Littérature : Gessica Généus ou l’expérience partagée

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JESSICA GÉNÉUS entend aller à la rencontre des jeunes Haïtiens au mois de mai. Georges H. Rouzier / Challenges

L’actrice, révélée au public haïtien à 17 ans, vient de franchir une nouvelle étape avec la publication de son premier livre, Yon ti koze ak sè m (Conversation avec ma sœur), réel manifeste féministe qui bouleverse les codes et s’adresse directement à un public laissé pour compte.

Son parcours de vie explique probablement sa sensibilité aux affaires sociales du pays. Issue d’une famille extrêmement modeste, Gessica Généus est confrontée aux réalités de la vie à un très jeune âge. Sa mère, sa plus grande complice, tombe très malade lorsqu’elle a 14 ans. Ce passage obligé aura pour effet de la fortifier et de lui donner les armes pour réfléchir et comprendre la société haïtienne. Ses voyages ont également participé à ouvrir ses horizons. C’est à 17 ans que Gessica est révélée au public haïtien grâce à son premier rôle dans le long-métrage Barikad de Richard Sénécal pour lequel elle remporte le Ticket d’Or de la meilleure actrice. C’était en 2003. Depuis, elle enchaîne les grands rôles sur les plateaux des meilleurs réalisateurs haïtiens et étrangers.

Des conversations intimes sur la toile puis dans un livre
Au fil des ans, une relation particulière s’est développée entre elle et sa sœur Mélissa, de onze ans sa cadette. À l’aube de la vie adulte, Mélissa s’est vue confrontée aux mêmes questionnements, préoccupations et révoltes que Gessica au même âge. Des conversations animées entre les deux femmes, pour comprendre la vie, l’amour, la société, ont fait surface. Avec le départ de Mélissa pour les Etats-Unis pour ses études, les longues rencontres ont fait place aux appels Skype interminables. Pour Gessica, éviter à sa sœur de subir les mêmes préjudices ou de tomber dans les mêmes pièges était un devoir.

L’idée d’écrire un livre ne lui avait jamais traversé l’esprit. C’est un concours de circonstances qui aura permis à son premier ouvrage de voir le jour. Ne sachant pas comment animer sa page Facebook, et voulant offrir davantage à ses fans que des photos d’elle, Gessica avait pris pour habitude d’écrire des synthèses des conversations avec sa sœur et de les publier sur le réseau social. Pendant deux ans, elle a ainsi publié, du lundi au vendredi, les résumés de ses conversations. Bien vite, ses fans se sont manifestés et ont alimenté la conversation avec leurs questionnements, leur vision de la société. Sa page est ainsi devenue une véritable plateforme d’échanges. Pour Gessica, rendre accessible ces échanges au plus grand nombre était devenu une obsession : « Cette jeunesse avait soif de se faire entendre, de pouvoir s’exprimer enfin. Pour le livre, j’ai traduit les textes d’origine en créole vers le français, pour qu’il puisse voyager et dépasser les frontières. »

Le livre Yon ti koze ak sè m (Conversation avec ma sœur) est divisé en trois chapitres – Pour l’amour, Pour notre âme, Nos rapports avec les autres – qui abordent la place de la femme dans la société haïtienne. Gessica refuse qu’on la cantonne dans la catégorie d’écrivaine. Pour elle, ce projet est l’extension de son militantisme. Illustré par un jeune talent de l’ENARTS, Pierre-Richard Raphaël, l’ouvrage permet aussi de lire trois textes de femmes que Gessica Généus admire. Chacune a eu pour mission de s’écrire une lettre à elle-même à 16 ans. Marie-Laurence Jocelyn Lassègue (militante féministe), Yanick Lahens (écrivaine) et Mimerose Beaubrun-Manzè (co-fondatrice de Boukman Eksperyans) se sont prêtées au jeu et le résultat est touchant. La dernière partie du livre est un journal intime qui permettra au lecteur de rédiger ses propres états d’âme sur les sujets soulevés à travers l’ouvrage. Cinq femmes qui ont marqué l’histoire d’Haïti y sont à l’honneur : Magalie Marcelin, Myriam Merlet, Anne-Marie Coriolan, Claire Heureuse et Sanite Bélair. Pour Gessica, il était important de mettre la lumière sur ces femmes, car le combat continue : « Si nous ne continuons pas à nous battre, nous perdrons nos acquis ». Le livre se termine d’ailleurs sur cette citation, véritable appel à l’action : « Trouve ton étincelle, trouve ta lumière, tu es plus forte que tu ne le crois ».

Gessica Généus imagine un volume 2 qui serait composé des textes rédigés par les lecteurs dans la section journal intime du livre. Une manière de continuer la conversation et d’impliquer encore plus cette jeunesse qui veut se faire entendre. Elle compte également, dès le mois de mai, lancer une caravane pour effectuer des ventes signatures à travers le pays. Aller à la rencontre des jeunes, les écouter et discuter avec eux est essentiel à la démarche de Gessica Généus.

Carla Beauvais