Maisons gingerbread : un patrimoine à préserver

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Photo par Edine Célestin / Challenges

Les maisons gingerbread font partie intégrante de l’image d’Haïti depuis plus de 150 ans. Supplanté depuis des décennies par le béton, le bois a pourtant fait ses preuves en résistant mieux au séisme de 2010 et ces habitations typiques restent l’un des rares éléments marquants du patrimoine de la capitale et d’autres villes du pays.

LES MAISONS GINGERBREAD sont des bijoux architecturaux haïtiens que l’on retrouve en majorité dans les quartiers de Bois-Verna, Turgeau, Pacot, Babiole et Desprez à Port-au-Prince. Certaines se retrouvent également à Pétion-Ville, Jacmel ou encore au Cap-Haïtien.

Les premières constructions remontent à 1881 sous le gouvernement de Lysius Salomon avec le Palais national. En 1895, Georges Baussan, Léon Mathon et Joseph-Eugène Maximilien partent à Paris pour y étudier l’architecture et reviennent en Haïti avec l’intention de développer des plans de maisons associant le goût des Haïtiens pour les motifs élaborés et les couleurs vives à la grandeur de l’architecture des maisons de villégiature françaises. C’est ainsi que le style gingerbread a connu une période de gloire et qu’il est venu s’imposer dans le paysage architectural haïtien. Malheureusement, cette période prendra fin en 1925 avec la décision du maire de Port-au-Prince de l’époque d’ordonner que toutes les nouvelles constructions soient en maçonnerie, béton armé ou en fer pour éviter les incendies.

Le bois plus résistant que le béton
La préservation des maisons gingerbread est une question qui a commencé à se poser sérieusement depuis les années 1970. Déjà, à l’époque, Anghelen Phillips, Américaine qui était fascinée par ces maisons lors de ses visites de Port-au-Prince, en avait fait un recueil de dessins et l’avait intitulé Gingerbread Houses, Haiti’s endangered species. C’est que ces maisons « en bois » qui appartenaient à la bourgeoisie haïtienne n’étaient plus à la mode. Le béton qui était la solution à tous les inconvénients que posait une maison gingerbread a vite pris du terrain. Finis les problèmes d’entretien en permanence, la vulnérabilité aux incendies, le peu de résistance face aux cyclones ; le béton était maintenant la norme. Pourtant, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a permis de constater que malgré leur âge avancé et leur manque d’entretien, les maisons gingerbread avaient mieux résisté que les constructions plus récentes

Les constructions en béton ayant supplanté de plus en plus les maisons en bois, la main-d’œuvre et les matériaux pour ces maisons sont devenus de plus en plus rares. Avant 2010, des architectes et urbanistes haïtiens avaient commencé à réfléchir à la mise sur pied d’un centre de formation en restauration pour des techniciens afin de fournir aux propriétaires qui le désiraient une main-d’œuvre qualifiée pour réparer et entretenir leurs maisons, sollicitant l’aide de la FOKAL. À la même période, Conor Bohan, directeur du programme HELP, cherchait l’une de ces maisons pour loger son organisation. Il avait succombé aux charmes de ces habitations et était attristé de constater leur état. Il a donc entamé des démarches pour que les maisons gingerbread soient inscrites sur la Watch List du World Monuments Fund (Fonds mondial pour les monuments) en 2010. Ce fonds est une organisation non gouvernementale internationale et indépendante à but non lucratif, créée en 1965 à New York, pour sauver les monuments les plus précieux du monde et pour sensibiliser l’opinion publique sur l’importance de conserver ces patrimoines.

