L’infatigable Écologiste

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Photographies par Cossy Roosevelt / Challenges

Etre militant écologiste dans un pays comme Haïti exige de dépenser des sommes d’énergies physique et intellectuelle. A 74 ans, Jean André Victor ne manifeste pourtant aucun signe de fléchissement.
Par Cossy Roosevelt

Il est de la génération des années 40, de la promotion de ceux qui, vingt ans plus tard, allaient devenir des militants conséquents. Jean André Victor, qui choisit d’intégrer la Faculté de Droit et des Sciences juridiques ainsi que la Faculté d’Agronomie et de Médecine vétérinaire, qui décroche ses deux premiers diplômes universitaires (1964 et 1967), incarne le profil du militant écologiste, ce qui le pousse à approfondir ses connaissances. En 1974, il obtient une maîtrise en Ressources naturelles et Cultures tropicales à l’Université du Costa-Rica, puis un doctorat en Droit de l’environnement à l’Université de Limoges en France en 2000. Il est membre élu de l’Association des ingénieurs sanitaires de l’environnement et du Réseau des fonds environnementaux d’Amérique latine et des Caraïbes. Son parcours professionnel est pour le moins exceptionnel ayant accumulé une vingtaine d’années d’expérience dans l’administration publique, une dizaine dans le secteur des organisations non gouvernementales (ONG), une dizaine dans le privé et déjà une trentaine dans l’enseignement universitaire. Par-dessus tout, il se considère comme un entrepreneur qui intervient au niveau d’un réseau agro-touristique. Président du Parti libéral haïtien et coordonnateur national du Mouvement populaire patriotique dessalinien (MOPOD), l’expert Jean André Victor milite également dans la politique avec pour objectif d’aider à la reconstruction de l’Etat-nation et de permettre à Haïti de recouvrer sa souveraineté.

L’INTERVIEW

Militant écologiste depuis une cinquantaine d’années, vous êtes donc la personne tout indiquée pour décrire la dégradation de l’environnement. Comment décrivez-vous cette situation ?
« Une situation très critique. La dégradation de l’environnement s’accélère, les ressources en sol et en eau s’épuisent et les richesses de notre biodiversité sont plus que jamais menacées… le pays marche vers l’effondrement total. Pourtant, nous n’avons toujours pas imprégné la notion de “conscience de crise” au regard des modèles de solutions que nous proposons et qui donnent l’impression que nous sommes en train de gérer la crise alors que ce n’est pas le cas. Et c’est ce qui est grave. L’élargissement incontrôlé de la taille de la population entraînant de fortes pressions sur les ressources naturelles et une pauvreté de masse estimée à environ 60 % des 11,5 millions d’individus mettent le pays en situation de vulnérabilité extrême. De fait, la production agricole diminue au fil des années au point que le pays est devenu essentiellement importateur de denrées alimentaires. »

A vous entendre parler, nous sommes tentés de dire qu’il est déjà trop tard pour agir…
« Il ne sera jamais trop tard pour bien faire. D’ailleurs, de nouvelles opportunités s’offrent à Haïti en termes de stratégies et d’outils pour l’aider à résoudre ses problèmes environnementaux. La conférence de Paris sur le changement climatique qui s’est tenue du 30 novembre au 11 décembre 2015 était l’occasion pour les pays en développement très vulnérables par rapport aux impacts de ce phénomène mondial de solliciter des moyens financiers et techniques des Etats industrialisés (responsables en partie du dérèglement climatique) nécessaires pour relever les nouveaux défis dans les domaines de l’agriculture, de la pêche et de l’énergie. Mais, il faudra surtout maîtriser et protéger les nouvelles technologies pour en tirer le maximum de profit. Tout récemment, dans le cadre d’un projet d’alerte précoce, l’on a installé des capteurs le long de certaines rivières pour contrôler leur débit aux fins de s’informer des risques d’inondation. Le plus difficile à faire était de trouver un endroit à l’abri de la poussière pour conserver les matériaux sensibles. »

