que chaque Haïtien puisse défendre son identité. Restons positifs. Je crois qu’avec intelligence nous pouvons transformer tous les problèmes en de grandes opportunités. Si nous nous battons vraiment, nous allons pouvoir relever de nombreux défis. Ce n’est pas compliqué de sortir des ténèbres. Chacun doit y contribuer et vous allez voir la lumière jaillir de tous ses feux. »