GRÂCE NOTAMMENT au travail de la FOKAL, il est maintenant possible de trouver des techniciens capables de rénover les maisons gingerbread. Photo par Edine Célestin / Challenges
GRÂCE NOTAMMENT au travail de la FOKAL, il est maintenant possible de trouver des techniciens capables de rénover les maisons gingerbread. Photo par Edine Célestin / Challenges

200 maisons recensées en 2010
Suite au constat de l’état de décrépitude des maisons gingerbread, la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), en partenariat avec le programme HELP, a lancé un vaste projet de revitalisation des quartiers gingerbread avec l’appui de plusieurs partenaires dont l’Ispan (Institut de sauvegarde du patrimoine national haïtien) et l’Icomos (Conseil international des monuments et des sites). Le World Monuments Fund a dépêché des architectes de la restauration qui ont travaillé avec des architectes, techniciens et volontaires haïtiens pour faire l’inventaire des maisons gingerbread dans un périmètre défini avec l’aide de l’Ispan. Plus de 200 maisons ont été recensées. C’est ainsi que le projet de réhabilitation a vu le jour. La FOKAL est l’institution qui coordonne le projet et qui en est la principale source de financement.

Les objectifs principaux du projet sont de documenter et promouvoir la dimension culturelle du quartier gingerbread (aspects historique, social, technique et économique) ; avec les autres institutions partenaires, créer un centre de formation autour des savoir-faire et des métiers de la réhabilitation ; développer un partenariat public-privé pour la création d’un fonds d’investissement afin d’aider à la préservation et à la sauvegarde des maisons à long terme.

DEPUIS 2010, les maisons gingerbread sont inscrites sur la Watch list du Fonds mondial pour les monuments. Photo par Edine Célestin / Challenges
DEPUIS 2010, les maisons gingerbread sont inscrites sur la Watch list du Fonds mondial pour les monuments. Photo par Edine Célestin / Challenges

Un intérêt touristique majeur
Pour Farah François Hyppolite, architecte à la FOKAL, ces maisons sont tout ce qu’il reste post-séisme : « Tous les emblèmes architecturaux de la ville ont disparu : plus de Palais national, plus de palais législatif, plus de cathédrale, plus de palais de Justice, plus de palais des ministères, plus une seule église d’époque et il ne reste qu’un centre-ville défiguré par les “dents creuses”. Après avoir fait le tour des vestiges du tremblement de terre et des abris “provisoires”, il n’y a plus que les maisons Gingerbread pour donner au touriste une idée de ce à quoi ressemblait Port-au-Prince dans le temps. Ces maisons gingerbread sont l’expression d’une architecture conçue par des Haïtiens pour des Haïtiens et adaptée à son climat et sa culture. Ce sont des maisons qui reflètent une période faste de la vie économique du pays. »

Farah explique qu’au début du projet de réhabilitation, bon nombre de propriétaires ont été sensibilisés par la nécessité de restaurer et de préserver leur maison. Mais les pressions foncières sur le centre-ville de Port-au-Prince sont telles actuellement qu’un terrain vaut plus cher qu’une maison. D’après une récente étude menée par des étudiants de Columbia University, 60 des 200 maisons recensées en 2010 ont été démolies. D’autres propriétaires attendent un support financier qui n’arrive pas et qui pourrait leur permettre de restaurer leur maison qu’ils voient se dégrader jour après jour. La FOKAL a réussi le pari de former des techniciens en restauration. Un premier chantier-école est terminé et sera inauguré au cours du mois de mars et un second chantier-école est entamé. Des appuis techniques ont été fournis à des propriétaires pour les guider dans leurs démarches de restauration. Une dizaine de maisons sont actuellement en processus de restauration.

Maintenant que le processus est lancé, le travail se poursuit. La FOKAL compte continuer à offrir aux propriétaires un accompagnement technique pour leurs restaurations, renforcer les capacités des techniciens formés pour qu’ils puissent offrir leurs services aux propriétaires, faire des démarches pour obtenir une implication plus prononcée des instances étatiques et développer et produire des documents sur les maisons gingerbread.

Beaucoup voient dans les maisons gingerbread l’âme de Port-au-Prince et l’histoire qui résiste. Raison de plus pour les protéger et, pourquoi pas, de recommencer à en bâtir.

Carla Beauvais