« LA DÉGRADATION DE L’ENVIRONNEMENT S’ACCÉLÈRE, LES RESSOURCES EN SOL ET EN EAU S’ÉPUISENT ET LES RICHESSES DE NOTRE BIODIVERSITÉ SONT PLUS QUE JAMAIS MENACÉES »

 

 

En 1940, Haïti accusait une couverture cha-AndreVictor-CossyRoosevelt-10537-smforestière de 30 %, 76 ans plus tard il n’en resterait que 2 %. Confirmez-vous ces chiffres ?
« Précisons tout de suite qu’une forêt est un espace boisé en continu sur au moins 100 hectares de terre et jouant son rôle écologique et écoclimatique. Les statistiques disponibles évoquent 2 % de couverture forestière, mais de quelle forêt parle-t-on ? Est-ce une forêt primaire, dense ou ouverte ? Rien n’est précisé en ce sens. Se basant sur la définition classique, je suis en droit de dire que nous n’avons plus de forêts en Haïti, il n’en reste que des reliques d’environ un hectare dispersées dans certaines régions du pays. Citons, entre autres, les reliques identifiées au niveau du Pic de la Selle et du Massif de la Hotte. L’Unité II du parc national naturel de la Forêt des pins, qui est un effort appréciable de conservation et de valorisation sur environ 6 000 hectares, mérite d’être renforcé au vu des nombreuses clairières et de la présence d’une population forte de 50 000 personnes qui exploitent les ressources du site s’étendant sur près de 14 000 hectares. Ne parlons pas de l’Unité I de cette même Forêt des pins qui est en voie de disparition malgré l’existence de plusieurs projets de protection et de réhabilitation. Le Parc Macaya, forêt tropicale humide très dense d’une superficie de 20 km2, est aujourd’hui en danger avec l’envahissement des zones tampons par des spoliateurs qui menacent de s’introduire dans le cœur de ce patrimoine pour le dévaster impunément. C’est le drame de l’ensemble des aires dites protégées par des textes de loi depuis 1940, parce qu’en fait elles ne le sont pas réellement. Aujourd’hui, dans le cas de certaines espèces endémiques, le nombre d’individus ne suffit pas pour garantir de nouvelles générations. »

Des campagnes de reboisement se sont multipliées dans le pays ces cinquante dernières années. La dégradation de l’environnement reste pourtant préoccupante. Pourquoi est-il si difficile d’inverser le cours de la situation ?
« Malheureusement, l’on confond assez souvent activité et résultat. Lancer des opérations de reboisement n’est qu’une activité mais un nombre d’un million d’arbres devenus adultes est un résultat tangible. En effet, depuis cinquante ans, nous persistons à faire les mêmes choses qui produisent les mêmes mauvais résultats. De plus, faire savoir que sur 100 arbres plantés 30 ont survécu ne signifie pas grand-chose si 2 % seulement atteignent finalement leur croissance maximale. Donc, c’est du gaspillage d’argent et d’énergie. Sans tenir compte de certaines réalités, des campagnes aériennes de reboisement ont été organisées. Qu’en est-il des résultats de ces initiatives ? Est-ce qu’un audit technique a été réalisé pour en mesurer les résultats ? On ne peut s’attendre à des retombées positives dans la mesure où nous pratiquons l’élevage libre et que la plupart des semences larguées vont se perdre dans les rivières, sur les toits des maisons, etc. Il n’y a pas besoin d’être un expert pour apprécier la situation catastrophique de l’environnement, il suffit de regarder les indicateurs les plus simples. A titre d’exemple, la diminution du débit des cours d’eau et la couleur jaunâtre foncée de ces derniers lorsqu’ils sont en crue. Lorsque la terre arable est transportée vers la mer par les averses, l’espace agricole diminue progressivement d’autant ainsi que la production des denrées. Par manque de moyens, la grande majorité des espaces d’exploitation se limitent à un hectare. Ils sont passés de 37 % à 73 % entre 1950 et 2010, avec une tendance constante à la baisse de surface. Pourtant, l’Etat et plusieurs de ses partenaires continuent d’investir dans ce secteur non rentable. Considérant l’unité d’exploitation (1 ha), l’on engagerait une cinquantaine d’agronomes pour l’exploiter que les résultats resteraient insignifiants. A plus forte raison, il faut passer à l’agriculture moderne à grande échelle au moyen des nouvelles technologies, comme l’ont fait les autres pays il y a bien longtemps. »

