L’ultime pari de l’intelligence collective

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Istock/ Getty Images
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Les évènements violents que vit Haïti depuis ces derniers jours dénotent non seulement une crise économique et politique grave, mais également un malaise social profond qui sape les fondements de l’État. Tandis que la société traditionnelle est en train de se déstructurer, sous fonds de grande précarité, peu de réformes ont été entreprises pour l’intégration de tous les défis démographiques, énergétiques, environnementaux, technologiques etc… Notre incapacité à construire un état moderne, stable et inclusif est due en grande partie à l’inexistence d’un système de création et de répartition de la richesse au-delà des rentes en tout genre.
Nesmy Manigat

Cette conjoncture politique à haut risque nous ramène aux mises en garde de la vieille Délira du célèbre roman « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain, « nous mourrons tous : les bêtes, les plantes… ». En effet, quand les citoyens d’un État fuient en quête de travail, que ses partenaires internationaux, ses créanciers ne lui font plus confiance, ce n’est ni plus, ni moins la « faillite ». Pire, quand les élus, les autorités n’arrivent pas à se parler, c’est un signe plus évident de cette faillite. Haïti n’a certes jamais eu de rating au niveau des agences internationales de notation (Moody’s, Standard and Poor’s, Fitch), pour attester de son niveau réel de risque ou de solvabilité financière. Toutefois, les autres classements, tels l’indice Doing business, l’indice de perception de la corruption, l’Indice de Développent Humain donnent une certaine indication du degré de précarité extrême du pays que fuient aussi aujourd’hui ses rares touristes et investisseurs.

Tout ceci se traduira par une diminution des recettes publiques, un recul plus important de la croissance économique et une augmentation du chômage, particulièrement chez les jeunes. En réalité, aucune crise, aucun conflit politique, même la guerre, ne sont en soi des fatalités. C’est l’incapacité d’en sortir qui expose davantage les citoyens. Il faut se rappeler que le pays a démarré cet exercice fiscal sans un budget, donc incapable de répondre à la crise actuelle. Les émeutes des 6 et 7 juillet derniers ont plombé l’environnement politique et financier au point que le tout nouveau gouvernement a dû faire retrait du projet de budget 2018-2019 qui prévoyait une certaine hausse des prix des produits pétroliers. Mais la réalité est que le gouvernement haïtien n’a plus les moyens de continuer à se passer des recettes des produits pétroliers, à subventionner la facture énergétique sans continuer à creuser le déficit budgétaire et incidemment accélérer la dépréciation de la gourde. C’est au milieu de ce délicat tango fiscal que sont venues s’ajouter les dénonciations de corruption liées à la gestion des projets financés par le mécanisme PetroCaribe et la sortie d’un rapport encore préliminaire de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA), soulignant la non-conformité et des irrégularités dans l’exécution de certaines dépenses. Les récents appels à la démission du Chef de l’État, ou les propositions allant jusqu’à «la table rase » traduisent cette perte de confiance dans les institutions à un moment où les médiateurs traditionnels paraissent aussi essoufflés, pris dans l’engrenage de la méfiance du tissu social. Les responsables religieux, ceux du secteur privé, les organisations des droits de l’homme, les plateformes citoyennes, les regroupements de jeunes etc.. peinent à exercer le leadership requis pour orienter le pays vers une sortie de crise durable. Entre les États Généraux sectoriels lancés par la Présidence, le projet de pacte de gouvernabilité proposé par le Premier Ministre, la conférence nationale souveraine de l’opposition, les appels au dialogue entre les trois pouvoirs de l’État proposés par des parlementaires, des multiples propositions venant de la société civile, on cherche encore la bonne formule. En réalité, aucun gouvernement, aucun parti politique, aucun groupe social n’a le monopole de la représentativité du peuple ou la légitimité de la réponse de sortie de crise.

Istock/ Getty Images
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Entre-temps, même une reprise des activités économiques ne pourra pas éviter des faillites et des pertes d’emplois dans plusieurs secteurs qui ont été fragilisés en plus du malaise social grandissant. Dans un pays où les questions de couleur, de « classes sociales », de clans politiques conduisent à certains cloisonnements étroits, il est temps de faire vivre le vieux pari de l’intelligence collective de Jacques Roumain. Il est désormais grand temps de convoquer « l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée », pour « défricher la misère et planter la vie nouvelle » en ralliant cette fois autant les intérêts du monde rural, urbain et des bidonvilles. Toutefois, cela prend une démarche qui va au-delà du simple dialogue et accord entre hommes et femmes politiques. Cela requiert aussi une méthodologie qui mobilise des acteurs clés du pays tant au niveau politique, économique que social, car la crise financière et la situation de l’emploi s’aggravent. Cela ne s’improvise pas non plus et il faudra des professionnels pour appuyer un tel processus dans lequel toutes les parties n’ont ni les mêmes responsabilités, ni les mêmes intérêts. Ce n’est qu’ainsi qu’Haïti pourra mieux profiter de la contribution effective et de l’expertise de différents groupes. Ce sera un bon début d’exercice de l’intelligence collective. La solution ne sera pas dans la recherche de l’unanimité, mais dans un construit collectif pour l’intérêt général. L’heure est grave et les décisions doivent être exceptionnelles car il s’agit également de préparer l’avenir des 2 millions d’enfants de plus qui naîtront d’ici 2030.