DATES CLÉS
1941 Naissance en Haïti
1964 Licence de la Faculté de Droit et des Sciences juridiques
1967 Licence de la Faculté d’Agronomie et de Médecine vétérinaire
1974 Maîtrise en Ressources et Cultures tropicales
2000 Doctorat en Droit de l’environnement

« AUJOURD’HUI, DANS LE CAS DE CERTAINES ESPÈCES ENDÉMIQUES, LE NOMBRE D’INDIVIDUS NE SUFFIT PAS POUR GARANTIR DE NOUVELLES GÉNÉRATIONS »

 

cha-AndreVictor-CossyRoosevelt-10541-smPartagez-vous l’avis de ceux qui estiment que la baisse de la production agricole est liée aux effets du changement climatique ?
« Oui, si l’on considère les cas de sécheresse prolongée ayant de graves conséquences sur la production agricole. Non, si l’on met en cause l’absence de mesures d’adaptation. Dans le cas d’Haïti, je peux dire que le changement climatique est devenu un bouc émissaire. En d’autres termes, tout se justifie par ce phénomène (baisse de la production agricole, inefficacité des projets, absence de résultats…). Or, la République dominicaine, qui partage l’île d’Hispaniola avec Haïti et présente les mêmes caractéristiques climatiques, arrive à maintenir un niveau de production considérable et à s’adapter aux effets de la déréglementation climatique, autant que faire se peut. Cela sous-entend une bonne gouvernance et une meilleure gestion des problèmes environnementaux. »

Le café haïtien en voie de disparition aujourd’hui. Quelle en est la raison selon vous ?
« En 1887 déjà, Edmond Paul, une importante personnalité haïtienne du XIXe siècle, prédisait la destruction du café si on continuait à appliquer la politique 80/20. L’Etat, les exportateurs, les usiniers et les spéculateurs se partagent 80 % des rentrées financières ; alors que les paysans (les producteurs) n’en perçoivent que 20 %. Il a fallu attendre 1987 pour assister à la détaxation du café produit par les paysans haïtiens suite aux pressions exercées par la Banque mondiale. Mais aucune autre avancée dans le sens des intérêts des producteurs locaux n’a été notée depuis. Au Costa-Rica, où la formule inverse est appliquée (20/80), on enregistre assez souvent des balances excédentaires. Depuis vingt ans déjà, des agronomes haïtiens tentent d’alerter les décideurs sur la production de mangues qui pourrait subir le même sort que le café local étant donné que les intérêts des producteurs de cette filière ne sont pas protégés ».

« DEPUIS CINQUANTE ANS, NOUS PERSISTONS À FAIRE LES MÊMES CHOSES QUI RODUISENT LES MÊMES MAUVAIS RÉSULTATS »

Dans l’état actuel des choses, qu’est-ce qui peut être entrepris ?
« Il n’y a pas besoin de réinventer la roue. Il nous faut tout simplement mettre un terme à la mauvaise gouvernance caractérisée par la gabegie et le gaspillage de nos ressources financières très limitées. Pour une meilleure gestion, il faut une administration qui sanctionne les dérives et récompense les sacrifices. Certains pensent qu’il faut mettre plus de moyens financiers à la disposition du ministère de l’Environnement afin de résoudre les problèmes identifiés mais ce serait encourager davantage de gaspillage. Il faut de préférence mieux planifier l’allocation des fonds et les diriger vers tous les ministères concernés par la problématique de l’environnement, à un niveau ou à autre. En fait, tous les ministères ont un rôle à jouer, en particulier la Justice, l’Education, les Travaux publics, Transports et Communication ainsi que l’Agriculture. Le plus important serait de définir une stratégie globale pour atteindre les résultats, ce qui nécessiterait l’évaluation étape par étape des efforts. Dans le cas où les décideurs politiques échoueraient, il reviendrait aux organisations de la société d’assumer leurs responsabilités. »

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